‹ Le livre de familleChapitre 65 sur 197 · JACINTHE · texte numérisé non relu

JACINTHE

Jaciolbe , jardinier de Livry , était regardé comme le plus habile de tout le canton. Ses fruits surpassaient en grosseur ceux de tous ses voisins , et ou leur trouvait un goût plus savoureux et plus exquis. Tous les gens riches, dans leurs festins d'apparat, se faisaient honneur de ses pêches à leur dessert. Il n'avait pas besoin d'envoyer ses melons au marché.

On venait les mettre a l'enchère sur ses couches : souvent même a prix d'or on ne pouvait s'en procurer.

L'espèce de gloire qu'il trouvait dans sou travail , et le gain qu'il en retirait , laltachaient assidûment à ses cultures-

Riche et laborieux comme il Tétait, il ne lui fut pas difficile de trouver un bon parti. Il épousa Colette, jeune fille des environs , dont la sagesse égalait la beauté.

La première année de leur mariage fut très-heureuse. Colette secondait son mari dans ses travaux ; et jamais les fruits de leur jardin n'avaient si bien prospéré.

Malheureusement pour Jacinthe , a côté de sa maison demeurait un autre jardinier nommé Grégoire, qui, dès le point du jour, allait s'établir dans un cabaret, pour n'en sortir que la nuit. L'humeur joviale de Grégoire avait séduit Jacinthe,

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qui lie tarda pas loug-temps à prendre ses goûts. Au commencement il n'allait le trouver au cabaret que pour lui parler du jardinage : bientôt dans son jardin même il ne lui parlait que du vin.

Colette gémissait de ce changement dans la conduite de son mari. Comme elle n'avait pas encore acquis assez d'expérience pour gouverner elle-même ses espaliers, elle était souvent obligée d'aller le chercher au milieu de ses verres et de ses bouteilles pour le ramener à son travail. Hélas! il aurait bien mieux valu qu'il ne s'en fût pas du tout occupé ! il ne taillait plus ses arbres que la tête prise de vin. Sa serpette jouait au hasard dans les branchages. Les branches à fruit étaient coupées indistinctement , comme les branches gourmandes ; et ces beaux pêchers, où, l'année précédente, il n'y avait pas un seul jet oisif, ne firent plus qu'étendre lâchement leurs bras comme de grands paresseux.

Plus Jacinthe voyait languir son jardin, plus il sentait se fortifier en lui le goût de la crapule. Ses fruits et ses légumes avaient perdu toute leur renommée; et ne trouvant plus dans son travail de quoi satisfaire sa honteuse passion , il se défaisait peu à peu de ses meubles, de son linge et de ses habits. Enfin , un jour que sa femme était allée porter au marché quelques racines qu'elle avait cultivées elle-même, il alla vendre tous ses habits pour en boire le produit avec Grégoire.

On aurait de la peine à se figurer quelle fat la douleur de Colette à son retour. Tomber d'une douce aisance dans une affreuse misère, ce n'était pas là son plus

grand supplice. Elle gémissait plus douloureusement encore sur le sort de sou mari , et sur celui d'un jeune enfant de six mois qu'elle nourrissait.

Qui croirait que ce fut cet enfant qui sauva toute la famille de sa perte?

Le soir du môme jour. Jacinthe rentrant chez lui en jurant , était allé s'accouder sur la table, et demandait brutalement à sa femme de quoi manger. Colette lui présenta un grand couteau , et une corbeille couverte de son tablier. Jacinthe ôte brusquement la couverture. Quelle est sa surprise de voir dans la corbeille son fils paisiblement endormi! Mange, lui dit Collette, voilà tout ce qui me reste à te donner. Tu es le père de cet enfant, tu as plus de droit à le dévorer que la faim. Jacinthe, pétrifié à ces paroles, demeure sans voix, et les yeux stupidement fixés sur son fils. Enfin sa douleur éclate par ses cris et par ses larmes. 11 se lève, se jette au cou de sa femme, lui demande pardon, et lui promet de changer. Il tint parole. Son beau-père , qui depuis long-temps refusait de le voir, instruit de ses bonnes dispositions , lui fit des avances pour le remettre en état de reprendre son travail. Jacinthe profita de ces secours; et bientôt son jardin fructifia plus heureusement que jamais. Il redevint, jusqu'à sa vieillesse, actif, industrieux , bon mari et bon père. Il se plaisait quelquefois, en rougissant, à raconter cette histoire à son fils, qui, à son exemple, prit la crapule et l'oisiveté dans une telle horreur, qu'il fut toute sa vie aussi sobre que laborieux.

ISO

BIBLIOTHEQUE DtS VILLAGES.

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