‹ Le livre de familleChapitre 68 sur 197 · L'HONNEUR · texte numérisé non relu

L'HONNEUR

René, Basile et Julien, fils de trois riches et braves paysans, étaient à peu près du même âge, et avaient été camarades d'école. Comme il avait toujours régné entre les pères une certaine rivalité de renommée et de considération, le même sentiment s'était transmis à leurs enfans dès leurs premières années; et à mesure qu'ils croissaient en âge , chacun cherchait à se faire honorer plus que les deux autres dans le village qu'ils habitaient. La différence de leurs caractères ne leur permettait pas daller à ce but par le nième chemin. Tous les trois s'y prirent d'une manière différente pour y parvenir. La fin de celle histoire vous fera juger quel fut celui qui connut le mieux le vélitable honneur, et le meilleur moven d'en obtenir le prix.

On n'a guère vu de garçon aussi bien Itàli. et d'une ligure plus agréable que r.oné. L'élégance et la propreté régnaient •lans sa parure; et comme ses affaires l'appelaienl tjiielquefois à la ville, il n'v

allait jamais sans étudier le ton et les manières des petits maîtres , pour tâcher de les imiter. Aussi les jeunes filles se disputaient d'abord entre elles à qui l'aurait pour danseur dans les contredanses, et ensuite à qui le conduirait à l'église , pour recevoir sa foi.

Lorsqu'il se fut marié et qu'il eut établi son ménage, il employa chaque année une grande partie de ses revenus 'a décorer sa maison : il babilla sa femme et ses enfans de la même manière que les bourgeois les habillent dans les villes, et il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il eût été nommé premier marguillier de la paroisse. Il crut alors pouvoir regarder du haut de sa grandeur ses anciens camarades d'école, en occupant la place d'honneur dans les cérémonies. Ce serait une injustice criante de vous laisser croire qu'il n'y figurât |)as à ravir. On ne pouvait remjiiir son banc avec plus de dignité . ni marcher û\\n pas plus majesiueux dans les processions. Mais tuul cela cependant

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BÎBLIOIHEQUE DES VILLAGES.

ne fait pas un marguillier parfait. Si faut-il encore tan t soi t peu d'écriture et de calcul. Or, c'étaient deux choses dont René , jusqu'à ce jour, nes'était que fort légèrement occupé. Qu'arriva-t-il ? Quand la première année de son emploi fut écoulée, et qu'il fut question de rendre ses comptes, il y avait des erreurs à tous les articles ; et lui-même il ne fut pas en état de déchiffrer son barbouillage. Il fut en conséquence obligé de se démettre de ses brillantes fonctions , et de remplir de ses deniers le liéficU. plus il avait tiré de vanité de son litre, plus on se moqua de lui ; et on appela par dérision sa maison la Chambre (les comptes. René vit bien alors qu'il s'était trompé dans ses idées, et qu'il avait pris un faux éclat pour le véritable honneur.

Le second des trois rivaux, Basile, avait établi toutes ses pensées sur cet ancien proverbe : C'est l'or qui fait l'homme. 11 avait reçu de ses parens l'exemple d'une sage économie : il crut les surpasser en la faisant tourner en avarice. Lorsqu'il fut en âge de se marier, il chercha la fermière la plus riche du canton. Klle était veuve et assez âgée ; mais elle devait hériter de toute la fortune de ses parens. Ils moururent six mois après ses noces , et Basile se mit en possession de leurs biens. Quel sujet de vanité pour un homme qui n'estimait rien tant que la richesse ! Son avarice s'en accrut davantage, parce qu'il imaginait que plus il amasserait d'or et d'argent, plus il obtiendrait d'estime et déconsidération. Il y fut bien trompé. Son insolente prospérité lui donna autant d'envieux parmi les riches , que sa dureté lui fit d'ennemis parmi les pauvres. On le peignait partout comme un homme sans humanité. Sur cette double renommée, on se garda bien de le nommer électeur dans les assemblées primaires , de peur <iue l'amour de l'or ne lui fît vendre son suffrage a quelque ambitieux. Encore

moins fut-il choisi pour aucune charge publique, tant on craignait que son avarice ne lui fît commettre quelque malversation ; en sorte que sa richesse , dont il attendait de l'honneur , ne lui valut que des humiliations et des mépris.

Julien, que je vous ai réservé pour le dernier, avait adopté dès l'enfance un principe dont je voudrais bien voir la pratique universellement suivie dans les campagnes. C'était de ne pas dédaigner les choses nouvelles, uniquement parce qu'il n'en avait jamais entendu parler, mais de les essayer prudemment lorsqu'elles paraissaient raisonnables , et lorsque cet essai ne devait pas entraîner une trop grande dépense. Il était loin d'imiter ces paysans opiniâtres qui rebutent sans examen tout ce qu'on leur propose , parce que leurs pères , disent-ils , ne l'ont point pratiqué. Mais leurs pères , pourquoi ne l'ont-ils pas pratiqué? C'est qu'ils étaient plongés dans l'ignorance , abrutis par le découragement, et qu'ils s'obstinaient, comme eux , à ne rien faire que sur la foi de leurs devanciers. H est bien clair que si tous les cultivateurs avaient eu cet entêtement ridicule, nous n'aurions aujourd'hui ni pommes de terre, ni prairies artificielles, et que l'on continuerait encore de mettre les terres en jachère , pour les laisser follement reposer.

Julien n'avait donc pas la bêtise de se laisser conduire en aveugle par l'ancienne routine dans la culture de ses terres et dans les dispositions de son ménage. Lorsqu'il entendait parler d'une découverte utile, ou qu'il la lisait lui-même dans quelque livre, il l'essayait d'abord en petit avec toutes les précautions nécessaires ; et dès qu'elle lui avait réussi, il ne manquait pas de l'exécuter en grand , et quelquefois en lui donnant une nouvelle perfection. Il ne rougissait pas de s'adresser a ceux qui en savaient plus que lui, pour leur demander lein's instructions et leurs

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