SCÈNE lll
MARGUERITE
MARGUERITE. — Clicrs enfans, le ciel ; m'en est témoin , c'est pour vous surtout ; que l'indigence me paraissait affreuse ; et c'est vous qui me donnez les premières consolations! Que je dois bien plus vous aimer, lorsque vous êtes le seul bien qui me reste ! Sans le malheur , je n'aurais pas connu toute votre tendresse. Peutêtre m'aiderez-vous à vaincre mon cha- \ grin, à force de combattre pour vous le | cacher. Non , je ne troublerai point de j mes plaintes la charmante gaieté de votre j âge. [Elle cour l vers le berceau, en tire ! l'enfant, le serre entre ses bras, et le ^ regarde avec attendrissement. ) C'est à loi seul que je viendrai dire mes peines , toi qui ne sens rien encore des maux de les parens. Je puis verser des larmes en ta présence , sans craindre de t'affliger. Heureux enfant! je pleure sur ton sort, et tu me réponds d'un sourire! (Elle l'embrasse avec transport.)
SCÈXE IV.
MARGUERITE, JEANNETTE
JEANNETTE, arrivant au niomenl oii Marguerite tient l'enfant dans ses bras. ) — Ma mère , donne-le-moi 'a mon tour j que je le caresse. [Elle le prend et l'eni- ! brasse. ) N'est-ce pas , mon ami ; quand [ tu seras fort comme moi, tu travailleras • aussi pour tes parens? Oh! tu verras comme je vais prendre soin de ta petite : personne, pour que tu deviennes plus tôt grand et robuste. Tiens, nous sommes |
occupées, il faut que tu ailles dormir un peu. [Elle le remet dans son berceau , tandis que Marguerite les regarde l'un et l'autre d'un œil oh la tendresse et la joie percent à travers quelques larmes. Jeannette revient vers Marguerite , et lui dit :) Ma mère , je viens de mettre le vin rafraîchir, prêle-moi la clef de l'armoire pour avt)ir du linge et une camisole pour mon père. {Elle prend la clef et ouvre l'armoire.) Il fait si chaud! Je crois le voir venir trempé de sueur, et mourant de fatigue.
MARGUERITE. — Ah ! s'il 3 fait quelque chose de bon pour sa famille , il arrivera tout délassé.
JEANNETTE, refermant l'armoire, et posant du linge blanc sur une chaise. ■ — Je le connais. C'est qu'il voudra tout de suite s'en aller aux champs. 11 n'y a jamais un moment de perdu avec lui.
MARGUERITE. — C'est Une bonne leçon pour nous. Toi, par exemple, tu ferais bien de manger ton pain , pour aller n l'école quand tu auras embrassé ton père.
JEANNETTE. — A l'écolc? Oh! je n'y vais plus à présent.
MARGUERITE. — Qu'oses-tu dire , Jeannette ? Est-ce que tu ne veux plus apprendre à lire et à écrire ? Va, mon enfant, à quelque nécessité que nous soyons réduits, j'espère que notre travail nous mettra toujours en état de te fiiire instruire. Je me retrancherais |»lutot la moitié de mes besoins.
JEANNETTE. — 11 u v aura plus rien à dépenser pour cela. Est-ce que mon frère Valentin ne lit pas aussi couramment que lemagister au pupitre? C'est lui qui sera notre maître , à Louison et 'a moi. 11 nous le disait ce matin : mes sœurs, vous savez que je me repose une demi-heure après le dîner, avant de retourner au travail? Kh bien , si vous voulez , pendant ce temps , je vouscommencerai une leçon ;et le soir, à mon retour , je vous l'achèverai. Vous
BIBLIOTHEQUE, DES VILLAGES
n'aurez qu'à vous bien appliquer, bientôt vous en saurez autant que la plus forte écolière du village. Nous devons commencer aujourd'hui , et tu verras.
MARGUERITE. — Comment , celte pensée est déjà venue à Valenlin?
JEANNETTE. — Oui , ma mère , de luimême. Je ne m'avisais pas d'y songer.
C'est moi , disait-il , qui ai le plus coûté à nos parens , parce que je suis le plus âgé . S'ils avaient moins dépensé pour moi , ils auraient encore cet argent , et ils pourraient le dépenser pour mes sœurs. Ainsi donc, il faut que je vous rende, autant que je pourrai , l'instruction que j'ai reçue, et qu'ils ne sont plus en état de payer pour vous.
MARGUERITE. — Hélas ! pouvious-nous penser, en lui donnant des maîtres, que vous n'auriez pas un jour le nécessaire? 11 nous en a coûté un peu, il est vrai, pour le faire instruire ; mais j'en suis aujourd'hui bien contente. Cet argent n'a pas été mal employé. Valentin est reconnaissant, et il cherche de son mieux "a nous en donner des preuves.