‹ Le livre de familleChapitre 78 sur 197 · THIBAUT, MARGUERITE, JEANNETTE, LOUISON · texte numérisé non relu

THIBAUT, MARGUERITE, JEANNETTE, LOUISON

MARGUERITE, courunl vtrs Thibaut^ les bras ouverts. — Ah , mon ami !

JEANNETTE , lui baïsant la main — 0 mon père!

LOUISON. — Oue je suis joyeuse de le voir de retour

THIBAUT. — Bonjour, ma femme ; bonjour, mes chers enfans.

MARGUERITE. — ïu dois être bien fatigué de ta course !

THIBAUT. — Non , je me sens tout dispos. Mais toi, ma pauvre Marguerite, tu as l'air un peu triste. Tes yeux sont rouges ; tu as pleuré , je le vois.

MARGUERITE. — Il cst vrai , mon ami , mais n'en sois pas en peine ; c'est du plaisir d'avoir de si braves enfans. Si tu savais combien ils m'ont donné ce matin de satisfaction a ton sujet!

THIBAUT. — Tu me fais bien plaisir de me dire ces douces paroles ! Il n'y a pas de plus grand bonheur, lorsqu'on fait son devoir, que de le voir faire à ceux qui nous appartiennent. Je suis allé à la ville le cœur plein de votre idée : maintenant que je rentre à la maison , je vois que ma femme et mes enfans se sont occupés de moi. C'est bien consolant.

MARGUERITE. — Vcux-tu prendre quelque chose ? veux-tu changer d'habits ?

Jeannette a pourvu à tous ces besoins.

THIBAUT. — Non, je te remercie, il n'est pas nécessaire. Cette seule pensée me rafraîchit et me délasse. (// baise au front Jeannette. )

MARGUERITE. — Tu as VU mouseigneur? Et bien! comment Vas-tu trouvé?

THIBAUT. — Comme je m'y attendais. Il a un cœur bon et sensible. C'est un homme, Marguerite, un homme dans toute la force du mot.

MARGUERITE. — Est-il vai? A-t-il été touché de notre malheur? Conte-moi cela.

THIBAUT. — Aussitôt qu'on lui a dit que j'étais arrivé , sans me faire attendre un moment , il est venu me recevoir , et m'a fait entrer dans la plus belle salle de son hôtel.

JEANNETTE. — Daiis la plus belle salIe?

THIBAUT. — Oui , Jeannette. Il était à

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prendre du café avec sa femme. On a fait poiler d'un jamlton puur;''ioisurlamême table; et madame a bien voulu m'en couper une tranche.

Louiso.N. — iMadame; elle-même?

THIBAUT. — Vraiment oui , de ses propres mains , et d'une façon bien aimable encore.

margueuite. — Oh! la chère dame!

THIBAUT. — On n'a point voulu me laisser parler d'affaires que je n'eusse achevé de déjeuner.

MARGUERITE. — Voycz , commc c'est charmant! Et ensuite?

THIBAUT. — Eh bien ! mon cher Thibaut, quelles nouvelles? m'a dit monseigneur. De bien mauvaises, lui ai-je répondu. En huit jours, j'ai perdu tout mon bétail par une maladie , qui est venue 'a la suite de cette horrible sécheresse. Me voilà ruiné. Je viens vous en avertir, pour que vous soyez libre de donner votre ferme à un autre. Je viens aussi vous offrir tout ce qui me reste dans le monde. Il est bien affligeant pour moi de n'avoir pas assez pour vous satisfaire. Mais je vous promets en honnête homme de travailler nuit et jour , afin de parvenir à vous payer en entier. Le pain va me paraître amer , tant que je ne vous aurai pas satisfait jusqu'au dernier sou.

MARGUERITE. — Oh! Certainement, nous le ferons avec joie. Qu'a dit monseigneur?

THIBAUT. — Je savais déj'a tes pertes , mon pauvre Thibaut, et j'en suis bien affligé. Que je te plains aussi ! a dit madame avec sa douce voix. Ah ! c'est de tout mon cœur!

MARGUERITE. — Le digne couple! Ils sont aussi bons l'un que l'autre.

THIBAUT. — Je ne viens pas , leur aije dit, pour vous porter 'a la compassion envers moi. Je n'en ai pas besoin , je suis en état de travailler. Ce qui me tourmente, c'est de ne pouvoir macquitter envers

vous. J'avoue que je suis aussi bien triste pour ma femme et pour ma jeune famille; moi qui aurais donné tout mon sang pour qu'elles ne connussent jamais le besoin! Vous êtes riches . vous autres , et vous n'avez pas d'enfans. Vous ne savez pas ce que c'est que de voir souffrir ceux 'a qui l'on a donné la vie. Ah ! si vous aviez des enfans tels que les miens ! si vous les aimiez de toute votre ame ! si vous en étiez aimé comme je le suis!... En disant ces mots, la douleur m'a fait cacher le visage entre les mains. Quand j'ai relevé ma tète , jai vu monseigneur qui ne me voyait plus. 11 était tourné vers sa femme. Ils se regardaient l'un l'autre avec tendresse , et les yeux pleins de larmes. Ce n'était pas seulement de pitié : j'ai bien compris qu'il y avait là-dessous quelque chose qui les touchait en personne.

MARGUERITE. — Et tu ne Icur en as pas demandé la cause?

THIBAUT. — Je n'en ai pas eu le courage. Dès que j'ai voulu continuer à leur parler de mes enfans, monseigneur a changé de propos. Je me suis aperçu qu'ils avaient quelque affliction secrète. Je ne savais comment me tirer assez yite de ce sujet, je me suis rabattu à leur parler de mes blés , en comptant ce qui pourrait leur en revenir.

MARGUERITE. — Et mouseigneur ne s'est pas mis en colère , lorsque tu lui as fait entendre que tu ne pouvais pas le payer?

THIBAUT. — Non , du tout , au contraire. Écoute , Thibaut, m'a dit ce brave homme , il ne faut pas te désespérer. Retourne vers ta femme. Je vais faire mettre bientôt mes chevaux , et je me rendrai chez toi. Là , nous nous accorderons ensemble. Je t'ai regardé toujours comme un homme de bien , et je prendrai tous les arrangemens que tu voudras.

MARGUERITE.— Est-il possible! Voyons, combien pouvons-nous lui devoir?

BIBLIOTHEQUE DES VIM.AGIS

THIBAUT. — Diî-lluit cents écus.

MARGUERITE. — Juste Ciel I coiiime nous sommes loin de ce compte 1

THIBAUT. — 11 est vrai. Mais si nous avions sauvé notre bétail , si nos foins avaient rendu cette année, nous aurions de quoi payer cette somme et une autre fois au-delà .

MARGUERITE.— Ah I mon ami, qu'allons-nous devenir ?

THIBAUT. — Ne perdons pas courage , ma femme. Nos mains valent de l'or. Tant que nous aurons de la force et de la santé, notre dette peut se payer avec le temps. C'est toute ma consolation. Je mourrais bien vite d'étouffement de cœur , si je croyais qu'en mettant un écu au bout l'un de l'autre, je ne parviendrais pas a la fin à me libérer. As-tu rassemblé tout l'argent que nous avons chez nous ?

MARGUERITE. — Oui , mon ami, je lai compté, et je l'ai rais dans le sac. {Elle va tirer d'un coffre un sac de cuir. ) Il n'y a pas lout-a-lait cent écus ronds.

THIBAUT. — Ils y étaient pourtant , je crois ?

MARGUERITE. — 11 cst vrai. C'cst que j'en ai tiré douze francs pour faire aller tant bien que mal noire ménage pendant quelques jours.

THIBAUT , la regardant fixement. — Mais , ma chère femme , pouvons-nous tenir notre ménage avec l'argent dun autre ? Bonté divine ! ne souffre pas que de pareilles pensées nous viennent jamais dans l'esprit. Mets ces douze francs avec le reste , ma chère Marguerite.

MARGUERITE , avcc un soujur. — Oui, tu as raison , les voilà. ( Elle met les douze francs dans le sac , et va l'enfermer dans le coffre. )

THIBAUT. — C'est bien. Nous n'avons plus qu''a rassembler nos bardes et nos meubles, pour les abandonner à monseigneur. Nous ne garderons que les habits que nous avons sur le corps. De cette ma-

nière , nous pourrons nous présenter le cœur net devant lui. Voila le seul parti que nous ayons à prendre pour n'être pas malheureux. ( 0)i frappe doucement. )

JEANNETTE , allant à la porte. — Il me semble que l'on vient de frapper. Oui , je vois quelqu'un. {Elle revient, et dit ci voix basse : ) C'est M. le bailli.

THIBAUT. — M. le bailli 1 Que me veutil ? Nous n'avons jamais eu rien à démêler ensemble.

MARGUERITE. — Je me sens frissonner par tout mon corps. Nous sommes perdus, mon ami ; la justice se met dans nos affaires! Je connais le bailli. 11 faut qu'il y ait du malheur, puisqu'il s'en mêle.

THIBAUT. ^ Tranquillise-toi, ma femme , nous n'avons rien 'a craindre.

Emmène tes enfans, et laisse-moi seul avec lui.

MARGUERITE. — Quc me dis-tu? je ne veux pas te quitter.

THIBAUT. — Non, laisse-nous. Si méchant qu'il soit, il ne m'effraie pas. Tu m'affligerais de rester. Sors, je t'en prie.

MARGUERITE. — Puisque tu le veux, il faut t'obéir. ( Elle se relire , en prenant Jeannette et Louison par la main. Le bailli les rencontre à son passage , et les salue. Les petites filles, saisies de frayeur, se pressent contre leur mère, et sortent avec elle. )

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