THIBAUT
une infamie.
ROBERT. — Ne sois donc pas si fier, et sois un peu mieux avisé. Il n'y a que la manière de voir les choses. 11 te ferait sans doute du bien : pour en être plus sûr , tu te le fais à toi-même. Est-ce un mal de se mettre au nombre des malheureux qu'il soulage?
THIBAUT. — 11 n'aurait pas long-temps à jouir de cette douceur, si tous ses fermiers suivaient tes avis.
ROBERT. — Que tu es obstiné ! Je perds mon temps avec toi. Je n'ai qu'un mot à te dire. Veux-tu me vendre ton blé, oui ou non?
THIBAUT , avec un sourire de mépris.
— Ha ! je comprends à merveille. Je devine ce qui te fait prendre tant de part à mon malheur. Écoute, tu es riche, et ce marche ne serait pour loi qu'une bagatelle. J'ai un meilleur coup à te proposer de faire ensemble.
ROBERT. — Voilà qui est raisonnable.
Voyocs,
THIBAUT. — Monseigneur est près d'arriver. Il porte toujours sur lui une bourse bien garnie, une montre d'or et des bijoux précieux. Veux-tu que nous allions l'attendre au coin de la forêt, pour lui enlever sa dépouille? C'est une bonne affaire celle-là !
ROBERT, reculant deux pas en arrière.
— Y penses-tu, Thibaut?
THIBAUT. — Il est si riche ! Ce qu'il perdrait de l'aventure, serait pour lui moins qu'un écu pour nous.
ROBERT. — Oui, mais le gibet !
THIBAUT. — 11 n'y a donc que cela qui t'arrête? Si j'étais juge, Robert, je le ferais bien voir que ce que tu me proposes ne le mérite pas moins. Prendre à quelqu'un son argent dans sa poche, ou lui enlever les fruits de sa terre, quand on est hors d'état de le payer, je ne sais
lequel de ces deux vols est le plus affreux.
ROBERT. — J'y vois uuc grande différence.
THIBAUT. — Cela peut être , mais donne-toi la peine d'y réfléchir, et tu penseras comme moi.
ROBERT. — Je n'ai garde , vraiment.
Je ferais de beaux profils avec cette manière de raisonner ! Allons , Thibaut , songe un peu mieux à tes affaires. Ton seigneur t'aura de grandes obligations , quand lu te seras réduit à la misère pour lui ! Tu n'y gagneras que des mépris de sa part, et de plus mauvais traiteuiens.
THIBAUT. — Oui! si! avait un cœiu' tel que le tien , j'aurais sujet de le craindre.
ROBERT. — Mais dis-moi donc, homme intraitable, quel mal je fais, lorsque je veux empêcher la famille de souffrir les horreurs du besoin? C'est toi qui seras coupable de ses souffrances et de sa mort. Je ne demande qu'à te donner la valeur de ton blé , si tu es raisonnable. El avec cet argent....
THIBAUT, lui saisissant brusquemoit le poignet. — Robert, j'ai perdu en huit jours toute ma richesse, et je me vois au moment de n'avoir plus une obole. Mais avant que je songe à pourvoir aux besoins même les plus pressés de ma subsistance par quelque moyen déshonnête {il ôte S071 chapeau) , je demande au ciel de me foudroyer de son tonnerre.
ROBERT, avec un sourire moqueur. — A la bonne heure ! Que t'importent ta femme et tes enfans? laisse- les mendier leur pain. Tu auras le plaisir, sur ton fumier, de l'entendre appeler le brave Thibaut, riionnête homme.
THIBAUT. — Et toi! l'on ne t'appellera jamais qu'un fripon. Malheureux ! tu as plus d'argent qu'il ne l'en faut pour vivre, et, dans l'avidité d'en amasser encore, tu veux dépouiller les autres, et me rendre
HlBLIOrnÉQUR DES VILLAGES.
scélérat comme toi! (// le prend par les l ou je suis capable de t'assommer. (// le épaules). Sors à l'instant de ma maison, j chasse honleusemcnt.)