LA PROPRIÉTÉ, OU LE TIEN ET LS MIEN
M. DE VERTEUIL , ADRIEN , son fils , et une petite fille.
ADRIEN. — Voyez , mon papa , les jolies fleurs ! je vais eu cueillir.
M. DE VERTEUIL. — Nou , s'il te plaît, Adrien; ne t'avise pas d'y toucher.
ADRIEN. — Et pourquoi donc, mon papa , je vous prie ?
M. DE VERTEUIL. — C'cst qUCCCS flcUrS
ne sont pas à toi ; elles appartiennent au jardinier qui demeure Ta-bas dans cette petite caliaue.
ADRIEN. — 0 mon papa! rien que deu\ ou trois seulement.
M. DE VERTEUIL, PaS UDC SCUlc.
\e te souviens-tu pas, mon fils, que lu vins te plaindre l'autre jour de ce que la sœur avait arraché tes laitues , pour semer à la place du réséda?
ADRIEN. — Eh ! mon papa , n'avaisje pas raison ? j'avais pris tant de peine pour faire venir mes laitues!
M. DE VERTEUIL. — Qu'avais-lu donc fait pour cela ?
ADRIEN. — Vous le savez bien , puisque vous m'avez vu faire mon jardin.
C'était un petit coin de terre plein de mauvaises herbes et de cailloux ; j'avais passé trois jours entiers h enlever les racines et les pierres , el à neKoyer la place
avec mou râteau. Je l'avais bêchée à plus d'un pied de profondeur ; j'avais mis du fumier dans la terre ; jy avais tracé des sillons ; j'v avais ensuite transplanté des laitues que jallais arroser le soir et le matin : vous savez avec quel soin j'arrachais les mauvaises herbes qui poussaient; et lorsque mes laitues grossissaient a Mie d'oeil . lorsque j'espérais vous en présenter bientôt une salade , voila ma sœur qui vient les arracher toutes, les unes après les autres, pour mettre à la place du réséda , sous prétexte qu'il a une meilleure odeur. Que dites-vous de sa belle entreprise?
M. DE vERTEciL. — Je dis quc c'était fort mal de sa part , puisque c'était ton jardin , que tu avais pris tant de peine a défricher.
ADRIEN. —Devait-elle me faire perdre ainsi , pour une légère fantaisie , tout le fruit de mes travaux?
M. DE vERTEiiL. — Nou , saus doutc ; mais sais-tu bien , mon fils . que le tort que t'a causé ta sœur , en arrachant tes laitues, n'est rien en comparaison de celui que tu causerais au jardinier , si tu allais arracher ses fleurs ?
ADRIEN. — Comment donc, mon papa, je vous prie?
M. DE vERTEriL. — C'cst quc Ic jardinier a pris encore plus de peine pour entretenir son jardin , que tu n'en avais pris pour défricher le tien.
ADRIEN. — Quelle peine avait-il donc prise , mon papa ?
M. DE VERTELIL. — Je vais te le dire.
L'automne dernier, il a nettoyé toutes ses couches : il y a répandu du terreau bien gras . et y a planté autant d'ognons que tu vois maintenant de gerbes de fleurs. Tu sais bien ces ognous que ta mère a mis dans des carafes sur sa cheminée?
ADRIEN. —Effectivement, mon papa ; ces fleurs sont précisément les mêmes que celles de maman.
M. DE VERTELIL. — Oui ; maïs il en a coûté bien plus de soins au pauvre jardinier pour les faire venir ; et je ne t'ai dit encore que la moitié de son travail. Après avoir mis ces ognous dans la terre, il a fallu les recouvrir de fumier pour les garantir du froid, et y établir encore des paillassons quilesdéfeudissentdelagelée:
c'est ainsi qu'il a tenu ses couches pendant tout l'hiver. Ensuite, aux approches du printemps, lorsque les grands froids ont cessé , il lui a fallu découvrir par degrés ces fleurs , et les arroser avec soin quand le temps n'a pas été assez humide. Combien de nouvelles peines elles lui ont coûté , jusqu'à ce qu'elles soient devenues aussi grandes que tu les vois ! Maintenant , si tu allais en arracher une, et moi une autre; si tous ceux qui en ont envie allaient demôme en arracher, toutes les peines de ce brave homme ne seraient-elles pas perdues? et n'aiirait-il pas un aussi juste sujet de se plaindre de nous , que lu en avais l'autre jour de te plaindre de ta sœur ?
ADRIEN. — Oui , mon papa , cela est vrai ; mais que fait! cet homme de toutes ces fleurs ? il en a tant et tant ! il ne peut pas les manger, comme nous aurions mangé nos laitues.
M. DE VERTELIL. — Xou . mou ami ; mais il les cueille pour les aller vendre a la ville. Par ce moyen , il se procure de l'argent ; et tu sais qu'il en faut avoir pour se loger et pour se nourrir. Plus il sort de fleurs de son jardin . plus il entre d'argent dans sa bourse. Tu comprends cela de toi-même ?
ADRIEN. — Oui . mon papa, je l'entends 'a merveille. Mais Louis , notre jardinier , ne se plaint pas lorsque vous allez cueillir pour nous des fleurs dans le jardin : cependant j'ai vu qu'il prenait bien de la peine a les cultiver. Hier encore il \ vint avec sa femme et tous ses enfans pour enlever les mauvaises herbes, parce
l.E LIVUE DE l'AMILLE.
quo. disait-il , tes fleurs en deviendraient plus hautes et plus Telles.
M. DE vEKTEriL. — Cela est vrai aussi ; mais veux-tu que je t'en fasse sentir ladifl'ércnee?
ADRIEN. — Je vous eu serais bien obligé, mon pai)a.
M. DE VERTEUIL. — Si mes affaires me le permettaient, je planterais et je cultiverois moi-même les arbres et les fleurs de mou jardin. C'est une occupation agréable, et qui procure un exercice fort salutaire, lorsqu'on y est accoutumé.
Mais le plus souvent je suis occupé d'affaires beaucoup plus importantes. C'est pourquoi j'ai fait venir le jardinier Louis, et je lui ai dit: Mon ami, je n'ai pas le temps de faire tout ce qu'il faudrait dans mon jardin pour le tenir en bon rapport; si vous voulez vous en charger à ma place, et venir faire tous les travaux qui seront nécessaires , je vous donnerai cent écus par an. Moyennant cette somme, que vous aurez pour vos peines, toutes les fleurs et tous les fruits qui viendront dans mon jardin seront a moi. Je le veux bien, monsieur, a répondu Louis; c'est une affaire arrangée. Depuis cet accord, Louis est venu chaque jour dans mon jardin pour y faire l'ouvrage nécessaire, pour y planter , semer, ratisser et tenir tout en bon état. Cependant, en vertu de notre marché, les fruits et les fleurs m'appartiennent au moyen des cent écus que je donne à Louis pour son travail ; mais ni toi, ni moi, ni personne, n'avons rien donné à ce jardinier-ci pour ses soins, il cultive ce jardin à son proflt; ainsi personne ne peut l'eu frustrer, en venant cueillir les fleurs qu'il a fait naître.
ADRiEx. — Oui, mon papa , vous avez raison. Mais si nous lui donnions de l'argent pour avoir de ses fleurs?
M. DE VERTEUIL. — Âlors il uous eu céderait volontiers.
ADRIEN. — r.h bien, je vous prie,
achetons-lui-en quelques-unes. Il me reste une pièce de six sous que je peux dépenser.
M. DE VERTEUIL. — Tu u'cu auras pas beaucoup pour six sous. La saison n'est pas encore bien avancée ; les fleurs sont rares , et par conséquent d'un grand prix . Cependant allons à sa cabane pour lui en parler.
ADRIEN. — Allons, allons, mon papa.
M. DE VERTEUIL, CH marchant. — Sa porte me parait bien fermée. Je crains qu'il ne soit sorti. Va y frapper. {Adrien court frapper à la porte. Personne ne répond. Il revient. )
M. DE VERTEUIL. — Il Sera sûrement allé vendre ses fleurs à la ville. Nous lui en achèterons une autre fois.
ADRIEN. — Je suis bien fâché de ne pouvoir porter un joli bouquet à maman .
M. DE VERTEUIL. — Puisque tu as cette bonne pensée , je puis te procurer d'autres fleurs , qui ne sont pas aussi rares , mais qui ne laissent pas d'être fort jolies.
ADRIEN. — Où donc , mon papa?
M. DE VERTEUIL. — L'a-bas, dans cette bruyère. Nous y trouverons des fleurs sauvages , que personne n'a semées ni plantées, mais qui viennent d'ellesmêmes sur d'anciennes tiges, ou qui sont pro venues des graines tombées des fleurs de l'année dernière.
ADRIEN. — Oh! c'est à merveille, mon papa. Voulez-vous bien m'y conduire?
M. DE VERTEUIL.— Avec grand plaisir, mon fils. {Ils vont dans la bruyère.)
ADRiE.N. — Oh ! voyez donc , je vous prie, combien de jolies fleurs! Puis-jeles cueillir ?
M. DE VERTEUIL. — Oui , luon ami . tu le peux sans craindre de faire le moindre tort à personne. ( Adrien se met à cueillir des fleurs. )
ADRIEN. — 0 mon papa ! voyez combien j'en ai di^h cueilli! Elles ne peuvent plus tenir dans ma main. J'ai peur de les gâter.
M. DE VERTEUIL. — N'aS-tU cloilC licil
pour les mettre?
ADRIEN. — Mais, non, je ne sais guère.... Oh! je n'y pensais pas. Mou chapeau sera fort bon.
M. DE VERTEUIL. — Sans doutc , le temps est assez doux pour avoir la tête découverte. (Adrien met dans son chapeau les fleurs qu il tenait à la main, et continue d'en cueillir. )
ADRIEN. — 0 mon papa! voici deux œufs que je trouve dans un panier; je vais m'en saisir. [Il pose son chapeau près du panier, et court vers son père, avec un œuf dans chaque main.)
M. DE VERTEUIL. — QuC fals-lU dOUC ,
Adrien? ces œufs ne sont pas à toi pour les prendre. Ils appartiennent à quelqu'un , car ils ne sont pas venus d'euxmêmes dans le panier. ( Une petite fille sort du milieu de la bruyère oii elle était cachée, et voyant les œufs dans la main d'Adrien , elle court au chapeau qu'elle empoite avec les fleurs, en criant : )Mon petit monsieur, ces œufs sont a moi. Si vous ne voulez pas me les rendre , je ne vous rendrai pas votre chapeau. [Adrien quille son père pour courir après la petite fille. Il fait un faux pas, tombe sur les œufs et les casse. Il se relève, et crie à la petite fiHe •' ) Comment doue , petite voleuse ! veux-tu bien me rendre mes fleurs? J'ai pris la peine de les cueillir; elles m'appartiennent.
LA PETITE FILLE. — Et inoi aussi j'ai pris la peine de chercher ces œufs de vanneau que vous m'avez pris. Ils sont bien à moi ; je veux les ravoir, ou vous n'aurez ni voire chapeau , ni vos fleurs.
ADRIEN. — Comment veux-tu que je te ^ende tes œufs? je viens de les casser sans le voul(>ir. -
LA PETITE FILLE. — Eh bicU , CU CC
cas , il faut me les payer ce que je les aurais vendus à la ville.
ADRIEN , à son père, qui s'est appro-
ché dans rinferya//e.— L'entendez-vous, mon papa? elle veut garder mes fleurs et mon chapeau.
M. DE VERTEUIL. — QuC VCUX-tU qUC
je te dise, Adrien? Pourquoi as-tu cassé les œufs? Elle a pris la peine de les chercher pour aller les vendre : il n'est pas juste que tu lui fasses perdre sa peine. Dis-moi, ma chère enfant, combien les aurais-tu vendus ?
LA PETITE FILLE. — Trois SOUS la piècc, monsieur ; c'est le prix courant.
M. DE VERTEUIL , à Adrien. — Tu vois , mon fils , que tu as fait tort de six sous à cette petite fille. H faut que tu lui donnes la pièce que tu voulais donner tout a l'heure au jardinier pour avoir un bouquet. {A la petite fille. ) Ne lui rendras-tu pas, a ce prix , son chapeau et ses fleurs?
LA PETITE FILLE. — Oui bien , monsieur , je ne demande pas mieux.
M. DE VERTEUIL. — EU CC CaS , VOUS
voilà tous deux hors de procès.
ADRIEN. — Oui, mon papa; mais j'y perds mes six sous.
M. DE VERTEUIL. — Tu le mérites.
Pourquoi loucher a ce qui ne t'appartient pas? Tu pouvais cueillir ici des fleurs , parce qu'elles y viennent naturellement, sans que personne ait pris soin de les cultiver ; mais tu devais bien comprendre que les œufs ne se trouvaient pas dans le panier sans que personne les y eût mis ; cette petite fdle a couru lougi temps dans la bruyère pour les chercher; i lu n'as pas le droit de t'emparer du fruit I de sespeines. Ainsi donc, il faut lui ren- I dre son bien ; et comme tu ne peux pas 1 le rendre en nature , il faut lui en donner la valeur en argent ; cette valeur est justement ta pièce de six sous. Voilà , mon ami , le seul parli qui te reste à prendre ; autrement la petite fille peut justement retenir tes fleurs et ton chapeau, jusqu'à ce que tu l'aies sntisfaite.
LE iivRi: ni; famille.
ADRIEN. — Oui , mon papa , je sens la justice de voire jugement. Tiens , ma chère amie, voici mes six sous , ils sont h toi.
LA PETITE FILLE , CH lu'i rendant son chapeau et ses fleurs. — Tenez , mon petit monsieur , voilà aussi ce qui vous appartient.
M. DE VEKTEUIL. — AiloUS, mOU (jls ,
il est temps de nous retirer. Si tu veux m'en croire, tu te garderas désormais de toucher à ce que lu trouveras, sans sjivoir auparavant s'il n'appartient à personne; tu vois que l'on risque d'y perdre son chapeau ou ses pièces de six sous.
ADRIEN. — Oui, mon papa; c'est une bonne leçon , je vous assure, et me voila devenu sage pour l'avenir.