XXVIII
(3) Job XXVII, 1-4; Lowth, Prael. 33.
« main soit sublime, le poete biblique est divin (1). »
Si le poete biblique peint si admirablement les scenes de la nature, il n’excelle pas moins a exprimer les sentiments du coeur, jusqu’a leurs nuances les plus delicates. A cote de la magnificence dramatique, on a les accents les plus simples et les plus doux de l’humilite, ceux d’une tendre melancolie et de la plaintive elegie, et l’expression la plus energique de la douleur. Est-il possible de nepas frissonner en lisant l’expression poignante des souffrances de Job? Le debut va jusqu’aux dernieres profondeurs de la douleur par cette vehemente imprecation : « Perisse le jour oil je suis ne, et la nuit qui dit :
« Unhomme aeteconcu » (2). « Aucun ecrivain, dit
M. de Chateaubriand, n’a pousse la tristesse au <c degre oil elle a ete portee par le saint arabe, pas « me me Jeremie qui peut seul egaler les lamentations (i aux douleurs, comme parle Bossuet(3). » Quoidc plus touchant que le retour qu’il fait vers ses premieres annees; quel soin il avait a garder son innocence, a rendre la justice a tous, a proteger tous les faibles , a secourir tous les malheureux , a essuyer toutes les larmes ! Quel contraste entre sa prosperity d’autrefois, le respect dont il etait entoure, et 1’ extremity des maux oil il est tombe, et oil il est insulte par ceux qui devraient le consoler ! « Qui me rendra
(1) Mgr Plant., Et. litt le?. VIII, fin, 1. 1, p. 190 (6d. 186S).
(' 2 ) Job in, 1-26.
(3) Gen, du christianisme , cit6 par Mgr Plantier, le?. xix, p. 194.
INTRODUCTION
« ces annees d’ autrefois, etc. (1). Oil trouver une peinture plus vraie de la faiblesse de l’homme, et de ses infirmites physiques et morales ! « L’homme ne (( de la femme vit peu de jours et il est rassasie de « miseres, etc. (2). » Pour se j ustifier des injustes accusations de ses amis, il veut compter avec Dieu lui-meme, et lui demander raison de ses rigueurs ; mais en meme temps, comme il se fait petit devant la majeste supreme! « Tu agites une feuille legere et « tu poursuis une paille aride , tu decretes contre « moi des mesures de rigueur, tu m’imputes les « erreurs de ma jeunesse, etc. (3). » Plus has, mettant pour ainsi dire en scene la puissance de Dieu employee a l’accabler, et a lui retirer toute consolation, il montre sesfreres, ses proches, sa femme ellememe faisant le vide autour de lui, ou ne l’approchant que pour aggraver ses maux , par leurs discours amers , puis il s’ecrie ; « Ayez pitie , ayez pitie de « moi, vous, du moins, mes amis. Pourquoi me « poursuivez-vous, comme Dieu, et etes-vous insa- « tiables de ma chair (4)? Mais enfin, c’est vers Dieu qu’il se retourne et sur lui qu’il se repose : « Oui, je « sais que mon vengeur est vivant, et qu’il se tien- « dra le dernier sur la poussiere, que de ce squelette « recouvert de sa peau, que de ma chair je verrai « Dieu. Moi-meme je le verrai ; mes yeux le verront
(1) Job xxix, 3, xxx et xxxi.
(2) Job xiv, \, etc.
(3) Job XIII, 25-27.
(4) Job xix, 21 et 22.
« et non un autre, mes reins se consument dans <r cette attente (1). »
Les grandeurs de Dieu, les scenes merveilleuses de la creation, les mouvements de Tame les plus profonds (2), tout concourt dans le livre de Job, a une simple et magnificpie unite, et met en relief une des verites les plus cheres et les plus necessaires a l’humanite, celle de la providence deDieu qui s’etend a tout.
De plus, cette verite est presentee d’une maniere vraiment pratique. On y voit comme dit Bossuet, « toutes les extremites des choses liumaines (3) ; » mais ces extremites ne sont point depassees. Mgr Plantier remarque, avec raison , qu’il n’en est pas de meme du Promethee d’Eschyle, drame qu’il trouve monstrueux , a force d’etre gigantesque , et qui a excite l’admiration de notre siecle, parce que nous sommes atteints comme Eschyle, d’un gout exagere pour le merveilleux (4). Le defaut de mesure et de proportion, peut venir parfois, en partie du moins, de la grandeur du sujet. On a cite, en exemple, une belle creation de Raphael, le Saint-Esprit planant au dessus de laterre au commencement du monde (5).
Quant a Eschyle, il parait avoir ete domine par
(1) Job xix, 25-27.
(2) Voir ces mouvements ddcrits par Bossuet, « Instruct, sur les etats d'oraison , » liv. XX, ch. XVII.
(3) Orais. funebre de la reine d’Anglel ., exorde.
(4) Le?on vm, p. 175. II faudrait dire pour 1 'etrange.
(5) Topffer, Reflexions et menus jwopos d'un peintre genevois, liv. vi, ch. xxv.
INTRODUCTION
quelque idee venue des traditions primitives , et qui etait merveilleuse, parce que Dieu s’y trouvait profondement mele. Mais Mgr Plantier n’exagere rien, quand il montre le ridicule de ceux qui, comme Fauteur du Genie cles religions, ne veulent voir dans Job « qu’une ame en qui la foi se deracine meme « avec remords, une ame dans F agitation febrile « d’une incredulite naissante, sur laquelle se leve 4 Faurore du scepticisme destine a trouver son « progres dans les fureurs de Promethee, et son court ronnement dans la cynique figure de Faust avec a son ame usee et son doute moqueur (1 ). »
Pouren revenirau cote purementartistique, ecoutons le docteur Lowth : « Si Fon se rappelle les « premiers essais de la tragedie grecque, ses com- « mencements si grossiers, ses developpements si « penibles et si lents, on ne pourra voir, sans une <1 extreme surprise, un poeme d’une antiquite beau- « coup plus reculce, qui reunit tout a la fois, Fori- 4 ginalite dans Finvention, la regularite dans l’ar- « rangement des parties, la perfection dans les <r details ; modele admirable qui des le premier pas, « s’eleve a la hauteur de Fart dramatique, et seul « aurait suffi pour en reveler le secret a la poste- « rite, tandis que la Grece, avec tout son genie, n’a 4 rien produit de semblable avant Eschyle (2).
Nousrappellerons ici, ce qui a ete dit plus haut : le
(1) Le^on XIX, p. 207.
(2) De sacra poesi II eb. Praelect , 32, traduct. de Roger, p. 275.
livre de Job est emincmment dramatique quant a la forme et pour l’expression ; mais quant au fond on ne pourrait lui donner ce nom, qu’a la condition d’envisager le drame a un point de vue beaucoup plus general que le type grec. Toutefois, en restreignant la conclusion de Lowth a cet egard, il y a lieu de l’etendre a un point de vue plus important. Lorsqu’on voit que le livre de Job, comrne celui de Moi'se, comme les prophetes, par exemple Isa'ie, comme David dans les psaumes, etc., ont porte si haut tous les genres de poesie, a une epoque ou presque partout ailleurs, les arts etaient dans l’enfance ; quand on pense de plus, que 1’on a dans les premiers livres de la Bible, le fil de l’liistoire depuis le commencement du monde, avec la simplicity de recit qui convient au genre, dans un temps ou il n’y avait d’histoire suivie nulle part, et dans cet Orient ou l’histoire tend si fort a s’evaporer en poesie; quand on vient a considered que ce peuple qui a produit ces ehefs-d’oeu^ vre, est le seul qui ait conserve l’idee du vrai Dieu, qu’en donnantau monde, des livres merveilleux sur la religion, non-seulement il n’a jamais pu etre compare aux Grecs et aux Romains, sous le rapport de la civilisation artistique et litteraire, mais a toujours ete d’une sterilite complete en fait d’art et de poesie profane, on ne peut s’empecher de croire avec ce peuple, que ses livres ne sont pas de son cru, mais qu’ils sont descendus du ciel, et que Inspiration poetique dans laquelle tous les peuples antiques ont vu quelque chose de divin, a ete visiblement pour
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INTRODUCTION
les auteurs bibliques, une inspiration vraiment divine, une action speciale de Dieu, qui a parle par les prophetes, et par les autres ecrivains sacres.
III. Peut-etre est-il utile, en terminant cette introduction, de rappeler quelques-uns des nombreux ouvrages qui ont ete composes sur Job.
On peut citer d’abord, parmi les commentateurs juifs : Aben-Esra, Levi ben Gerschom et Salomon Jarki.
Pour ce qui est des SS. Peres, il a paru a Venise en 1586 et a Lyon en 1587, in-4°, une chaine de 24 docteurs , due a Nicetas, diacre de Constantinople, au xie siecle, reproduite par le P. jesuite Paul Comitolo et par Laurent Avec-Dieu (cum Deo) . Patrice Junius en a publie une edition plus complete in-folio, en 1 737.
Saint Ephrem a compose des commentaires ou scholies sur Job. Saint Augustin a fait sur ce livre, des remarques qui avaient deja ete alterees de son temps, comme il s’en plaint dans son Yiv re des Retractations (1). Saint Jerome a ecrit sur Job, comme il le dit lui-meme, dans son explication d’Amos (2) ; mais on n’a conserve de lui d’autre ouvrage authentique sur Job, que la traduction de ce livre. Le pretre Philippe, son disciple, en a Iaisse un commentaire. Le venerable Bede en a conserve des extraits. Les Expositions ou les Morales de saint Gregoire-le-Grand sur
(1) Lib. II, cap. xiii.
(2) In Am., v, 19.
Job, en 35 livres, sont tres-remarquables et tresutiles. Toutefois cet excellent recueil de doctrine spirituelle ne se rattache souvent a Job, que par le sens mystique et meme par le sens accommodatice.
Les divers travaux des auteurs ecclesiastiques sur Job, sont innombrables. Ils ont, d’abord, leur place dans les commentaires generaux de l’Ancien Testament et de toute la Bible. Mais beaucoup forment des livres a part. Le cardinal Cajetan a publie a Rome, en 1535, in-folio, ses commentaires sur Job oil l’on trouve tout a la fois son talent et sa hardiesse. II en est resulte des ecarts dont plusieurs auraient ete evites par la connaissance des langues orientates.
On doit une attention particuliere aux commentaires sur le livre de Job, en latin comme les precedents, et en latin d’une grande purete, publies in-40, a Tolede en 1 584 et a Rome en 1591. Ces commentaires dus a Diegue de Sutnica (1), docteur de Salamanque, sont faits sur la Vulgate, les Septante, l’hebreu, etmeme le chaldeen. Ils faut surtout remarquer ce que cet auteur si celebre en Espagne (2), dit du mouvement de la terre , a propos d’un verset de « Job (3):qui (Deus) commovetterram de loco suo, « et columnse ejus concutiuntur. Get endroit, dit-il, « parait vraiment difficile ; et il serait beaucoup « eclairci par le sentiment despythagoriciens : que la « terre se meat par sa nature, et que Ton ne peut ex-
(1) Ou Zunica.
(2) Anion., Biblioth. Hisp. N. T., t. I, p. 2^0.
(3) Job, IX, 6.
INTRODUCTION
« pliquer autrement les mouvements des etoiles, si « differents de lenteur et de celerite, tam longe tarcli- « tate et celeritate dissimiles; sentiment qui a ete « tenu par Pliilolaus et Heraclide dePont, comme le « rapporte Plutarque dans son livre : Des opinions « des philosophes. Numa Pompilius les asuivis,etce « que j’admire davantage, le divin Platon lui-meme « dans sa vieillesse, « senex factus. » De notre temps a aussi, nostro tempore vero , Copernic expose, d’apres « ce sentiment, le cours des planetes ; et il n’y a pas « de doute que les positions locales des planetes « s’expliquent mieux et plus surement, d’apres cette « doctrine, que d’apres le grand travail de Ptole- « mee. *
« G’est une chose memorable, dit Rosenmuller, « qu’un moine de Salamanque, au XYIe siecle, ait « rapporte impunement un passage de Job, au mou- « vement de la terre autour du soleil (1). » Mais il faudrait aussi se rappeler que Nicolas Copernic cite par Diegue de Zunica, qui avait enseigne les mathematiques a Rome, est mort tranquillcment clianoine de Frawenbourg en 1543, bien qu’il eut soutenu, comme hypotbese plausible, la rotation de la terre autour du soleil, dans deux traites : « Demotu octavse a sphoersc (de la terre) et De orbium coelestium revoc lutionibus » imprimes ensemble in-folio en 1G6G. Un siecle auparavant, en 1435, le cardinal Nicolas de Cuse, dans son livre « De docta ignorantia , » avait
(1) Elench. interpret. Jobi. p. 15.
expose le m£me systeme, comme on peut le voir dans le troisieme et dernier volume de ses oeuvres, publiees a Bale in-folio en 1 565 (1 ).
Apres les commentaires de l’Espagnol de Stunica, il faut citer, avec honneur, ceux d’un autre espagnol, que nous rencontrerons plus tard dans l’introduction a YEcclesiaste, le P. de Pineda, jesuite de Seville. Ces commentaires out eu un grand nombre d’editions, et obtenu les eloges de Schultens lui-meme. Un jesuite frangais le P. Le Yavasseur, en 1637, a donne en latin, une explication tres-litterale et treselegante du livre de Job, qu’il a traduit ensuite en vers latins ; et un de ses homonymes deux siecles apres, en 1826, a traduit ce meme livre de Job en vers frangais. Nous terminerons cette liste, par un « Essai sur le livre de Job et sur les propheties reluct lives aux derniers temps , par M. l’abbe Moglia. » Le titre n’annonce ni un commentaire, ni une traduction ; et par les derniers mots, il fait assez pressentir les rapprochements hasardes, pour le moins, qui se trouventdans « Y Essai. »
Nous n’avons pas donne la liste complete des au-
(1) Cependant ce passage de Zunica a did mis & V Index le 5 mars 1018, avec l’ouvrage de Copernic « De revolulionibus orbium ccelestium., etc. » Galilde qui avait dtd l’occasion de celle mesure de prdcaution, fut plus tard poursuivi pour le meme objel. On sait maintenant la vdritd sur le procds de Galilde, et elle est de nature ci faire tomber beaucoup de vaines ddclamalions. Il est surlout, hors de doute, que l’infaillibilite de l’Eglise et du Souverain Pontile n’a jamais dtd engagde dans ce proces. Voir les Revues de Louvain, des Questions historiques , des Sciences ecclesiastiques ; le livre de M. Bouix : De Papa, etc.
INTRODUCTION
teurs catholiques qui ont publie des livres sur Job ; nous ne donnerons pas non plus celle des auteurs protestants : nous laissons les catalogues complets aux Allemands (1) qui aiment le nombre, les details minutieux etles grosses masses.
II faut citer ici en tete, les travaux de quatre heresiarques : Calvin, Bucer, OEcolampade et Theodore de Beze. Un commentaire plus considerable, que Schultens regarde comme ayant la palme parmi ceux qui l’ont precede, et comme servant de phare a ceux qui l’ont suivi, est celui qui a ete publie a Geneve en 1573 d’apres les lemons de JeanMercier (Mercerus) avec une lettre de Theodore de Beze. Le Hollandais Drusius a donne en 1636, une nouvelle traduction latine de Job avec des scholies. Jean Cocceius de Breme a commente le livre de Job, en y cherchant et trouvant partout, ses propres visions sur l’Antechrist. En 1700 l’Anglais Richard Blackmore a publie sa paraphrase du livre de Job, avec prolegomenes sur le style de ce livre, et traductions du cantique de Mo'ise, de celui de Debora et de quatre psaumes. II a ete publie a Amsterdam en 1731 , une traduction des hagiographes : Job, Psaumes, Proverbes, Ecclesiaste et Cantique des cantiques, avec commentaire philologique sur ces livres, paraphrase de Job et des Psaumes. L’auteur est Jean Leclerc. Dans la prefaced veut que le livre de Job ait
(1) On doit leur tenir compte du plaisir qu’ils ont a faire ces recueils si ennuyeux, meme & lire, mais si propres h simplifier les premieres recherches.
ete compose apres la captivite de Babylone, opinion soutenue peu apres, par Warburton, danssa dissertation sur « La mission de Moise demontree. » Albert Schultens qui, dans sa preface, caracterise tous les traducteurs et commentateurs de Job venus avant lui, est repute les avoir surpasses tous, par sa connaissance de Vhebreu et de Varabe , son erudition si variee et la finesse de son jugement (1), dans sa traduction latine avec commentaire perpetuel, publiee en 1737. Vogel en 1773 et 1774, a donne un abrege de ce commentaire, et en 1758, Rene Boullier, dans ses « Observations miscellanese in librum Job , » etc., imprimees a Amsterdam, s’est surtout attache a corriger Schultens.
Nous citerons, en dernier lieu, un traducteur frangais, eleve de M. Le Hir (2), qui devrait avoir sa place parmi les catholiques, mais qui a mieux aime se mettre lui-meme a la remorque des protestants rationalistes d’Allemagne. 11 gratifie Job de son propre scepticisme (1). M. Le Ilir a mis quelques notes marginales dans son exemplairede cette traduction, et a laisse de plus un^cahier de « remarques philolo- « giques sur la traduction de Job par M. E. Renan. » II serait inutile de le publier.
(1) Rosenmuller, Elenchus, etc., p. 36.
(2) Le livre de Job , traduit de l’h6breu par Renan; Paris, 4859.
(3) Etude sur le poeme de Job , p. 80, 82, 83 et 402.
Ge cantique est un des exemples les plus eelatants du rhythme cliez les Hebreux. Nulle part, la poesie ne s’est elevee plus liaut, et Ton peut douter qu’elle ait atteint ce degre ailleurs, meme dans la Bible. II remplit tout le ve chapitre du Livre des Juges , et fait partie integrante de ce livre (1). II a pu venir a quelques allemands, comme de Wette, la pensee que ce morceau est d’un temps posterieur. Mais ce serait se livrer a un travail long et sterile que de vouloir enregistrer m6me sommairement ce que les Allemands ont pu dire sur un passage de la Bible. On abrege et on simplifie singulierement ce travail, en se bornant a examiner ce qu’ils ont prouve. De Wette a trouve dans ce cantique la particule
f (1) Saint Jdrome l’a commente en entier, de phrase k phrase (S. Hier., op., t. Ill, col. 745-752, ed. Vallarsii ).
abreviative p pour (1), que beaucoup d’Al-
lemands ont regardee comme un signe des temps posterieurs a la captivite de Babylone. Mais outre que cette particule se rencontre ailleurs dans le livre des Juges (2) , nous verrons , dans l’lntroduction a l’Ecclesiaste, qu’elle se trouve encore dans d’autres livres dont elle ne suffit pas a prouver la date recente. Cela, dit Rosenmiiller, n’est pas du tout la preuve d’un age plus moderne, mais parait plutot « etre l’indice du dialecte d’une certaine region ou « d’une locution vulgaire (3) »> Quant aux autres arguments de de Wette, pour reculer la composition de ce cantique, jusques apres David, en voici la force : La theophanie des versets 4 et 5, se trouve aussi dans le psaume LXVII1, versets 8 et 9 oil elle s’encadre mieux dans le contexte ; done 1’auteur du cantique l’a imitee. 11 y a entre les versets 16 et 19 du cantique, et le verset 14 du psaume, une certaine ressemblance de pensees et d’ expressions, done 1’un a imite l’autre, et c’est le cantique qui a ete modele sur le psaume !
Hollmann a ete mieux inspire, quand il a vu que le cantique est contemporain des evenemcnts, dans certains details assez peu considerables, qui ne font point partie de la narration historique (4) des faits celebres par le cantique; details qui s’harmonisent
(1) Jud. v, T.
(2) vi, 17: VIII, 26.
(3) Rosenmiil, In lib. Judic. Argum p. 99.
(4) Jud. iv.
INTRODUCTION
tres-bien avec cette narration, et la completent (1), et qui se sont presentes naturellement a un contemporain, mais auraient ete difficilement connus ou imagines par un auteur posterieur de plusieurs siecles. II faut ajouter que ce cantique parait bien a sa place , a la suite d’un pared evenement , si Ton se rappelle les usages des Hebreux, et en general des peuples anciens. II faudrait d’ailleurs une forte raison pour ne pas prendre simplement le Livre des juges dans 1’integrite oil il a ete conserve par la tradition.
Buckersfelder, Teller, Hollmann et autres ont etudie avec soin ce morceau poetique, pour en determiner l’ordre et la constitution intime, les harmonies litteraires et poetiques. Mais, outre que tous ne se placent pas aux memes points de vue, et qu’ils arrivent meme a des conclusions opposees, aucune analyse ne peut remplacer la lecture du poeme, et cette lecture si attachante et si courte, dispenserait aisement de toute analyse.
On y trouve, cependant, sans peine les trois parties ordinaires : le prologue, le corps meme de la piece, et l’epilogue. Mais on peut arreterle prologue, ou commencer 1’ epilogue, a divers endroits. M. Le Hir divise le cantique en six strophes. La premiere composeedes versets 2 et 3, est l’entree en matiere. Le poete excite les princes d’lsrael a remercier le Seigneur de la vengeance qu’il vient de tirer de leurs
(11. Jud. V, 8, 14, 15, 23 et 28.
ennemis. La deuxieme strophe renfermee dans les versets 4 et 5, est un rappel brillant et rapide des miracles que Dieu a operes en faveur de son peuple. La troisieme, composee des trois versets 6,7 et 8 (1 ), peint, a grands traits, le triste etat d’Israel, depuis la judicature de Samgar jusqu’a celle de Debora. La quatrieme s’etend du verset 9 au 22. G’est une nouvelle et chaleureuse invitation des princes d’Israel a chanter la victoire que Dieu vient d’accorder a son peuple (9-1 i). Puis on voit en mouvement les tribus qui ont pris part au combat (12-18); et enfin on assiste & la victoire (19-22); le tout presente sous les plus brillantes et les plus ardentes couleurs, dans une magnifique prosopopee. La cinquieme strophe (versets 23-27) est remplie de maledictions contre les habitants de Meroz qui ont refuse de participer au combat, et de benedictions pour Jahel qui a delivre le peuple hebreu, d’un puissant ennemi par la mort de Sisara dont l’agonie est depeinte en traits tellement saisissants qu’ils font frissonner. Enfin la sixieme strophe represente avec un admirable naturel, les vaines esperances de la mere et des femmes de Sisara qui l’attendaient comme un vainqueur charge de depouilles (28-30) ; et se termine par cette exclamation : « Ainsi perissent tous tes ennemis, 6 « Jehova, et que ceux qui t’aiment, soient comme le « soleil qui se leve dans la foret ! »
(1 ) La 1 re partie de ce verset dans la Vulgate s’accorde mal avec la dernifere et avec les antecedents.
INTRODUCTION
D’apres cette seche analyse, il parait naturel de voir le prologue dans les trois premieres strophes,
1’ epilogue dans la sixieme et derniere, et le corps du poeme dans les quatrieme et cinquieme. .
I. Pour apprecier maintenant le caractere moral et poetique de ce court, mais sublime poeme, il faut en faire connaitre l’occasion par quelques details liistoriques.
Les Hebreux en s’emparant du pays de Chanaan, sous la conduite de Josue, ne purent pas toujours en chasser les habitants (1 ) ; et souvent ils les epargnerent de plein gre en les laissant au milieu d’eux (2) malgre l'anatheme que Dieu avait porte contre ces peuples, a cause des crimes (3) dont ils avaient souille la Terre promise a Abraham et a ses descendants, et deja occupee par eux (4). Ils s’en firent des tributaires (5) . Mais ils eprouverent le meme traitement de la part de leurs ennemis. La tribu de Dan fut releguee dans les montagnes, et les enfants de Joseph, accables de tributs par les Amorrheens (6). Dieu reproche aux Juifs d’avoir fait alliance avec ces peuples, et de n’avoir pas renverse leurs autels (7). Il ne detruit pas non plus ces habitants et les laisse
(4) Judic. I, 19, 34.
(2) 21 et 27.
(3) Gen. xv, 16 ; Num. XXXIII, 50-56.
(4) Gen. xn, 7; xm, 15; xv, 4 8 et 21 ; xlviii, 21 et 22 ; xlix, 1-16; Deut. Ill, 20; xxiv, 4 (Conf. Gen. xn, 6). Herder, Hist, de la podsie des Hdbr., ch. 5, v ; Glaire, Les liv. ss. vengds, ch. iv, art 3.
(5) Judic., I, 28, 33.
(6) 34 et 35.