SCENE PREMIERE
THIBAUT, MARGUERITE
THIBAUT. — Courage , Marguerite ! soutiens tes forces autant que tu le pourras, jusqu'à ce que notre besogne soit achevée.
MARGUERITE. — La voilà , je crois, finie.
THIBAUT. — Comment ! c'est là tout ce que nous avons à donner à monseigneur?
Je n'ai jamais tant désiré d'être un peu mieux dans nos petites affaires, qu'au moment de m'en dépouiller. As-tu bien regardé dans tous les coins?
MARGUERITE. — Oui , mou ami, j'ai renversé chaque tiroir de l'armoire.
THIBAUT , en prenant haleine. — Je me sens maintenant plus léger. Il me semblait que je portais tout cela sur mon cœur , prêt à l'étouffer.
MARGUERITE. — ïu dois avolr bien de la fatigue! ne prendrais-tu pas un doigt de vin pour te rafraîchir?
THIBAUT. — Mets-en pour nous deux dans ce gobelet. (// va prendre sur la table un gobelet d'argent).
MARGUERITE, en ij vcrsant du vin. — Qu'as-tu donc? ta main tremble!
THIBAUT. — Que veux-tu? il y a tant
d'années que ce meuble était dans la l'amille !
MARGUERITE. — Il n'en sort pas au moins pour une mauvaise cause.
THIBAUT. — C'était l'usage que le grand père le donnât en mourant à l'aîné de ses petils-flls. Et moi je ne pourrai pas le donner au mien !
MARGUERITE. — Tu n'y auras pas de regret. Ta bénédiction n'eu sera que plus pure.
THIBAUT. — Oui , j'aurai cette consolation. (// boit, et montrant ensuite le gobelet ù Marguerite). Vois la première lettre de ton nom que j'y avais fait entrelacer avec la mienne.
MARGUERITE. — Eli bien ! mon ami, cette image ne nous fait pas de reproches. Nous avons encore été plus unis.
THIBAUT. — Et nous le serons toujours , quoique ce soit la dernière fois que nous y boirons ensemble. Tiens, le voilà, chère femme. (7/ donne le gobelet à Marguerite; et tandis qu'elle le porte à sa bouche avec un soupir). Allons il faut maintenant arranger proprement tout ceci. Commençons par mon habit de noce. (// l'ôte de dessus In table, le déploie, et le considère. ) Que j'étais content ,
BIBLIOTHEQUE DES VILLAGES
Marguerite, lorsque je le mis pour la première fois en te menant à l'église ! Combien souvent il m'a donné d'agréables souvenirs! Je n'ai jamais ouvert l'armoire sans le regarder, et je ne l'ai jamais regardé sans penser avec joie au jour de notre mariage. 11 me rend maintenant joyeux d'une autre manière.
MARGUERITE. — En quoi donc , mon ami?
THIBAUT. — De l'avoir si bien conservé pour qu'il nous aide à payer un peu plus de nos dettes. Vois comme il se trouve encore en bon état? On ne fait plus de ces grandes manches et de ces larges plis. Je suis bien aise que dans le temps on n'y ait pas épargné l'étoffe. Il y aurait presque de quoi en faire deux tels qu'on les porte aujourd'hui.
MARGUERITE. — Voilà aussi le mien. Il faut les mettre l'un avec l'autre. Nous prierons monseigoeur de les faire vendre à la fois. J'aurais de la peine qu'ils fussent séparés.
THIBAUT. — Ne sois donc pas si superstitieuse. Quand ils le seraient, ma femme, que nous importe? Nos cœurs en seraientils plus divisés pour cela?
MARGUERITE. — Non , Thibaut , je n'ai pas à le craindre. Ce n'est pas une superstition, mon ami. C'est un Je ne
sais comment te le nommer. Mais toujours j'aimerais mieux qu'ils restassent ensemble.
THIBAUT. — Allons, tranquillise-toi.
Monseigneur n'ira pas contre cette petite faiblesse. ( // trouve sous sa main un petit paquet proprement couvert d'un linge blanc.) Quel est ce paquet?
MARGUERITE.— C'eslceluideValentin:
tu sais bien? ces hardes et ces bijoux que nous trouvâmes avec lui dans son berceau. Cela doit cire encore d'un grand prix. Tiens, regarde
THIBAUT , voyant que Marguerite commence à défaire le paquet, 'lui retient le
bras. — Comment , ma femme! nous n'y avons aucun droit, et monseigneur ne peut y avoir de prétentions. Il appartiendra toujours à Valentin. Si c'était notre enfant, ce serait une autre affaire. Remets le paquet dans cette cassette. Nous en parlerons à M. de Verville.
MARGUERITE. — Pourvu qu'il se contente de nos paroles !
THIBAUT. — Je n'en suis pas en peine.
Il est sensible et juste. Lorsque je lui aurai raconté l'aventure , il sera de mon avis.