‹ Le livre de familleChapitre 66 sur 197 · LA PARESSE · texte numérisé non relu

LA PARESSE

Gervais imaginait, parce qu'il était fils unique, et que ses païens possédaient une habitation bien meublée , des terres en bon rapport, et des troupeaux nombreux, (|u il n'aurait jamais besoin de travailler. D'où lui venait donc celte façon de penser extravagante?

De ce que dans ses premières années on l'avait gâté par mille complaisances déraisonnables , et qu'on l'avait toujours laissé maître de ses volontés.

Lorsque son père, dès la pointe du jour , allait dans les champs s'occuper du labourage , Gervais restait étendu dans son lit , et n'en sortait qu'au moment où son père rentrait pour se reposer un peu de sa fatigue.

La première pensée de Gervais , a son réveil , était de demander à sa mère ce qu'il aurait pour son déjeuner. Il se metlait ensuite a le dévorer goulûment ; et quoique l'on servît d'ordinaire le dîner avant que la digestion de son déjeuner fût entièrement achevée , il ne s'en remettait pas moins a manger , tant qu'il pouvait en tenir dans son estomac.

Ce n'était jamais que l'après-midi que commençait sa journée ; et lorsqu'il avaii travaillé nonchalamment une demi-heure.

il se croyait accablé de fatigue , et allait se coucher sous un arbre pour se délasser. Ses parens , qui n'avaient acquis leur aisance qu'a force de sueurs, connaissaient bien le prix du travail ; mais un fol engouement pour leur fils unique ne leur laissait pas la force de contrarier son goût pour la paresse. Us étaient assez insensés pour croire qu'il se corrigerait avec les années , et qu'en lout cas , les biens qu'ils

devaient lui laisser le mettraient toute sa vie au-dessus du besoin.

Mais qu'arriva-t-il ? Ces parens cruellement tendres moururent bientôt après, et Gervais se mit eu possession de leur héritage.

Il se félicitait de ce que le temps était venu de jouir tout à son aise de la richesse où il croyait nager le reste de ses jours. Vous allez voir combien cette pensée lui coûta cher.

Comme son principe était de s'épargner la peine de faire lui-même tout ce qu'un autre pouvait faire pour lui , il abandonna le soin de ses troupeaux , de ses jardins et de ses terres 'a la bonne foi de ses valets; mais ceux-ci , témoins de la fainéantise de leur maître, pensèrent bientôt qu'ils n'étaient pas obligés de se donner de grandes peines pour ses affaires , puisqu'il les négligeait, lui qui s'y trouvait le plus intéressé. Ils prirent le parti de suivre son exemple, et de se livrer, comme lui, à l'inaction.

Le bétail confié à leurs soins ne larda guère à se ressentir de cette négligence. 11 n'avait plus sa nourriture aux heures accoutumées. Tantôt il regorgeait de fourrage . tantôt il n'avait pas môme de litière. À Les vaches commencèrent a ne plus don- "^ ner tant de lait. Les moutons n'eurent plus une laine aussi belle. Les chevaux ne pouvaient plus faire autant de charrois , ni les bœufs autant de labours. Il n'y eut pas même jusqu'à la basse-cour, | la garenne et le colombier, qui ne tombassent dans le plus triste dépérissement. Qu'étaient devenus dans l'intervalle ces vergers, ces jardins et ces terres dont on

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admirait lanl aiilrefois la ferlililé? Hélas! à la place des grosses asperges et des melons rebondis , on ne voyait plus que des ronces et des herbes stériles. La mousse dévorait les branches des arbres , les chenilles en rongeaient les fruits. Les blés, honteux de leur maigreur, se cachaient tristement sous les coquelicots et les bluets.

Ce n'est pas tout. Les gens attachés au service de la ferme, n'ayant plus l'œil attentif du maître pour les surveiller dans leurs fonctions et vérifier leurs comptes , s'accordèrent ensemble pour se passer l'un à l'autre toute sorte de vols et de friponneries. Tandis que Gervais avait les pieds sur les chenets , les genoux sous la table, ou la tête sur le chevet, ses valets de charrue allaien t labourer avec ses bœufs les terres de ses voisins. Ses filles de bassecour ne lui comptaient que la moitié du produit de ses œufs et de son laitage; et le boucher lui faisait payer chèrement les -gigots de ses propres moutons, dont il s'était accommodé à vil prix avec le berger.

Quand la fin de l'année arriva , le bourrelier , le charron , le forgeron et le maréchal se présentèrent devant lui avec de longs mémoires dont ils voulurent être

payés. A peine avait-il retiré de ses biens ce qu'il fallait pour les satisfaire, il se vil obligé d'emprunter.

L'année suivante lui rapporta moins encore. Cependant avec ses dépenses ordinaires , il avait de plus à payer l'intérêt de l'argent qu'on lui avait prêté. Il fallut donc emprunter de nouveau , avec cette différence que la somme fut plus forte et l'intérêt à plus haut prix.

D'année en année , il voyait diminuer ses revenus et croître ses dettes. Bientôt il ne fut plus en état d'en payer même les intérêts à ses créanciers : il voulut emprunter comme auparavant; mais cette fois personne ne voulut lui prêter même avec l'usure la plus énorme. Qui aurait voulu risquer son argent entre les mains d'un homme si dérangé?

Dès que le feu se fut mis dans ses affaires, il se vit bientôt dépossédé par la justicedetout ce bel héritage dontil n'aurait tenu qu'à lui de jouir jusqu'au tombeau ; et il fut obligé de venir en pleurant mendier un morceau de pain à cette mémo porte où son père , autrefois , avait fait passer une file de chariots gémissant sous le poids d'une riche moisson .

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