‹ Le livre de familleChapitre 70 sur 197 · LA PARURE · texte numérisé non relu

LA PARURE

I.e vieux Jérôme étant près de mourir, fit venir auprès de son lit son fils el sa

fille; et parmi d'autres sages iusiruclions, il leurdonnacelles-cisur leur habillement.

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BIBLIOTHEQUE FIES VILLAGES

N'allez jamais chercher dans les boutiques ce qui vous siérait bien , mais seulement ce dont vous ne pouvez vous passer.

Celle qui achète pour sa parure des choses quelle pourrait se faire elle-même, à ses momens perdus, commet une espèce de vol envers son mari.

H vaut mieux avoir de belles moissons sur ses terres , de bonnes vaches dans son étable , et quelques écus en réserve au lond du sac, que de porter des boucles d'or à ses oreilles et des colliers de perles autour de son cou.

Sa flile Suzanne , qui ne tarda pas à s'établir, retint à merveille cette utile leçon , et c'est maintenant une brave femme a qui tout prospère dans son ménage.

Son (ils Ambroise se maria aussi deux ans après avec une fille d'un riche fermier du village voisin. Il n'y avait, ce semble, rien à reprendre dans ce choix. Colette avait un cœur aussi bon que sa ligure était douce et jolie. Mais elle aimail à être élégamment vêtue ; et sa petite vanité se réjouissait lorsqu'elle voyait les, gens ouvrir de grands yeux pour admirer ses beaux habits. Je ne sais comment les femmes avaient introduit dans le village où elle était née la mode insensée de porter de larges rubans sur leurs bonnets , des fichus garnis de dentelle , des jupons de mousseline , et de ne chercher à se surpasser les unes les autres que par l'extravagance de leur parure. Il en était tout autrement dans le village que Colette allait maintenant habiter. Les femmes n'y avaient rien porté jusqu'alors, dans leurs vôtemens, qui ne fût fait de la laine ou du lin qu'elles avaient filé. Mais lorsqu'elles virent paraître Colette dans tout l'éclat de sa magnificence, elles trouvèrent bientôt le secret de persuader a leurs pères et à leuis maris qu'ils ne devaient pas les laisser iiumilier par la femme d'x\mbroise, puis- «iu'ils étaient aussi riches que lui. l>o la

naquit aussitôt la plus sotte jalousie entre toutes ces folles.

Colette ne trouva plus ses habits assez beaux pour elle , lorsqu'elle vit les autres en porter de pareils. Elle crut devoir en acheter de plus brillans ; ce qui fut bientôt imité par ses rivales. On ne s'en tint pas seulement aux habits, on porta la recherche jusque dans les araeublemens et môme dans les ustensiles du ménage.

Les cuillers d'étain et la vaisselle de poterie furent méprisées. On ne pouvait plus manger qu'avec des couverts d'argent et sur de belle faïence. Ce n'est pas tout. Comment des femmes habillées comme des reines auraient-elles souffert à leurs côtés des maris vêtus d'étoffes grossières? Cette bigarrure était trop humiliante pour leur vanité. Il fallut donc que les hommes eussent de\ habits de drap fin , des boutons d'acier et des manchettes jusqu'au bout des doigts.

Comme leur village était assez près de Paris , et que leurs affaires les y appelaient fréquemment, ils cherchèrent par vanité à faire connaissance avec les gens de la ville ; et ils mettaient tout par écuelles lorsque ceux-ci venaient les voir. C'était à qui leur donnerait les vins les plus exquis, le gibier le plus friand, et à qui couvrirait sa table du linge le plus fin. Lorsque les repas étaient trop prolongés pour que leurs convives pussent se retirer avant la nuit, ils furent d'abord obligés de leur donner leurs propres lits et d'aller coucher dans la grange. Pour remédier à cet inconvénient , ils crurent n'avoir rien de mieux à faire que d'ajouter une nouvelle pièce à leur logement avec de beaux meubles et des croisées à grands carreaux. Us appelaient cela se faire honneur de son bien. Les pauvres dupes!

Ils poussèrent cet honneur si loin , que lorsque l'un d'eux tiansportait ses denrées ;i Paris pour les vendre, la plus grande partie de l'argent qu'il en recevait restait

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chez Ic! niarcliand detodos, l'orfèvre et le lapissier. El puis, au moaieut de payer les impôts , l'argent ne se trouvait plus ()Our y satisfaire ; il n'y avait jamais un louis d'or en réserve pour les maladies, pour les réparations de la ferme et pour d'autres besoins imprévus.

Heureusement pour eux , avant leur ruine totale , ils eurent occasion de remarquer à quoi tout cet étalage de faste devait naturellement aboutir. Mais malheureusement pour Ambroise, ce fut lui qui devait, à ses frais, leur donner cette triste leçon.

A peine eut-il brillé cinq ou six ans par sa dépense, qu'il fut chargé de dettes par-dessus les oreilles , dépossédé de ses biens, et contraint de déguerpir avec sa femme et ses enfans déguenillés, pour aller mendier une retraite chez son beaupère.

Quelques-uns de ceux qui avaient cherché à l'imiter de plus près, se virent réduits à une situation presque aussi fâcheuse.

Ces malheurs firent ouvrir les yeux à leurs voisins. Ceux-ci pensèrent qu'il valait mieux profiter du triste exemple des autres que de s'instruire à leurs propres dépens. Les plus sensés résolurent de tenir entre eux une assemblée, pour y rechercher les moyens d'engager leurs femmes et leurs filles à renoncer à tout cet attirail de parure, et à se contenter d'aller simplement et modestement vêtues comme autrefois leurs mères. Ils convinrent ensemble de les obliger de porter à la friperie tous leurs ridicules affiquels , et de chercher au fond de leurs armoires leurs tabliers de mignonnelte, leurs bonnets de batiste et leurs brassières de serge ou d'étamine, pour aller le dimanche d'après à l'église dans leur ancien habillement.

Cette résolution paraissait extrêmement sage: mais con)me les femmes n'avaieut

point été appelées au conseil, il en arriva tout autrement que les maris n'avaient résolu.

Lorsque chacun d'eux, au sortir de l'assemblée, voulut persuader à sa femme de se défaire dès le lendemain de toutes ses pretintailles, il s'éleva dans le village un vacarme , tel que de mémoire d'homme on n'en avait encore entendu de pareil. L'une dit en face à son mari qu'il n'avait rien à voir à sa manière de se vêtir, et qu'elle n'était pas d'humeur de s'assujétir à un bizarre caprice. Une autre eut recours aux prières et aux larmes, et se plaignit de ce qu'on ne l'aimait plus. Les autres coururent implorer le secours de leurs parens pour les défendre de ce qu'elles appelaient des vexations. Elles s'assemblèrent aussi en un coin du village, et tinrent conseil sur la manière dont elles devaient s'y prendre pour faire avorter un projet si affligeant pour leur vanité. On n'entendit le soir que des plaintes dans tous les ménages; et daiis ceux où les maris étaient tant soit peu violens , on en vint à de rudes coups. Le désordre devint enfin si général, que les pauvres maris , étourdis de tant de criailleries, aimèrent mieux renoncer à leur entreprise que de l'acheter de la perte de leur repos. Nous avons fait notre devoir, disaient-ils; si nos femmes et nos filles veulent nous réduire à la mendicité, elles en souffriront plus que nous.

Moi qui suis , comme je vous l'ai déjà dit, l'ennemi déclaré de toute violence, je pense que les hommes avaient tort de vouloir détruire tout d'un coup une mauvaise habitude que leurs femmes n'avaient prise que peu à peu ; mais aussi je pense qu'ils avaient plus de tort encore d'abandonner leur sage dessein , et de désespérer de sa réussite parce qu'ils s'y étaient mal pris, et que les choses n'avaient pas d'abord été au gré de leurs désirs.

Par bonheur il v avait dans le village

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un tisserand , qui s'y était retiré après avoir acquis de l'expérience en courant long-temps le pays. Cet homme vit fort bien qu il n'aurait bientôt plus d'ouvrage , si les femmes continuaient de prendre des étoffes étrangères pour leurs habits. 11 eut des conférences particulières avec quelques-uns des habilans les plus sensés, et il leur proposa un autre moyen pour dégoûter leurs femmes et leurs filles de leur passion extravagante pour la parure. Les parens devaient se concerter avec ceux de leurs fils qui étaient près de se marier, et leur représenter qu'ils ne seraient jamais en état de s'établir et de soutenir leur ménage si leurs femmes devaient leur coûter tant d'argent.

La sagesse de ce projet fut extrêmement goûtée de tous les gens raisonnables. Après avoir reçu l'instruction de leurs pères , tous les jeunes garçons qui avaient des pensées de mariage se réunirent un jour, et se protestèrent mutuellement qu'aucun d'eux ne prendrait une femme qui porterait sur son corps un brin de laine ou de fil qui ne serait pas sorti de sa quenouille; qu'ils iraient plutôt chercher leurs épouses en d'autres villages où le luxe ne se serait pas introduit , et qu'ils iraient même s'y établir s'il le fallait ; que personne ne donnerait à sa femme plus de cinquante francs par an pour son entretien ; et qu'au lieu de colliers , de boucles d'oreilles , de chaînes d'argent et de bijoux d'or , ils recevraient pour trousseau de leurs belles-mères une bonne vache ou des moutons. Tel fut le sage arrêté qui fut pris d'une voix unanime par tous les jeunes gens.

Comme il y en avait quelques-uns parmi eux qui avaient déjà fait des propositions de mariage , ils firent confidence a leurs prétendues de ce qui s'était passé dans leur assemblée, et les prièrent, avec les plus douces instances, de vouloir bien se conformer à cette décision.

Ils leur firent sentir que , par ce moyen ^ ils pourraient se marier plus tôt, et qu'ils auraient moins d'embarras à tenir leur ménage, s'ils faisaient des économies dans leur établissement. Toutes celles qui avaient un peu de sens commun, ou beaucoup d'amour, consentirent sans peine à ces sacrifices , et firent part de leur résolution à leurs connaissances et à leurs amies. Elles virent toutes qu'il n'y avait pas a badiner, et qu'il valait mieux cesser d'être de vaines poupées , que de rester tristement filles toute leur vie. Chacune d'elles se détacha peu à peu. tantôt d'un chiffon de gaze, tantôt d'une garniture de rubans. Avant que six mois se fussent écoulés , on vit toutes les jeunes filles habillées de toile blanche, ou de toile teinte de belles couleurs sur de jolis dessins; car le tisserand se connaissait en teinture , et savait travailler sur les meilleurs modèles. Les femmes, à l'exemple des filles , rougirent aussi de leurs pompons et les abandonnèrent l'un après l'autre. Mais comme elles n'avaient pas perdu le sentiment d'une louable émulation , elles cherchèrent toujours à se surpasser mutuellement par la bonne qualité de leurs étoffes , et par l'arrangement de leur ménage. De la il s'ensuivit naturellement un goût universel d'ordre et de propreté. Il devint si fort a la mode dans toutes les maisons, que c'était un charme de les parcourir. Lorsque les femmes et les filles du village allaient au marché de la ville , on était ébloui de la blancheur de leur linge ; et la foule était toujours autour de leurs corbeilles , tant la propreté de la marchandise attire les acheteurs; en sorte que leur beurre valait constamment un ou deux sous par livre de plus que celui des autres cantons. Tout l'argent qu'elles laissaient autrefois entre les mains des marchands , pour leurs rubans, leurs linons ou leurs mousselines, elles le rapportaient

aUBLlOTHligUE DES VILLAChS.

aujoiirdhui entre les mains de leurs luaiis, qui savaient l'employer à de bonnes entreprises. Leur table en était plus abondamment servie, leurs enfans mieux nourris et mieux élevés , leurs terres mieux cultivées: on ue saisissait plus leurs meubles pour le paiement des impôts; et la tirelire bien garnie savait faire face à tous les embarras. L'babile

tisserand h qui l'on était redevable d'tni cbangement si lieureux en reçut le prix. Au lieu d'un seul métier, qui n'allait pas même toujours, il fut obligé d'en établir quatre, qui avaient encore peine a suffire à toutes les demandes ; et les femmes , en ne se filant que des babils de laine, se filèrent une heureuse vie, tissue de jours pleins de repos , d'honneur , et de plaisirs.

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