SCÈNE IV
THIBAUT , MARGUERITE , VALENTIN
VALENTIN. — Bonjour , mon père! je suis venu savoir si tu étais heureusement de retour.
THIBAUT. — Oui , mon Ois , ainsi que tu le vois.
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VALEXTiN. — Et comment as-tu été reçu de monseigneur ?
THIBAUT. — Aussi bicnqucje le desirais. II n'est pas de ces hommes flers et insensibles , qui s'imaginent que les pauvres gens de la campagne ont à peine le nom d'homme. Il doit venir ici tout à l'heure pour recevoir mes comptes. Et voilà ce que je suis prêt a lui remettre pour commencer à ra'acquilter envers lui.
VALENTiN. — Quoi ! tu vas te voir dépouillé dans un moment de ce que tu as eu tant de peine ci gagner ?
THIBAUT. — Ce n'est pas ce qui me coûtera le plus cher aujourd'hui. Je dois essuyer une perte bien plus cruelle.
VALENTiN. — Que te reste-t-il donc à perdre encore?
THIBAUT. — Hélas ! c'est toi , Valentin, loi que j'ai tant aimé !
VALEXTIN. — Moi, mon père?
MARGUERITE, ttvec uïic ViVC énioiion.
— Que dis-tu?
THIBAUT. — Puisque le mot est parti de mes lèvres , oui , mon enfant , il faut nous séparer.
VALENTiN. — Et pourquoi donc me renvoies-tu de ta présence? Est-ce que je t'ai donné quelque sujet de te plaindre?
MARGUERITE. — Ah ! jamais , jamais !
A la face du ciel je lui rendrai cette justice. Tu le sais bien, Thibaut, s'il est au monde un fils plus soumis et plus tendre envers ses parens!
THIBAUT. — Je le déclare encore plus hautement que toi, Marguerite. Oui, Valentin, tu as fait pour nous cent fois plus que nous n'avions droit d'en attendre. Je t'aime avec tout l'amour d'un véritable père ; mais enfin tu sais que je ne suis pas le tien. Si nous n'avions cessé d'être heureux , tu aurais toujours été notre fils , notre cher fils. Il n'est aucun de mes autres enfans qui ne te croie son frère. Je voulais qu'après notre mort, tu pusses partager avec eux le peu de bien que tu
m'aidais tous les jours à leur gagner. Cette espérance qui faisait la joie de mon cœur est maintenant détruite. Nous n'avons rien davantage, pas même la perspective éloignée de nous rétablir.
VALENTIN. — Et c'est cé moment que tu choisis pour m'effacer du nombre de tes enfans ?
THIBAUT. — Oui , je le dois. Les devoirs du sang les enchaînent à notre sort quel qu'il puisse être. Si nous souffrons, ils doivent souffrir avec nous. Mais toi, de quel droit voudrais-je t'accabler de ma mauvaise fortune? Non, Yalentin , je te conseille en ami, et s'il le faut, je t'ordonne en père de le séparer d'un malheureux. 11 est temps que tu t'occupes de tes propres affaires. Puisque je n'ai pu t'enrichir, je me réjouis du moins d'avoir assez bien instruit ta jeunesse , pour te mettre en état de prospérer.
VALENTIN. — Il ne fallait pas me parler de ces obligations , si tu veux que je t'abandonne. Il fallait que moi-même je pusse les oublier. Tu m'as sauvé la vie dans mon berceau , ta femme m'a nourri de son lait, tu m'as élevé sans attendre de récompense; et tu me commandes d'être ingrat à tant de bienfiiits !
THIBAUT — Je n'ai fait que m'acquitter envers toi de ce qu'un homme doit à un autre. N'aurais-je pas été un monstre de te laisser périr ?
VALENTIN. — Et tu veux quc jc le sois, en te retirant aujourd'hui mes secours?
THIBAUT. — Tu me connais, Valentin; je me ferais une honte de vivre aux dépens de personne.
VALENTIN. — Ma vie, jusqu'à ce jour, a donc été bien honteuse ! Eh ! je n'ai subsisté que par toi.
THIBAUT. — Ne m'en as-tu pas assez pleinement dédommagé par ton travail?
VALENTIN. — Mes mains ont payé les tiennes ; mais mon cœur n'a point encore assez payé ton amour. 0 mon père ! rap-
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pelle-loi ces premiers temps de mon enfance , oii je n'étais qn'iin étranger dans ta famille. Combien de fois m'as-tu serré dans tes bras au retour d'un travail pénible, que tu prolongeais pour me nourrir ! Et toi, ma mère, oublios-lu les tendres caresses que tu me prodiiiuais, alors même que je dévorais le pain de tes enfans ? Vous seuls m'avez recueilli . quand j'étais abandonné de tout le monde ; et maintenant j'irais vous abandonner ! J'étais votre fds pour hériter de vos biens ; et je ne le serais pas pour m'associer "a votre disgrâce ! Ab ! si vous avez pu le croire , combien vous me devez mépriser ! (Marguerite veut répondre, mais ses soupirs étouffent sa voix. )
THIBAUT. — Te mépriser , Valentin !
Ah, mon fils, je ne t'en estime que davantage pour ces sentimens. Mais , je te l'ai dit , il est temps que tu songes à toimême.
VALENTLN. — Non, je ne songe qu''a toi. Je veu^; m'accabler de tes travaux, je veux me tourmenter de tes peines. Ma tête , mes bras , tout ce que j'ai , tout ce que je suis , je te le donne : je me dévoue à toi tout entier. Pars ou demeure, je ne te quitte plus. Tu peux me fuir , mais tu ne m'empêcheras pas de te suivre. Il faudra bien que tu m'ouvres, quand tu m'entendras gémir toute la nuit , étendu à la porte de ta chaumière !
THIBAUT. — Peut-être que je n'en aurai plus!
VALEXTIN. — Eh bien! je te suivrai dans les forêts , entre les rochers . au fond des cavernes. Partout je serai sur tes pas.
iMARGUERiTE, à TIlibaut , en éclatant d'une voix entrecoupée de sanglots. — Tu l'entends, mon ami !
VALEXTIN, s' élançant vers elle avec impétuosité. — Ah ! je le savais bien, ma mère, que tu ne me repousserais pas de ton sein !
THIBAUT, fondant en larmes. — Viens
aussi dans mes bras , mon hls , mon cher lils ! C'est moi qui te prie de ne plus nous quitter.
VALENTIN. — Jamais, jamais, mon père. Sans parens , sans amis , j'ai besoin d'aimer quelqu'un sur la terre, et je n'ai que vous seuls "a qui donner mon amour. Je sens que vous me devenez mille fois plus chers encore depuis que vous avez tout perdu. Je ne vous avais donné que mes sueurs, j'ai mou sang tout prêt à
couler pour vous Mon père, puisque
je ne dois plus te quitter , serre-moi donc plus étroitement dans tes bras.
SCÈXE V.
THIBAUT, MARGUERITE, GERVAIS
GERVAis, qui est entré dans les derniers moinens de la scène précédente , se précipitant vers Thibaut. — Et moi.
Thibaut , vas-tu m'en repousser?
THIBAUT , le regardant avec indignation. — Encore ici , malheureux ! X'estce donc pas assez de m'avoir trahi '^ Pourquoi venir troubler de la présence la joie que je goûte en ce moment?
GERVAIS. — Ne m'accable pas davantage. Je ne suis que trop cruellement tourmenté par mon repentir. Tu peux me ramener a l'honneur , ou me faire trouver le plus indigne des hommes aux yeux des autres et aux miens.
THIBAUT. — Que veux-tu donc de moi?
GERVAIS. — Que tu me rendes ton amitié. Garde-toi de penser, Thibaut, que je fusse capable d'y renoncer pour un vil intérêt; mais tu sais les pertes que je viens d'essuyer. J'étais aveuglé pnr la crainte de voir manquer mes enfans.
C'était bien mal les servir. J'ai senti déj'a que je n'allais plus tant les aimer, après avoir commis pour eux une noirceur.
Délivre-moi dema honte. Rends-moi mon amour pour mon sang, rends-moi mon ami.
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THIBAUT. — Ah ! Gervais ! qu'il est difficile de guérir la plaie que tu m'as faite 1 Cependant je suis touché d'un si prompt retour ; et je veux oublier ton offense.
GERVAIS. — Fais-la-moi donc oublier à moi-même , en recevant ce qui allait me rendre si coupable.
THIBAUT. — Qu'oses-tu mc proposer !
Moi , que je mette à prix notre réconciliation ! Non , Gervais , garde ce qui t'appartient , si tu veux de mon amitié.
GERVAIS. — Je n'en veux point, si tu me refuses. N'as-tu pas assez d'avantages? Il n'est que ce moyen d'être généreux envers moi. Ne me laisse point sous les
yeux un reproche continuel de mon indignité.
THIBAUT. — Si c'est ainsi , j'accepte tes offres; mais promets-moi qu'au premier retour de fortune , tu me laisseras libre de me satisfaire à mon tour.
GERVAis. — Je n'ai plus de volonté que la tienne. Que les biens et les maux, tout soit désormais commun entre nous.
THIBAUT. — Je reprends pour toi mes premiers sentimens. (// lui tend la main et l'embrasse. ) Allons , Marguerite , quelque malheur qui puisse m'arriver dans la journée , j'aurai toujours un grand sujet de me consoler, puisque je conserve un fils et que je retrouve un ami.
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