‹ Le Livre de JobChapitre 3 sur 82 · Et d’abord la conception poetique. Elle est d’au · texte numérisé non relu

Et d’abord la conception poetique. Elle est d’au

INTRODUCTION

tant plus heureuse que les impressions sont plus vives et plus profondes ; et que les pensees sont plus elevees etles sentiments plus purs.

Or, deux choses contribuent a la vivacite et a la profondeur des impressions, en d’autres termes, des sensations et des sentiments. Ges deux choses sont la nouveaute et le petit nombre des objets. La nouveaute. En effet, « de meme que notre nature se « montre, se developpe merveilleusement dans l’en- « fance la plus tendre, a cet age ignorant de toute « espece d’art, et denue de cette prudence emprun- « tee qu’amenent V experience et les annees ; de « meme aussi l’homme livre a 1’ ignorance et a la vie « sauvage (1), exerce avec plus de liberteetde har- « diesse son imagination, et les autres facultes favo- « rabies a la poesie, qu’on ne saurait soumettre a la « culture, sans les refroidir ou les gener sous quel- « que rapport. L’ignorance des causes engendre, a la « faveur de la nouveaute des objets, une admiration « qui emeut l’ame et lui imprime une activite nou- « velle... Joignons a cela l’energie de [’imagination « qui ne connait encore (2) niles bornes, ni les rap-

< ports du vrai, et qui, par suite, erre d’un pas

< bien plus audacieux dans les vastes regions de la « fiction (3). »

La seconde cause n’est pas moins puissante et

(1) Ces deux mots sont trop forts. Peul-elre forcent-ils le texte que nous n’avons pas sous la main.

(2) En beaucoup de choses qui s’dclaircissent dans la suite.

(Vi Rau, p. 9.

DE LA POfiSlE SACREE.

feconde. Dans les phenomenes de la sensation ou du sentiment, comme dans ceux de la pensee, Fame pergoit avec d’autant plus -de force, qu’elle est plus concentree ou appliquee a moins d’objets, selon Faxiome, qui nulle part n’est mieux a sa place :

« Pluribus intentus, minor est acl singula sensus. » G’est ce qui n’a pas echappe a la sagacite de notre critique hollandais : « En second lieu, ces « mouvements de Tame sont d’autant plus vifs que « les objets entre lesquelsils se partagent sont moins « nombreux ; et moins ils sont compliques par des « regies, plus cette sorte de fureur avec laquelle ils « se deploient, est impetueuse (1 ). »

Le merne auteur passant de la theorie aux trois grands poetes dans lesquels il recherche « l’excel- « lence et la perfection du talent » ou genie « poe- « tique » fait observer que « aucun siecle, aucun « point de civilisation ne parait plus favorable » au genie des grands poetes « que l’age ou un peuple « passe de cette ferocite primitive a un etat plus cul- « tive, » et il montre Ossian au premier degre de civilisation parmi des peuplades de chasseurs ; Job au deuxieme, dans la vie pastorale et agricole (2), et Ho» mere au troisieme, qui est le plus favorable, dans la vie de cites, ou florissaient les arts, et s’epanouissaient les merveilleuses richesses de cette langue grecque, tout a la fois si souple et si retentissante ( 3) .

(4) Rau, p. 9.

(2) Nous ne pr6jugeons pas la question dc date pour lelivre de Job.

(3) P. 42 et 43. *

INTRODUCTION

Toutefois, on n’a pas assez remarque que la vivacite et la profondeur des impressions ne sulfisent pas, meme a la premiere fonclion du genie poetique, qui est de sentir, de saisir, de concevoir. II faut y joindre l’elevation des pensees et des sentiments. On ne pourrait obtenir et expliquer autrement, que les chants guerriers ou voluptueux des peuplades sauvages, ou la barbarie et la brutalite de passions sans frein, s’expriment en des images d’un realisme feroce ou degoutant, et dans un langage sans regies. Et, ce qui se trouve a un age anterieur a la civilisation, se retrouve avec un surcroit de movens, d’exces et de lionte dans les civilisations en decadence. On n’insulte pas longtemps a la morale , sans etre condamne a lefairedans une langue degradee.

On peut bien reconnaitre aux grands poetes de 1’antiquite quelque chose de ce sentiment des harmonies, qui a fait decouvrir a Iveppler ses celebres lois des orbites des planetes. 11 est juste d’ajouter que ces esprits d’elite etaient comme des encyclopedies vivantes de toute la science de leur temps ; que le propre de leur genie etait d’y voir et d’en degager ce qu’il y avait de plus solide et de plus pur, d’en faire une synthese generale, et de donner, a cette synthese, la vie de la plus grande poesie.

Mais d’ou est sortie pour les peuples primitifs favorises dela plus brillante et de la plus sublime poesie, l’elevation de pensees et de sentiments qui est Fame de cette poesie meme? Faudrait-il reconnaitre et admirer la une invention, une decouverte, une

DE LA POESIE SACR£E. 25

creation spontanee del’esprit humain? Mais ce serait poser en principe, que le progres pour l’humanite consiste a debuter par les chefs-d’oeuvre, ce serait renverser la loi meme du progres, que l’on exagere, sans doute, et dont on abuse etrangement ; mais qui a, cependant, une grande part de verite. On dit bien que telle est la loi de la poesie, mais quand on dit et repete cela, on dit et Ton repete des mots, par une sorte d’habitude et de convention, sans cherclier la verite qui se cache sous ces mots ; ou si l’on veut, on constate un fait plusieurs fois repete. Mais c’est de l’explication de ce grand fait qu’il s’agit.

Cette elevation de pensees et de sentiments semble done venir d’ailleurs que de initiative de l’esprit humain. Elle vient de plus haut, elle vient de Dieu, comme font chante tous les poetes bibliques, des dieux, des muses , disaient Homere et Yirgile, echos en cela des plus vieilles traditions des anciens peuples, traditions alterees, mais qui sont en meme temps religieuses et poetiques.

Ainsi l’origine de la poesie est la meme que celle de la religion. L’une suit l’autre de pres. « 11 existe « entre elles, un rapport si etroit, une telle fraternite « que, sans la religion, il n’y a point de poesie. C’est « par cette raison que nous voyons la poesie, des « les temps les plus recules et en quelque sorte des « son berceau meme, deployer toute sa vigueur en « celebrant les louanges de l’Eternel (1). Quelque

(1) Rau, p. 7.

INTRODUCTION

« soit l’objet de ses chants, elle lui communique une « sorte de noblesse et de divinite, et nul n’est digne « du nom sacre de poete, s’il a endurci son ame au « sentiment dela nature et de Dieu (1). »

Toutefois notre critique etablit « l’origine commune » et bunion de la religion et de la poesie, sans indiquer l’ordre de leur apparition ; il montre la naissance spontanee de la poesie comme un fait, sans reserver la priorite de la religion et son action sur la poesie. « La maniere, dit-il, de sentir la beaute de « l’univers, particuliere au poete, elevesoname vers « l’Auteur de la nature, et le transporte pour ainsi « dire de 1’ ombre et de l’image a celui qui en est le « modele accompli (2). »

Peut-etre n’en dit-il pas davantage parce qu’il parle de la poesie en general, et telle qu’on la voit dans les trois grands poetes qu’il a choisis pour types. Mais encore une fois c’est constater et non pas expliquer la production improvisee de leurs chefs-d’oeuvre.

Lowth qui traite particulierement de la poesie sacree, telle qu’elle eclate dans la Bible, la montre comme un produit de l’inspiration divine <c Altiorem a habent originem et clivini spiritus afflatui vere tri- « buuntur » bien qu’il l’examine d’apres les regies de Part (3).

(1) Rau, p. 7 et 8.

(3) De sacra poesi Heb. Prael. 2, n. 25, t. ler, p. 32; et n. 27, page 35.

DE LA POfiSIE SACRfE.

II invite a contempler dans cette divine poesie, et 1’origine et la dignite de la poesie elle-meme <c Ex « his et ipsius artis origo repet'enda est et ejusdem di- « gnitas verissime xstimanda. » En effet, tandis que I’on voit les autres choses humaines croitre et grandir peu a peu, on voit ici la poesie a son debut, moins comme produite par l’esprit humain, quedeseendue du ciel avec une sorte de maturite, deforce, de beaute, pour etre ia mediatrice entre Dieu et les hommes. « Cxterarum artium initia utcumque rudia et im- « perfectajuvat. . . contemplari : hie poesin in ipsispri - « mordiis intueri licet , non tam humano ingenio exco- « gitatam, quam e ccelo delapsam... ah ipso orta « plenam quamdam habentem et deeoris et roboris « maturitatem. . . divinx veritatis ministrain, inter « Deum atque homines quamdam internuneiam. (I) »

La revelation divine accordee aux poetes sacres, les plus anciens de tous , (si l’on excepte peutetre quelques hymnes des plus antiques nations, comme l’Egypte et l’Assyrie), est a la source m£me de la poesie. Mais les autres grands poetes de l’antiquite, que ceux des siecles suivants n’ont jamais surpasses, ni meme egales, eprouverent l’lieu reuse influence de la revelation, par les traditions primitives qui sorties de la, ont inspire les chants de ces genies. La revelation dont la part est immediate , etendue et profonde dans la composition des livres saints, a done sa place marquee dans Tantique et

(l) N. 26, p. 31 et 32. On trouvera plus bas un t^moignage concordant d’Herder.

INTRODUCTION

grande poesie, et donne le premier rang a la poesie de la Bible. Le but de la revelation a ete d’assurer aux hommes, autant que possible, avec la puretedu dogme, celle de la morale qui ne saurait se constituer independante du dogme sans perdre son autorite et son action sur les hommes; et avec la purete de la morale, le beau a son degre le plus eleve, comme l’a montre dans un livre populaire, un homme qui a donne, parmi nous, un grand relief a sa philosophic, par ses talents litteraires (1).

Les impressions vives et profondes du poete, et les grandes pensees et les grands sentiments dont nous venonsdedire l’origine, sontles deux extremes entre lesquels se debat le genie poetique, pour les amener a l’unite, dans un corps ou poeme harmonieux, tout a la fois sublime et vivant, anime d’un souffle superieur.

II. Nous avons dit que la seconde fonction de la poesie est de coordonner , creer, animer. G’est la son role principal ou Ton voit en action l’enthousiasme regie d’un cote par legout et de l’autre par la morale ; mais de telle sorte que le gout lui-meme est rectifie et eleve par la morale, comme la morale, fondee sur le dogme, se developpe et se perfectionne avec lui. La revelation en etendant la connaissance du dogme, et en particulier des mysteres deDieu, etend done aussi la connaissance de la morale qui, nean-

(1) Cousin, Du vrai, du beau et du bien.

DE LA POESIE SACRfiE.

moins, dans toute sa perfection possible, n’est que le developpement regulier de la loi naturelle.

Toutefois, dans les livres saints, la revelation n’est que partielle, tandis que I nspiration proprement dite y est universelle. Et cette inspiration divine est le type surnaturel dont l’inspiration poetique n’est qu’une image reduite aux limites de la nature.

Il est vrai cependant, que cette inspiration, qui a des degres tres-varies dans les di verses parties de la Bible, ne garantit d’une maniere directe que ce qui est d’une importance capitale pour F esprit et pour le coeur de l’homme, c’est-a-dire le dogme et la morale (1). Elle perfectionne l’etat naturel de l’ecrivain sacre. Mais elle n’etouffe pas son genie, elle ne supprime pas son travail, elle lui laisse sa liberte, et par la meme son style, comme la grace laisse le caractere propre de chaque homme, aux actes de vertus qu’elle inspire. Et voila pourquoi on trouve, dans les livres saints heureusement pour la critique, le style, le cachet de l’auteur inspire, et les traces des temps, des lieux et des autres circonstances au milieu desquels il a vecu ; de sorte que ie genie propre des poetes sacres est conserve, mais perfectionne, et semble m6me parfois transforme par l’inspiration proprement dite, qui, toutefois, semble se faire plus particulierement jour dans les parties prophetiques.

G’est a ce point de vue qu’il faut envisager les poesies de la Bible, comme le livre de Job, les

(1) Il faut ajouler, par voie de consequence, les principaux fails de l’histoire.

psaumes et les cantiques disperses Qa et la dans le recueil divin, comme par exemple les deux de Moise et celui de Debora, oil Ton trouve partout, un elan, une hardiesse, une vie, un ordre, une sagesse admirables, les plus grandes idees de Dieu,etles encouragements les plus ardents et les plus puissants a 1’ amour de Dieu, ala pratique des plus belles vertus.

II semble que c’est ici le lieu d’aborder une question souvent posee et generalement resolue contre la poesie, savoir si la poesie reeule necessairement a mesure que la civilisation avance, si elle perd le terrain que gagne la science, et si elle est forcee de se restreindre a mesure que celle-ci etend son domaine.

Les raisons de le croire, de prime abord, sont : 1° que l’imagination est d’autant plus limitee dans son essor, que l’esprit est plus occupe des soins multiplies de la famille, des relations d’interets et des affaires publiques qui souvent 1’ absorbent ; que le progres des sciences et de la philosophic, par la solution de beaueoup de questions qui paraissaient auparavant insolubles, resserre d’autant le domaine du merveilleux et par la meme de la poesie ; 3° que les gouts et les interets se reunissent aisement pour porter les hommes a la culture de la philosophic, des sciences et de l’eloquence, dont les unes paralysed l’imagination, et l'autre donne aux mouvements etaux passions de fame une direction plus positive et plus utile; de sorte « que la poesie n’est « plus^ regardee que comme un jeu et un amuse-

DE LA POfiSIE SACREE.

« ment (1), » selon l’idee qu’en donnait Boileau et selon le sentiment qui portait M. de Lamartine, de^ venu homme politique, a demander pardon d’avoir fait des vers, oil la posterity voit neanmoins ses meilleurs titres de gloire (2); 4° enfin que les langues, devenues plus riches et mieux arretees dans leurs formes, rachetent par la clarte et la precision, ce que donnait la poesie par la hardiesse de ses images et l’eclat de ses couleurs.

Gependant, continue notre critique hollandais : c< un Etat plus civilise fournit une plus grande va- « riete d’evenements propres a emouvoir fame ; la « societedomestique, plus cultivee, donne naissance « a des plaisirs plus exquis et a de plus vives dou- « leurs ; l’administration publique acquiert plus « d’importance et produit des emotions qui s’eten- « dent plus loin; plus les causes se montrent a de- « couvert, plus la providence divine se manifeste « dans le gouvernement de l’univers et les destinees « du genre liumain. Enfin, la musique, qui se per- « fectionne avec la societe, sert elle-meme puissam- « ment a la perfection de la poesie (3). »

D’oii notre auteur conclut que « si a une epoque « semblable il apparait quelqu’un de ces genies « nobles et inspires, brulant de cette energie parti-

(4) Rau p. 1 1 .

(2) Klopstock, dans sa vieillesse, croyait aussi avoir manqu6 sa vocation... de grand marin ou de grand g6n6ral. — Vanderbourg, citd plus haut, p. 481, col. 4.

(3) Rau. p. 11 et 12.

INTRODUCTION

« culiere qui fait [’essence de la poesie, les memes « causes exerceront une influence merveilleuse sur « son accroissement (1).»

II faut avouer cependant que les types les plus simples et les plus beaux qui se presentent les premiers aux genies superieurs, ayant ete explodes par les grands poetes de l’antiquite, laissent apres eux, a la verite, les plus admirables modeles, mais enlevent les sujets sur lesquels il serait le plus aise de les i miter.

Mais, ce qui est d’une importance capitale, c’est que la science ne detruit pas les mysteres, elle les recule seulement et ne fait souvent que les deplacer. Les pretendus progres de la science qui chassent la poesie, ne sont que des egarements de la raison qui abrutissent l’esprit humain. La poesie fuit, sans doute, epouvantee devant les theories des miserables sophistes qui font de l’homme un perfectionnement du singe, au lieu d’y voir une creation de Dieu. Mais la science elle-meme proteste contre ceux qui en outrageant l’homme, la degradent.

Independamment des mysteres de la nature et de ceux memes de la raison, les mysteres de la foi par leur cote lumineux guident la raison, et par leur cote t&iebreux l’elevent au-dessus d’elle-meme. Ces mysteres etant d’ailleurs etablis sur une base scientifique, inebranlable, fournissent a la poesie un appui solide et un domaine inepuisable, outre que,

DE LA POESIE SACREE

pour le repeter ici, ils donnent a la morale une fermete, une etendue, une impulsion qu’elle ne saurait trouver dans la philosophic rationaliste ou purement rationnelle.

Cependant, on a mis souvent en question si le merveilleux chretien, ou pour parler plus nettement le surnaturel vrai, peut se preter a la poesie, et il faut avouer que la plupart ont resol u cette question dans le sens negatif. Tout le monde connait l’arret porte, il y a deux siecles, par Boileau-Despreaux, regarde parmi nous comme le legislateur du Parnasse.

« C’esl done bien vainement que nos auteurs degus,

« Bannissant de leurs vers ces ornements recus,

« Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophetes,

« Comme ces dieux eclos du cerveau des poetes...

« De la foi d’un chretien les mysteres terribles « D’ ornements egayes ne sont point susceptibles.

« L’fivangile a l’esprit n’offre de tous cotes « Que penitence a faire et tourments merites,

« Et de vos fictions le mensonge coupable « Meme a ces verites donne Pair de la fable...

« Et fabuleux Chretiens n’allons point dans nos songes

« Du Dieu de verite faire un dieu de mensonges (1). »

Cet arret serait peut-etre sans appel, si la poesie n’avait pour but que d’amuser par « des ornements egayes, » si le merveilleux reel ou le surnaturel n’etait pas aussi propre a la poesie que le merveilleux fictif, ou meme s’il etait impossible, sans se

(1) Boil., Art poet., chant III, v. 493-196, 199-204, 235 et 236.

INTRODUCTION

souiller d’lin mensonge, de presenter sous le voile transparent d’une fiction ou d’une allegorie une verite historique, dogmatique ou morale. Or, n’est-ce pas ravaler la poesie que de la restreindre a ces limites et de l’astreindre a ces conditions non-seulement arbitrages, mais injustes. Et puis, l’erreur des critiques que nous combattons, est de croire que les dieux de la fable sont eclos du cerveau des poetes. Ils viennent du moins en partie des traditions primitives, alterees dans le cours des siecles et conservees par les poetes qui ont pu y meler leurs propres fictions; de sorte que les dieux d’Hesiode, d’Homere et de Virgile, etaient pour eux et pour leurs concitoyens, des dieux serieux et dont le culte etait pratique. Enfin « l’Evangile offre autre chose a 1’ esprit que penitence « a faire et tourments merites ; » et d’ailleurs, les tourments a eviter, et les austeres devoirs a pratiquer, en consolidant et en epurant la morale , ne supplement point la poesie, mais lui offrent un type plus vrai et plus el eve.

Pour entrer dans les faits, les deux tragedies einpruntees a la Bible par Racine, Esther et Athalie , n’ont pas etouffe le souffle poetique par une morale plus pure. Le caractere heroique de Polyeucte, mis en scene par le genie de Corneille, pour etre eminemment chretien et parfaitement historique, ne cesse pas d’etre eminemment poetique. Le Dante a trouve dans ses solides connaissances theologiques , les moyens de donner plus de grandeur aux idees et aux images qui font de sa « Divine Comedie » un

DE LA POESIE SACREE

poeme si original et si sublime. Le Tasse aurait evite le reproche de Boileau et 1’ aurait meme retourne contrelui, s’il avait substitue le surnaturel du christianisme au merveilleux trop feerique qui l’a seduit. Son poeme, en demeurant aussi anime, serait plus vraisemblable. Et, du reste, tel qu’il est, combien ne s’eleve-t-il pas au-dessus de la fade et grossiere allegorie pa'ienne du Camoens, qui n’a pas rachete les ignobles scenes de sa Lusiade par les brillantes et ardentes couleurs de ses descriptions. Milton a trouve dans son caractere sec, dur, haineux et capricieux les traits de sombre energie, de luttes gigantesques et bizarres; et dans son genie, les idees sublimes et les tableaux grandioses de son Paradis perdu. Mais il pouvait rendre utile et plus vraisemblable le sujet que lui fournissait la Bible, et Boileau n’aurait pu dire :

« Et quel objet enfm & presenter aux yeux

« Que le diable toujours hurlant contre les cieux. »

La belle ame de Elopstock etait mieux faite pour saisir et traiter un sujet religieux. Mais Taction manque dans sa Messiade, paree que la lyre allait mieux a Klopstock que la trompette epique 5 et que, selop un critique, « on pourrait dire en general que la « poesie de Klopstock n’est pas assez materielle, et « qu’il s’est trompe quelquefois en croyant que sub- « tiliser c’etait ennoblir. » Gependant, le meme critique dit de plusieurs de ses odes : « Tout s’y reunit « pour inspirer Tenthousiasme, T elevation des idees,

INTRODUCTION

« la beaute, la hardiesse des images, la verite, la « profondeur des sentiments, l’harmonie du metre. « II en est que la sublimite du cliristianisme met peut- « etre au-dessus de tout ce qui nous reste de Vanti- « quite (1 ) . »

M. de Lamartine a debute par de brillantes poesies oil la foi chretienne ne faisait qu’epurer ses sentiments et elever ses pensees. M. de Chateaubriand, dans ses Martyrs a bien repondu au defi deBoileau, et justifie son autre ouvrage : « Le Genie du chris- « tianisme. » On peut bien envisager comme des oeuvres poetiques, les deux romans de Fabiola et de Callista. Si les lecteurs qui ont lu le premier avec tant d’interet, ont trouve le second un pen trop froid. c’est que le talent d’ailleurs eminent du docteur Newman, n’a pas la merveilleuse souplesse de celui du cardinal Wiseman.

11 est vrai que le melange des fictions avec l’histoire, peut avoir l’inconvenient dontparle Despreaux, de dormer aux veritesV air de la fable. Mais cet inconvenient, le grand Corneille apprend a l’eviter. On peut lire a ce sujet, la notice qu’il a donnee en tete de sa tragedie de Polyeucte. « Comme il a ete a propos « d’en rendre la representation agreable, afin que le « plaisir put en insinuer plus doucement Lutilite, et « lui servir comme de vehicule pour la porter dans « l’ame du peuple, il est juste aussi de lui donner

(I) M. Vanderbourg, Bibl. de Mich., art. Klopstock, t. XXII, col. 2 et p. 483, col. \ et 2.

DE LA. POESIE SACRfiE.

« cette lumiere (1 ) pour demeler la verite d’avec ses « ornements, et lui faire .connaitre ce qui lui doit « imprimer du respect comme saint, ce qui doit « seulement divertir comme industrieux (2). » G’est

toujours Fidee de plaisir, de divertissement, attache a la poesie.

L’Eglise ne la traite pas ainsi. Dans sa liturgie, elle a des proses et des liymnes eminemment lyriques, quoique les beautes du style n’y aient pas toujours ete atteintes, et souvent meme n’y aient pas etc cherchees. Pour nous borner a la liturgie romaine, les proses « Dies irx, » « Victimx paschali , » « Vent, sancte spiritus , » et F office du Saint-Sacrement par saint Thomas d’Aquin, ont assez ouvert les sources de la poesie chretienne, pour montrer ce que les grands genies eclaires par la foi, pourraient en tirer, sans les epuiser et sans avoir besoin de recourir aux fictions.

La poesie lyrique est la seule que Platon ait permise dans sa Pxpublique et dans ses Lois. « 11 ne « condamne pas, dit Fleury, toutes sortes de poesies, « mais seulement, celles dont les fables ou les sen- « tences sont contraires aux bonnes moeurs et dont « la maniere de Fexpression tient plus de Limitation « que du recit, parce, dit-il, que Limitation tend a « repaitre F imagination au prejudice de la raison, et

(1j L’abrdg6 dc la vie du saint martyr.

(2) Abrege du mar tyre de saint Poly eucte, 6crit par Simeon Melaphrasle et rapportd par Surius.

INTRODUCTION

« a fortifier les passions aux depens de la vertu (1 ). » Et il faut avouer que la poesie lyrique est aussi la seule que l’Eglise emploie dans sa liturgie.

Toutefois on peut contester les raisons de Platon, parce qu’on peut obvier aux inconvenients qu’il signale ; et que si Ton voulait prevenir tous les abus possibles, il faudrait etouffer l’activite humaine et detruire la liberte. Mais on doit convenir, cependant, que le melange de fictions avec les dogmes religieux, et les faits incontestables de l’histoire, peuvent compromettre la verite, dans ce qu’elle a de plus sacre et de plus important; et que la precaution signalee plus liaut, d’apres le precepte et l’exemple du grand Corneille, peut meme assez difficilement ecarter tous les dangers.

Au reste, sous le regne d’une religion dont on demontre la divine origine, par la raison et par les faits, on peut dire a certains egards, que la plus belle epopee est, apres l’Histoire Sainte, celle de l’Eglise un peu generalisee; et la verite du surnaturel y remplace bien les agrements du merveilleux fictif. L’histoire de l’Eglise est, en effet, une lutte perpetuelle, dont le monde et les siecles sont le theatre, oil toutes les vertus et toutes les passions sont mises en jeu, oil les plus graves interets sont engages, oil les belligerants se font armes de tous les progres des sciences et des arts, et oil l’Eglise combattue par tous les moyens humains, montre sa

(1) Disc, sur la poesie des lleb. vers le comm.

DE LA POfiSIE SACREE.

vie surnaturelle par sa resistance toujours invincible; et modifiant, selon ses besoins, ses formes accessoires, demeure toujours la meme, quant au fond, et maintient l’unite de ce grand drame. Le recit, F expose succinct de cette lutte ont fourni a deux grands genies, l’idee et la matiere de deux grands chefsd’oeuvre, la Cite cle Dieu , par saint Augustin, et le Discours de Bossuet sur YHistoire universelle.

Ge n’est pas seulement fhistoire universelle de 1 Eglise, mais plusieurs des grandes epoquesde cette histoire, ou meme des diyerses parties de l’Eglise, qui se presentent a Padmiration, comme de belles epopees historiques, par exemple, la victoire de Constantin surles persecuteurs, le regnede Charlemagne, Godefroy de Bouillon et saint Louis, heros chretiens des Croisades, la decouverte du Nouveau-Monde, par Christophe Colomb, si l’on distingue fentreprise et les resultats, des moyens iniques et violents qui ont accompagne et souille la conquete.

II y a plus, combien de saints dontles vies parfaitement historiques, offrent tout l’interet des drames les plus accomplis, par les bienfaits, les prodiges, le merveilleux dont elles sont remplies, et dont l’effet sur 1’ esprit et sur le coeur est bien superieur a celui des plus belles fictions! On peut citer en exemple saint Athanase, saint Gregoire VII, saint Thomas de Cantorbery, saint Francois d’Assise, saint Francois Xavier, saint Vincent de Paul, etc. Dans les vies des Peres du desert, le surnaturel vrai est mele a des scenes souvent historiques qui sont d’une belle et

INTRODUCTION

(Tune grande poesie, et a des details merveilleux oil l’imagination a eu sa part, dont la certitude historique n’est pas toujours garantie.

III. La troisieme operation de la poesie est, avonsnous dit, de rendre, de representer au dehors, ce que Ton sent, et ce que Ton congoit. Le docteur Ran, aurait ici besoin de quelque explication. Apres avoir dit que la « premiere et principale qualite du « poete est la rectitude du sentiment (I), » il veut que le premier talent « du poete consiste a de- « crire un objet, ou une action de telle sorte qu’il « nous semble les avoir presents a nos regards, et « que nous puissions saisir en meme temps, toutce « qu’ils possedent de propre a emouvoir notre ame, « soit que leur beaute y fasse naitre le plaisir, soit « que leur grandeur la penetre d’admiration, soit « enfin que leur difformite v excite l’horreur (2). »

Les paroles, commedisait David, font eruption du coeur du poete. « Eructavit cor meum verbum bonum (3). »

C’est que ce coeur, comme celui d’Eliu, dans le livre de Job, est sous un poids qui le presse : « Jc « suis plein de paroles, et l’esprit qui est en moi, c me presse. Mon coeur est comme un vin prive a d’air, comme des vaisseaux neufs pres d’eclater.

(3) Ps. XLIV, 2.

DE LA POESIE SACRfiE.

oc Que je parle done afin de respirer (1). » Jeremie represente les pensees cjue Dieu a mises dans son ame, comme un feu qui lui brule les entrailles, et qu’il est force de repandre au dehors (2).

Poussees par une telle force, les paroles ne peuvent manquer de mettre les pensees et les sentiments en action. « Les qualites, dit Herder, les plus in- « dispensables a une langue poetique... sont Y ac- « tion, la representation, la passion, le chant et le « rythme (3). Souvenez-vous, des observations que « Lessing fait sur Homere, dans son Laocoon. Chez « lui, dit-il, tout marche, tout se meut, tout agit; « c’estla le secret de la vie de ses oeuvres; car e’est « la l’essence de la poesie (4).

Or trois choses surtout contribuent a ce mouvement dans les poesies bibliques : 1° le caractere m£me de la langue hebraique, 2° les figures qui lui sont propres, et 3° enfin le parallelisme.

Le caractere propre de la langue . « Le verbe, dit « encore Herder, est la partie du discours qui peint « ou plutot represente Taction. 11 est done incontes- « table... qu’une langue est d’autant plus poetique, « qu’elle possede plus de verbes, ou de noms pro- « pres a convertir (5) en verbes. Le nom ne represente « jamais que l’objet mort ou immobile, le verbe le

(1) Job, XXXII, \ 8-20.

(2) P. xx, 9.

(3) 1er Dialogue, p. 11, fin.

(4) P. 13, fin.

(5) A 6lre convertis.

INTRODUCTION

« met en action. Eh bien, dans la langue hebraique, « tout est verbe, c’est-a-dire tout se meut, tout agit, a chaque nom peut devenir un verbe, il est presque « deja verbe par lui-meme a a cause de Taction de sa racine... Cette langue « est ungouffre deverbes, une « mer agitee ou Taction pousse Taction, comme la « vague pousse la vague (1)... Ee pronom occupe le « rang eleve qui lui appartient de droit dans « le langage de la passion ; Tadjectif est remplace « par des mots composes de maniere que la qualite « de Tobjet indique, devient encore un etre special « et agissant. Toutes ces particularites reunies font « de Yhebreu, la langue la plus poetique de la « terre (2). » Enfin, ce qu’il y a d’indetermine dans les temps des verbes, flottant entre le passe et Tavenir, peut etre un defaut pour Thistoire ; mais n’en est pas un pour la poesie « et Tindecision ou plutot le mew lange ideal et vacillant des modes, est tres-favo- « rable, pour faire sentir vivement et clairement la « presence des clioses qu’on raconte, qu’on decrit « ou qu’on predit (3). »

Herder trouve que « la langue hebraique est « pauvre en abstractions, mais riche en images, et « qu’elle abonde en synonymes, parce qu’elle aime « a designer Tobjet dans ses divers rapports. La su- « rabondance des noms pour les objets materiels, « est tres-visible dans la langue hebraique. Nous

(3) P. 20 et 21.

DE LA POfiSIE SACREE.

« comptons plus de ^50 termes de botanique dans « le peu de fragments que nous avons de ses livres, <r et dont le sujet est tres-uniforme, puisqu’il roule « presque toujours sur l’histoire, et la poesie du « temple (I). » Nous sommes loin de connaitre tous les mots de cette langue, puisque nous en avons si peu de monuments. Mais ilest evident qu’elle contenait la racine des mots necessaires a toutes les langues de la famille semitique (2) ; « car le pheni- « cien, le chaldeen, i’arabe et Thebreu ne sont au « fond qu’unseul et memeidiome. .. Les Hebreux ont « une quantite de mots.,. pour designer les produits « de la nature et meme les divers objets de luxe, de « parure et de raffinement de volupte. Ges mots ont « du s’introduire de bonne heure dans leur langue, « parlee alors par les Pheniciens, les Ismaelites, les « Babyloniens, en un mot, par les peoples les plus « civilises de l’ancien monde, qui la plagaient pour « ainsi dire au centre de la civilisation de cette epo- « que, et la forcaient a en prendre les allures (3). »

Nous avons parle de la grande ressource poetique qui consiste a pouvoir allonger on raccourcir les mots. Or Tempi oi ou Tomission des particules he braiques unies aux mots principaux, sous le nom d 'affixes, est, a cet egard, d’un grand secours. II y a plus, « les Hebreux, dit Herder, semblables aux enfants, « veulent tout dire a la fois, et ont le pouvoir d’ex-

(1) P. 14 et 45.

(2) Nous citons ici Herder sans le ddfendre.

'v3) P. 4 5 et 16.

INTRODUCTION

« primer par un seul son, les personnes, les nombres « et les actions... Illeur suffit presque toujours d’un t mot oil il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des « monosyllabes precedent ou suivent en boitant « l’idee principale. Chez les Hebreux, el les s’y joi— « gnent, comme intonation, ou comme son final, « et l’idee principale reste dans le centre semblable « a un roi puissant; ses serviteurs et ses valets l’en- « tourent de pres, ne forment avec lui qu’un seul « tout qui surgit spontanement dans une harmonie « parfaite, et forme ainsi une petite region metrique « accomplie. De pareils avantages ne suffisent-ils « pas pour rendre... une langue poetique (1)? » Les figures sont une grande ressourceet une vraie necessity pour le poete. « L’homme, dit un critique « qui revient souvent dans cette etude, l’homme « s’efforcant de decrire tout ce qui le frappe, se voit « contraint par l’indigencede la langue et le defaut « d’ expressions qui puissent rendre avec exactitude c< les sentiments de son ame, a recourir aux images « et aux similitudes. » Mais ce critique va trop loin, quand il dit que le poete emprunte les images « a un « genre de vie sauvage (2). » « Un peuplesauvage » repond Herder avec raison, « ne saurait avoir des « images et des idees, telles qu’on les trouve dans « les premiers chapitres deMoise (3)... Legerme dela

(2) Rau, p. 9 clIO.

(3) Herd., Hist, de la poesie des Heb., 2‘' p., ch. icr, sup. n. I, page 287.

DE LA POtiSIE SACREE.

« civilisation.... est la consequence d’une intervention « paternelle et divine, et quoiqu’i! soit impossible (1) « de prouver cette intervention,' je n’oserais, pour « ma part, ni la nier, ni meme en douter (2). »

Quoi qu’il en soit, les mots propres et pris dans leur sens obvie, etant insuffisants a exprimer tout ce que le spectacle de la nature et desevenements excite de sentiments et de pensees dans Fame du poete, son imagination se jette dans les expressions figurees que des analogies autorisent. Les figures augmentent la puissance du langage, en lui donnant tout a la fois plus de vivacite et de hardiesse, de souplesse et d’energie. Elies semblent s’eloigner de lapensee pour la mieux saisir en la dominant de plushaut, etla mieux embrasser en la voyant de plus loin.

Les figures ou images sontnaturellementemprunees aux objets familiers. Le docteur Lowth en designe quatre sources pour les Hebreux : la nature, la vie commune, la religion et l’histoire, et tire de chacune, des exemples varies et interessants (3).

La litterature et la poesie des Ilebreux sont celles qui touchent de plus pres aux origines du monde, et qui en conservent le mieux les souvenirs. La sublime grandeur et l’admirable condescendance de Dieu dans la creation, la dignite primitive del’homme, sa tentation, sa chute et la prompte corruption desa race, chatiee d’une maniere si exemplaire par le de-

(1) C’est, au contraire, bien facile.

(2) Herd., n. 7, p. 292.

(3) De sacra poesi Ileb. prael., 5-8.

luge, l’arche et l’alliance avec Noe, F alliance avec les patriarches etla circoncision, Falliance avec Moise et la Loi; la suite de Fhistoire du peuple de Dieu, marquee de tant de prodiges., Fexistence si protegee des saints patriarches, la ruine de Sodome, la delivrance de la captivite de FEgypte, le passage de la mer Rouge, la vie miraculeuse dans le desert, la manne, le mont Sinai, etc., le Jourdain remontant vers sa source, le soleil prolongeant sa lumiere, les victoires de David, les magnificences du regne de Salomon, les palais de Sion, le temple de Jerusalem, etc., ont ete pour les poetes sacres des sources indpuisables de figures simples ou hardies, brillantes ou terribles.

Et puis, c’etait FOrient avec son beau ciel, ses etoiles etincelantes, son soleil ardent, ses vents impetueux et brulants, sa vegetation somptueuse; c’etait la Palestine, avec ses vallees et ses collines, dominees par le riant Carmel, l’austere Liban, le Thabor et l’Hermon, avec ses torrents impetueux, ses ruisseaux serpentant vers le Jourdain, et repandant, sur leur passage, la fraicheur et la fertilite, Enfin ces scenes de la nature etaient plus familieres a un peuple simple dont la viesepassait, en grande partie, ians les champs, a la culture des terres et a la garde des troupeaux.

Toutefois c’est la religion qui fournit aux poetes sacres les plus douces et les plus grandes figures.

« Dans cette poesie, dit Herder, le soleil et la lune « sont le roi et la reine du ciel, les serviteurs de

DE LA POfiSIE SACREE.

« Dieu, les regents du monde (1). .. Le propre de cette « poesie est de tout remplir par Jehova . . . Le tonnerre « est sa voix, la lumiere est son vetement, les cieux « sont sa tente, son palais, son temple, son chateau « fort; la nature entiere est une innombrable legion « d’etres vivants consacres a son service (2). »

L’idee de la grandeur de Dieu se refletait sur ses oeuvres, et c’est cela plutot cjue la « tendance a l’in— « concevable » dont parle Herder, cjui explique l’enthousiasme des poetes bibliques en face des oeuvres de la creation les moins connues: «leBehe- « motli et le Leviathan de Job etaient des animaux « qui existaient en effet, mais ils etaient loin de lui ; « ils etaient grands et' extraordinaires, ce qui Fa au- « torise a les designer en traits si exageres (3), qu’un « degre de plus les eut fait degenerer en animaux « miraculeux ou plutot fabuleux (4). » Les poetes hebreux comme les autres, ne se sont pas contentes d’emprunter les images que leur presentait la nature, ils en ont aussi compose : « Chaque partie de (3) l’en- « semble etait prise dans la nature.... Je ne connais « point, dit Herder, de composition dont les parties

(1) N. 2, p. 269. « L’air est une colombe qui, £tendue sur son « nid, rechauffe ses enfants. Dieu lui-mfime, le cr^ateur de loutes « chores, est un maitre qui contemple son oeuvre avec satisfaction « et la bdnit... »

(3) L’exag6ration est dans les sentiments d’admiration, bien plus que dans les pensdes.

(4) Herd., n. 5, p. 276.

v5) Herder en fait l’applicaiion aux ch^rubins tels qu’ils sont d6crits dans la Bible.

INTRODUCTION

« aient ete puisees ailleurs. Yoila pourquoi il est « difficile, presque impossible d’inventer des comet positions tout a fait nouvelles (1).x> Un peu plus haut, Herder explique l’usage des paraboles et des proverbes dans les livres saints : « Toute sentence « generale est une abstraction de faits particuliers. « La plupart des sentences des Orientaux conservent « encore ces faits et ne sont, pour ainsi dire, avec « leurs images et leurs allegories resserrees que des « fables en abrege. II en est de meme de la plupart « des proverbes de tous les peuples (2).

Les paraboles, les proverbes, les allegories meme, parfois les enigmes sontdes metaphores allongees (3), comme les metaphores sont des comparaisons dont on a elimine les termes moyens. Les figures sont done d’autant plus hardies que les termes extremes sont plus eloignes les uns des autres, d’autant plus justes, qu’ils se conviennent mieux, et d’autant plus claires, que cette convenance est plus connue et plus familiere. Mais on peut pressentir dela quelle elevation est resultee pour le langage chretien , du mystere de l’incarnation ou union de la nature divine etdela nature humaine en une seule personne, et des suites admirables de ce mystere (4).

(1) Herd., p. 274.

(3) Tous les genres de poesies chez les Hdbreux sont renferm^s

dans la signification gdn^rale du mot dont la racine veut

dire comparer, etc. (Lowth Prael. IV ; Herder, p. 278.)

(4) II est Evident, par exemple, que les mots personne , sacrement,

DE LA POESIE SACRfiE.

Nous arrivons enfin au langage mesure et symetrique chez les Hebreux. Or, c’est la line question complexe ; car il y a dans le langage poetique de la Bible, une coupe, une sorte de mesure incontestable. Mais le doute est sur la mesure proprement dite, tenant un compte exact soit du nombre, soit de la quantite prosodique des syllabes. Le premier mode est le parallelisme, dont nous avons a traiter immediatement, en peu de mots ; le second est le rhythme qui fournira matiere a une longue discussion.

Le parallelisme, dit Blair, consistait a diviser « chaque periode en deux membres, le plus souvent « egaux, qui se correspondaient pour le sens et pour « le son. Le premier membre de la periode contenait « un sentiment qui, dans le second, etait amplifie ou « releve par un contraste (1). »

Le parallelisme de la premiere espece qui amplifie ou du moins repete et confirme, est appele synthetique ; le second est nomme antithetique. Les exemples de l’un et de l’autre abondent dans l’Ecriture et particulierement dans les psaumes; de telle sorte que le parallelisme est, du moins pour l’ordinaire, la forme caracteristique de la langue poetique chez les Juifs. Toutefois le parallelisme synthetique est de beaucoup le plus frequent. En voici quelques exempies bien connus :

« In exitu Israel de Aegypto

grace , etc., y ont un sens bien autrement 61ev6 que dans les langues profanes.

(1) Hug. Blair, p. 272.

INTRODUCTION

« Domus Jacob do populo barbaro (I).

« Quare fremuerunt gentes « Et populi meditati sunt inania (2). »

Quelquefois il est sentencieux et tres-laconique :

« Dixit et facta sunt ;

« Mandavit et creata sunt (3). »

II y a cependant de nombreux exemples du parallelisme antithetique :

« Ergo vos estis soli homines!

« Et vobiscum morietur sapientia (4) !

« Effundit despectionem super principes,

« Eos qui oppressi erant, relevans (5). »

Parfois le parallelisme est double dans les deux membres qui le composent, parce que chacun de ses membres se sous-divise pour former lui-meme un parallelisme, par exemple :

« Qui multiplicat gentes — et perdit eas « Et subversas — in integrum restituit (6). »

« Ecce clamabo vim patiens, — et nemo audiet « Vociferabor — et non est qui judicet (<). »

On peut croire que souvent, dans les morceaux chantes, comme certains psaumes, deux choeurs se

(1) Ps. CXIII, 1.

(2) Ps. II, 1.

(3) Ps. xxxii, 9.

(4) Job, XII, 2.

(7) Job, XIX, 7.

DE LA POESIE SACREE

repondaient par les deux membres paralleles. Le chant et les mouvements qui l’accompagnaient demandent necessairement une certaine mesure dans les paroles, et ont ete probablement la premiere cause de la mesure si simple du parallelisme.

Herder, rappelant la composition laconic] ue des mots dont nous avons parle plus haut, releve tresbien l’effet du parallelisme : a Ges mots, si riches en « sons, contribuent particulierement a la determi- « nation exacte que les regions metriques ont entre « elles.Ils etablissent entre les deux hemistiches, une « sorte de symetrie qui oppose le mot au mot, la « perception a la perception, et forme une variete « qui est, a la fois, un parallele dont il resulte un « rhythme libre et simple, mais tres-agreable a l’o- « reille (1). » II montre les rapports du parallelisme axec riiexametre et le pentametre des Grecs et des Latins. « L’hexametre employe dans les poemes les « plus anciennement chantes, n’est, dans ses sons, « qu’un parallelisme continuel et varie (2). Pour le « rendre plus sensible encore, on a ajoute, surtout « pour l’elegie, le pentametre qui, avec ses deux he • « mistiches, est un parallelisme visible pour tout le « monde (3). »

« Comment, poursuit-il, le sentiment pourrait-il

(1) Hist, de la litt. des Heb., 1re p., '1er dial.

(2) Par exemple :

« Oui, je viens dans mon temple — adorer rfiternel. »

(Racine, Athal ., 1 er vers.)

(3) Herd., p. 23.

INTRODUCTION

« ne pas aimer le parallelisme. Quand le coeur « s’ouvre et s’epanche, la vague pousse la vague, le « coeur n’a jamais tout dit, il a toujours quelque « chose de neuf a dire. A peine la premiere vague « s’est-elle doucement ecoulee ou superbement « brisee contre un rocher, qu’une vague nouvelle « lui succede (1). »

G’est au parallelisme, ajoute-t-il , que le vers alexandrin doit d’imprimer fortement les enseignements qu il contient ; et « c’est encore lui qui est « Lame des chants les plus simples. La rime elle- « meme n’est qu’un parallelisme continuel (2).» Cependant, il reconnait que « nous devons plutot cher- « cher a etudier le parallelisme qu’a Limiter. Nos « langues demandent de la suite dans les images, et « de la rondeur dans la construction des phrases ; « car nous nous sommes accoutumes aux nombres « des Grecs et des Latins (3). »

Il y a un trait considerable par lequel le parallelisme hebreu l’emporte sur notre alexandrin, et que Mgr Plantier s’attache a mettre en relief. « Le pre- « mier hemistiche de notre alexandrin, dit-il, ne « formant pas d’ordinaire une phrase complete , « arrete la marche en suspendant le sens. L’incise « hebraique, au contraire, est le plus souvent une « phrase, chaque membre du parallelisme forme un « trait (une pensee) ; il n’est pas besoin de courir

(2) Ibid.

DE LA POESIE SACRfiE.

« jusqu’aux dernieres limites de la periode pour « avoir une idee. Les differentes parties du verset se « hatent de vous enoffrir; et des lors ,ces divisions, « au lieu de ralentir l’essor de la poesie, la preci- « pitent (1).))

Enfin le parallelisme est une grande ressource pour Interpretation des livres oil il se rencontre, particulierement des poesies de la Bible, et aide beaucoup a en decouvrir le sens vrai et plein, par la conformite ou l’opposition des membres de la phrase.

(I) Etudes litt. sur les poet, bib., legon V, vers la fin, p. 123 et 124.

11 y a done dans la Bible, des livres ou des parties animees de la plus pure et de la plus haute poesie. On y sent Tame de la poesie, on y voit aussi des traits dela forme exterieure que la poesie rev&t. Mais jusqu’a quel point ces traits appro chent-ils de la mesure rigoureuse dans ses lois, variee dans ses modes, et si harmonieuse pour l’oreille, que Ton sent et que l’on admire dans les compositions poetiques de la Grece, de Rome, et generalement de toute l’Europe moderne? Et, pour releguer la rime au second plan, remarque-t-on dans les poesies bibliques, cette quantity mesuree selon des regies constantes, et que Ton appelle le rhythme?

G’est la question qu’aborde M. Le Hir, et qu’il essaie de r4soudre, en s’attachant a justifier au moins pour le fond, des temoignages respectables de l’antiquite, par l’examen attentif et l’analyse prosodique de divers monuments poetiques de la Bible, particulierement des Psaumes, et en reagissant ainsi contre le double torrent de deux opinions dominantes parmi

DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX. 55

les savants modernes. Trois solutions ont done ete donnees a cette question. L’une qui est celle de M. Le Hir, soutient 1’ existence du rhythme ou des vers proprement dits dans les poesies sacrees. La seconde nie cette existence. Et entre ces deux opinions, il s’en est formee une moyenne qui, sans nier la realite des vers hebreux, ou meme en l’affirmant, soutient du moins, que Ton est destitue de tout moyen d’en prouver P existence, parce que Phebreu etant devenu une langue morte , on a perdu le secret de sa prononciation, et par la meme le moyen de compter et de mesurer les syllabes, les membres, les pieds poetiques de ses vers reels ou pretendus.

La premiere opinion soutenue, defendue meme par de nombreuses applications, dans le petit Essai que nous publions, s’appuie aussi sur des raisons extrinseques, e’est-a-dire sur des temoignages. II faut mettre en premier lieu un texte de PEcclesiaste : « Qui imperitia sua requirentes modos mu- « sicos, et narrantes carmina scripturarum, r/ov- « pevoi eV/j ev ypafvj (1). »

Toutefois ces derniers mots expriment bien une certaine poesie, mais non pas le rhythme proprement dit; et ils ont m£me disparu dans la version syriaque.

Parmi les temoignages des Peres, nous commencerons par ceux qui sont, pour le moins, contes-

(1 j Eccles., xliv, 5.

tables. Tout le monde, apres S. Jerome, cite en premiere ligne Pliilon (1), juif celebre d’Alexandrie qui vivait au premier siecle de 1’ere chretienne. Mais a quel ouvrage de Pliilon s’en refere-t-on? C’est ce que nous n’avons trouve nulle part indique. M. Le Hir rapporte un passage de cet auteur, et en conclut « qu’il avait aussi, sans doute, entendu bien des fois « les hymnes des therapeutes, composes, dit-il, sur « diverses mesures, et qu’ils chantaient sur des tons « pleins de gravite. » Mais Pliilon dit expressement que ces hymnes out ete composes par les tlierapeutes (2), et par consequent n’appartiennent pas a la Bible. 11 est vrai que, revenant plus bas a ces hymnes, il dit qu’il y en avait d’anciens composes par les poetes d’autrefois : « ap^aiwv rtva tcov ndclca TTor/jrwv, » en vers trimetres, « Tptyirpwv inwv, » pour etre chantes en mesure avec des ceremonies religieuses (p. 901, E). Mais ces poetes ne sont pas designes comme des auteurs bibliques. D’ailleurs , les therapeutes, comme Pliilon, ecrivaient en grec et devaient se servir de la Bible des Septante. Or, cette Bible ne traduit jamais lTiebreu en vers grecs, meme pour les parties les plus poetiques, ce qui n’est pas une presomption favorable a l’existence des vers hebreux. En outre, Pliilon, plein d’admiration pour Moise, lui prodigue les titres les plus pompeux, et, il faut en convenir, les mieux justifies ; il le qualifie ga et la de philosophe, de pro-

(1) S. Hieronym. cit£ plus bas.

(2) De vita comtemp., p. 893, Paris, 1640.

phete, mais il ne lui donne jamais le nom de poete. II dit bien, dans sa vie, qu’il avait appris des Egyptiens, ce qui concerne le rhythme, l’harmonie, la mesure pvOpuocv, y.al ocppoviySnv, xocl perpiyh Qeoypiocv, et toute la musique meme avec instruments (1 ) ; mais la musique n’est pas la poesie, et rien ici n’indique la trace de vers quelconques. 11 est parle dans un autre livre de Pliilon de la poetique et des poemes de Dieu, Qeov. . . TioiriTiyhc Trotyjptarwv; mais il s’agit de Faction de Dieu et des oeuvres parlaites de la nature, « -a di « tputrew? avr/jg relsLoraza. epyoc ; » et il est dit d’ailleurs expressement qu’ils sont sans metres, ni rhythme, ni melodie, « ov§s pirpa, xod pvQpovc , nai pzk/] {%) . » Les auteurs, apres S. Jerome, ont communement cite Origene parmi les partisans du rhythme chez les Juifs, mais sans indiquer les textes oil le celebre docteur soutient cette opinion, et que l’on chercherait en vain dans ses oeuvres. Il est cependant des auteurs qui ont allegue en ce sens le nom de carmen epitlialamium , qu’Origene donne au chaste Cantique des cantiques (3). Mais ces mots qui se lisent au commencement du prologue d’ Origene sur le Cantique, sont de la traduction de Rufin (4), et le texte grec en est perdu. Il y avait peut-etre dans l’original hog ou web?. Mais dans le Nouveau Testament meme, le premier de ces mots est pris pour une parole mys-

(1) De vita Mosis, lib. I, p. 608, A.

(2) Quod Del. potiori soleat insidiari , p. 178, A, B.

(3) Mgr Plantier, Etud. lilt, sur les poet, bib., t. I, p. 105.

(4) Prolog, in cant, init., p. 26, t. Ill, 6d. BB. (Delarue).

INTRODUCTION

terieuse, prophetique , wg enos etnetv (1 ) ; et le second qui, dans les Septante, traduit nTt£b signifie bien

poeme et poeme lyrique, mais est employe par les Apotres pour designer simplement un cantique, cantique spirituel dans S. Paul (2); et dansS. Jean, cantique nouveau (3) qui est cependant tout a la fois celui de Moise et de l’Agneau (4). Or, la question n’est pas s’il y a des cantiques dans la Bible, tout le monde les connait et les admire ; mais elle est de savoir s’ils sont en vers regulierement mesures. Et il faut reconnaitre qu’elle ne porte guere sur le Cantique des cantiques, ou Ton n’a pas cherche a scanderles vers, raison tres-forte pour ne pas donner au mot d’Origene un sens favorable au rhythme.

II est vrai qu’au jugement du brillant docteur, ce cantique parait avoir ete « compose par maniere de « drame, etcommeune fable, qui, sur la scene a cou- « tume de se passer avec changement de per- « sonnes (5).» Mais, quoi qu’il en soit de ce caractere du cantique, il n’en resulte nullement qu’il soit en vers. Il en est de meme du cantique de Moise, apres le passage de la mer Rouge, et qu’Origene appelle un hymne, hymnus , dans la traduction de Rufin (6). On n’avancerait pas plus en alleguant le passage ou Origene, developpant, avec son eloquence or-

(1) Apoc. VII, 9.

(2) Eph. v, 19, Col. Ill, 16.

(3) Ap., V, 9, XIV, 3.

(4) Ap., XV, 3.

(5) P. 23, col. 1.

(6) Orig. in Exod. horn., vi, vers, inil., p. 1 17, col. 1, 2.

DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX.

dinaire, la prophetie de Balaam au livre des Nombres, dit que la comme dans presque « tout le style des pro- « phetes, les choses qui sont dites, le sont dans un « langage assez enveloppe et obscur. Non in hoc soft lum sed in omni pene prophetico stylo , quae dicun- « tur involuto satis etobscuro sermone dicuntur (1 ). » Gar le style prophetique n’est pas le style poetique, et celui-ci n’est point necessairement enchaine a des vers regulierement mesures.

Dans les riches debris qui nous restent du commentaire d’Origene sur les Psaumes, le savant exegete les divise en cantiques, en hymnes , en psaumes, en melodies, en louanges, en prieres, etc., et en autres sans titres qui sont de sages conseils et des exhortations a la piete, vpvog,

<poc}poc, nelqdnpa x. r. A (2). Un peu plus loin, il fait remarquer que les nombreux psaumes inscrits dans les Septante, sous la rubrique c hatyulpix, en hebreu nbO’ c’est-a-dire variation de la voix et de la

modulation en cbantant, sont appeles par Aquila cantiques, tandis que la cinquieme edition (dans les tables d’Origene) traduit le mot hebreu par <ha KxvTog , pour le tout (3). II ajoute : « d’apres nos « exemplaires (4) et Symmaque, quand il y aquelque « changement de melodie musicale ou de rhythme, * cela parait etre indique par la note de diapsalme ,

(1) In Num. hom xvm, ver. fin, p. 342, col. 2, F.

(2) In Psalm., p. 521 .

(3) De suite , sans interruption.

(4) C’est-^-dire d’aprfes les Septante...

INTRODUCTION

« (ha^aty.arog, nxpx<7'/ip.£i0t)<7ig, et SOUVent, d(MS les dia- « psalmes , (Jta^aA^ao-tv, il y a changement de sens et « quelquefois de personne (1). » Mais ces mots :

« changement de melodie musicale et de rhythme, pouatxou zivog p.ilovg, ri pvQfiov zponri, » peuvent s’entendre exclusivement de la musique, le mot rhythme s’appliquant a toute espece de mesure, en musique, comme dans la danse, aussi bien que dans les vers. Rien done n’indique expressement ce dernier sens.

Aussitot apres, il fait remarquer que les memes parties du psautier, sont appelees dans Aquila, melodies, pLeXop^np.oc, dans les Septante psaume, et

dans Symmaque, ode ou cantique, w<3vj vj aapa. Partant de la, pour empecher que Ton ne regarde toutes les pieces appelees psaumes, de son temps, comme destinees a etre chantees avec accompagnement de Finstrument de musique, [xovtrutov opyavov, designe sousle nom de psaltere, tyxlzypiov , il insiste sur ce qu’un recit accompagne de musique serait deplace dans des morceaux de deuil et de tristesse qui portent le nom de psaumes (2), raison qui ne serait pas admise au~ jourd’hui.

On trouve souvent Theodoret ala suite d’Origene. Est-ce pour cela que l’on a aussi place Theodoret parmi les partisans du rhythme cliez les Hebreux ? Il est cite a ce rang par le P. Martianay, en tete de son edition de S. Jerome, mais sans autre indication (3).

(2) P. 522 et 523.

(3) Prolegomena, v.

DU RHYTHME CHEZ LES H^BREUX. Cl

Or, le celebre ev6que de Cyr, grand ami et admirateur de S. Jean Chrysostome, auquel il attribue une m&hode harmonieuse, iv pvpQpja, et populaire de chanter les psaumes(l), donne le nom de grand cantique, cocbi pzyal-n, a celui de Moise qui se trouve dans le Deuteronome (3). De plus, dans un travail qu’il a compose sur le psautier, et dans lequel il n’a pas trop contraint sa brillante imagination (3), parlant de divers instruments que David avait affectes au chant des psaumes, il nomme le psaltere (4), ^cdr-Spiov. . . prjor/.ov opyavov , comme le principal (3) ; et dans son commentaire de la premiere epitre aux Corinthiens, il dit que l’art et le nombre sont necessaires a la harpe KiOapoc pvOpiov TLvog ddxca (6). Mais la comme ailleurs, il s’agit do rhythme de la musique et non pas de celui de la poesie ou de la mesure des vers.

S. Ambroise est range, comme les Peres precedents, et sans plus dedications ni de raison, parmi ceux qui ont soutenu le rhythme des poemes bibliques(7). L’eloquent archeveque de Milan, dans sa courte mais belle preface a l’explication des Psaumes, rappelle les divers cantiques qui brillent comme des diamants, meme dans les Livres saints. Il celebre en

(4) Auctarium ad , t. IV (e Phot, bibl.j, p. 100, fin|, ^d. Schulze.

(2) Deut., xxxii ; Th«5od., t. V, p, 75.

(3) Thdod., t. p. 75.

(4) Psalter ion, harpe.

(6) In Cor., xiv, 7, t. Ill, p. 257 et 258.

(7) Vallarsi.

INTRODUCTION

premier lieu, ]e cantique triomplial deMoise « can- « ticum triumph ale, » dont Marie, soeur de Mo'ise, accom pagnait ie chant, du son « du tambour, » Maria tympanum sumens (I); ct, venant a la harpe, il s’eleve des effets et de la forme meme de cet instrument au caractere que doit avoir la priere et a 1’effet qu’elle doit produire. Yoici ses paroles : « On dit « que les plus habiles a jouer de la harpe en jouent « interieurement (%), comme les fables le rapportent « d’Arpendius, et que le psaltere a, dans sa partie su- « perieure, les causes de ses harmonies, et les clefs « de ses rhythmes (3). » D’oii il conclut qu’il faut prier interieurement, et regler sa vie et ses actes d‘apres la vue des choses superieures, « de peur « qu’une douce delectation n’excite les passions du « corps , qui ne degagent point notre ame, mais la « chargent (4). »

S. Basile donne aussi cette explication mystique. 11 voit forigine celeste de la grace, indiquee par les formes du psaltere, « le seul des instruments de mu- « sique qui ait dans sa partie superieure la cause de « ses sons et de ses nombres harmonieux apjuovtxwv « pvQfx&v avcQsv eyei rag afoppag, afin que nous nous

(1) Enar. in, Ps. I ; Praef., n. 5, etc., col. 737, t. I, 6J. BB.

(2) C’est-^-dire en tirent des sons tr6s-faibles de la main gauche.

(3) — « Aiunt ..qui cithara canunt peritiores, intus canere... causas « quoque modulaminum, et qusedam claustra rhythmorum in supe- « riore parte esse psalterii. »

(4) « Ad futurum intuitum vitam nostram actusque formare, ne « delectatio dulcedinis excilet corporis passiones quibus non redi- « mitur nostra anima, sed gravatur. » — N. 12 col. 742 et note des 6d.

DU RIIYTHME CHEZ LES HfiBREUX.

« appliquions a chercher les choses qui sont en haut, « et que la douceur de la melodie ne nous endorme pas dans la corruption de la chair (1). »

11 n’est done pas plus question de rhythme poetique ou de mesure de vers, dans S. Ambroise que dans S. Basile. Faut-il croire que quelques auteurs ont pris le mot latin psalterium dans S. Ambroise, ou lc mot grec ^xlrnpiov dans S. Basile et dans Theodoret, pour le psautier, un instrument de musique pour le recueil des psaumes?

Cette discussion critique dont le resultat est, purement negatif, n’est pas inutile, ce nous semble, en traitant cette question difficile, pour debarrasser le terrain, d’un certain nombre de temoignages vaguement allegues, et qui s’evanouissent des qu’on les presse.

Mais il en est d’autres qui resistent, sinon quant a la verite, du moins quant a la forme nette et parfaitement arretee des affirmations.

II faut mettre en premiere ligne celui de Josephe, historien juif du premier siecle de l’ere chretienne. Dans le second livre de son histoire des Juifs ou Antiquites judaiques, il dit que Moise, apres le passage miraculeux de la mer Rouge, « composa a la louange

(1) Homil. in psalm, primum , n. 2, p. 91, t. I, 6tl. BB ; in Ps. XXXII, n. 2, p. 133, et in Ps. xlviii, a. 2, p. 179. — Ailleurs il compare le corps humain au psaltere (in psalm, xxix init., p. 124), et il voit les dix commandements figures dans le psaltere k dix cordes [in Ps. xxxii, 2, p. 133) dont il est parle dans les Psaumes (Ps. xxxn, 2; xci, 4, et cxliii, 9). — Voir aussi S. Gr£goire de Nysse, In psalm., cap. ill, p. 295, t. I; ed. Morelli, 1638.

INTRODUCTION

« de Dieu et en actions de graces un cantique en vers « hexametres : wd-ov ev e'Hayipw to'vm gvvtIOyigiv (1 ).» Plus bas, au septieme livre du meme ouvrage, il attribue d’autres rhythmes a David. Ce prince, dit-il, « jouis- « sant d’une paix profonde, apres avoir echappe a « tant de guerres et a tant de perils, composa ala « louange de Dieu, des cantiques et des hymnes en ce vers de diverses mesures, car il fit des vers trice metres et des pentametres (2) » .

Il parle ensuite des divers instruments employes au chant des hymmes, cantiques ou psaumes ; en particulier de la cinyre xivvpa a dix cordes (3) qui pouvait etre le psalterion. Or on voit au deuxieme livre des Rois (4), un psaume compose a I’occasion rappelee par Josephe, et qui est pour le fond, le XYII dans le recueil des psaumes.

Ce psaume parait done assez indique, comme piece d’examen pour resoudre cette question du rhythme, et en particulier des vers de trois ou cinq pieds, et le cantique sur le passage de la mer Rouge est expressement designe comme morceau poetique en vers hexametres. Enfin il est surtout evident, que Josephe reconnaissait dans les livres saints de l’Ancien Testament, trois sortes de rhythmes, ou des vers de trois mesures differentes.

(1) Antiq. Jud,., lib. II, cap. XVI, n. 4, opp. t. I, p. M5, 6d. Havercamp.

(2) « a? et; tov ©io'v xa i auvera^aTO ji.e'xpcu iroixtXcu tcu;

« p.sv ’Yap xptp.ETpou; xal S'k wevxa jAerpcu? £7rotnaEv. »

(3) Lib. VII, cap. II, n. 3, p. 401.

(4) 2 Reg., ch. xxn.

Eusebe, eveque de Cesaree en Palestine, semble avoir ete assez bien place pour connaitre les habitudes et les formes du langage des Juifs. Or est-il aussi expres au ivesiecle, que Josephe au premier, sur la question qui nous occupe? Dans la seconde partie de sa Preparation evangelique, il dit bien que les grands personnages inspires de Dieu, avaient des disciples a former a fintelligence des verites divines, et qu’ils preparaient ingenieusement leur esprit des la plus tendre enfance, par des sentiments et des traits d’histoire pleins de gravite, des problemes, des enigmes et des pensees allegoriques, presentees avec toute l’elegance que comportait la langue maternelle ; et ce qui nous interesse ici , « par « odes, ou epodes compositions en vers de mesures « alternees : » ts koci igperpovg avvBs-

(jsig (\). Mais peut-etre quelques-uns de ces details ont-ils ete, jusqu’a un certain point, produits ou du moins arranges par l’imagination de l’auteur, comme plusieurs de ceux que l’on rencontre dans les Moeurs des Israelites et cles premiers Chretiens et dans le Discours sur la poesie des Hehreux , par l’abbe Fleury.

II faut avouer, cependant, querhistorien grec semble proceder avec beaucoup plus de circonspection quel’auteur frangais de I'Histoire de I'Pglise. Il dit que si Ton veut examiner la langue des Juifs, on verra peut-etre que ces barbares ne sont inferieurs ni aux

(1) Euseb. Prcep. Evang., 2 p., lib. II, cap. v., col. 851, <*d. Migne.

INTRODUCTION

rheteurs, ni aux sophistes ; et poursuivant : « 11 y « aurait aussi cliez eux, dit-il, des poesies versifiees, cf comme le grand cantique de Moise et le psaume « CXYIIP de David, composees selon le metre appele « heroique chez les Grecs. On dit du moins que ces « (morceaux) sont hexametres , faits de seize syl— « labes ; et Von dit aussi que leurs autres ecrits oc mesures sont en vers trimetres et en tetrametres, « selon le caractere propre de leur langue. » II n’y a done pas au commencement de ce passage l’affirmation positive qui se lit dans la traduction latine du P. Yiger. Au reste nous citons en note le texte presque entier (1).

Yoila done trois especes de vers, et si Ton y joint les pentametres que Josephe attribue a divers psaumes, on a quatre mesures de vers qui auraient des exemples dans les livres saints. Mais il faudra peutetre tenir grand compte de l’apposition d’Eusebe : « Selon le caractere propre de leur langue , » et surtout des expressions conditionnelles et dubitatives de l’auteur : a II y aurait, on dit, » etc.

Les temoignages deS. Jerome sont bien autrement lormels. II ne vaut guere la peine de rappeler qu’il donne le nom de poesie « carmen, » au magnifique cantique de Moise, dans le Deuteronome : « Audite,

(1) « Elev (J’av aurot; xai £p.[AExpot 7rotvi<7£i;... xa> xaXou yJvco net. p isXXxi- « civ Tjpwcp p.sxp<p auvTSTtrflASvot. yovv l^ajAETpa eivxi xaiixa, Jt’ skxzi- « S'ex.z auXXaCwv 7T£TC0t7ijxsva. Kai xa Xoitc* xa ixap’ auxol; axty^pTr) fit* « eixwv Xs'^Exat xptpLExpuv xe xat xExpaptExpwv, xaxx xr.v oUslav auxwv au^/.Et- « <r0at cpwvviv. » (P. 851 et 853.)

cceli, quse loquor etc. (1); » et le nom de poesie lijrique, aux psaumes, raison, dit-il, pour laquelle il ne faut pas y chercher « l’ordre historique. » In psalmis autem, quia carmen est lyricum, historiae ordo non quaeritur (2). II va plus loin dans sa petite preface a Jeremie, lorsque parlant des Lamentations de ce prophete, il dit qu’il a traduit ligne pour vers, ces Lamentations divisees en quatre parties selon les lettres de ralphabet : « Civitatis suae ruinas quadruplici « planxit alpliabeto, quod nos metri mensurae ver- « sibusque reddidimus (3). >»

Mais il a des textes beaucoup plus etendus, plus expres, etaussi, bien plus embarrassants. Nous citerons en premier lieu, un beau passage de la preface a sa tradition de la Ghronique d’Eusebe, oil il montre les difficulties que rencontre un traducteur. « Quoi de plus harmonieux, dit-il, que le psautier « qui prenant les tons de notre Horace et du grec « Pindare, tantot se precipite avec l’iambe, tantot « eclate avec l’alcaique, tantot s’avance fierement « avec le saphique, tantot marclie en brisant son « melre ? Quoi de plus beau que le cantique du Deu- « teronome et celui d’Isaie ? De plus grave que Sa- « lomon? De plus parfait que Job? Tous ces poemes « ont, cliez eux, la marche imposantedes vers hexa- « metres et pentametres comme font ecrit Josephe et

(1) Deut. xxxii; S. Hier., t. I, col. 236, F, ed. BB.

(2) Comment. Ezech proph., cap. xxx, lib. IX, col. 908, fin, l. Ilf, M. BB.

(3) Prcef. in Jerem col. 553 et 554.

INTRODUCTION

« Origene. Denique quid psalterio canorius quod in « more nostri Flacci et grscci Pindari, nunc iambo « currit, nunc alca'ico personat, nunc sapphico « tumet(l), nunc semipede ingreditur? Quid Deuce teronomii et Isaiai cantico pulchrius? Quid Sa- « lomone gravius? Quid perfectius Job? Quae orn- « nia hexametris et pentametris versibus, ul Jo- « sephus et Origenes scribunt, apud suos compo- « sita decurrunt (2). » Je ne sais a quel ouvrage d’Origene S. Jerome se refere. Peut-etre est-ce a un ouvrage perdu? Quant aJosephe, nous avonsvu, en son lieu, qu’il trouvait dans les psaumes, des pentametres et des trimetres. Pour le mettre d’accord avec S. Jerome, il faut remarquer que quand ce Pere qualifie d’hexametres et de pentametres, tous ces poemes , quse omnia , il faut restreindre ces expressions, aux derniers poemes dont il vient de parler, et ne pas les faire remonter relativement aux hexametres jusqu’aux psaumes, qu’il a deja qualifies. Quant aux teframetres, il les attribue aux psaumes, en les qualifiant d’iambiques dans sa lettre a sainte Paule, qui viendra en son lieu.

Dans sa preface sur Job, il examine le rhytlime de la partie poetique de ce livre, e’est-a-dire de ce livre entier moins le prologue et l’epilogue. « Ce sent, dit- « il, des vers liexametres courant avec le dactyle et « le spondee ; et a raison du caractere propre de

(1) Au lieu de tumet, Vallarsi propose linnit. S. Isidore de Seville a 6crit nitent ( Eiym ., lib. VI, cap. n, n. 17).

(2) Prcef. in Chron. Easeb., col. 3-6, t. VIII, ed Vallarsii.

« cette langue, ils regoivent d’autres pieds non de « memes syllabes, mais de memes temps. Parfois « aussi le rhythme lui-meme doux et clair, s’elance « en nombres affranchis de la regie du metre, ce qui « est mieux entendu de ceux qui ont le sens de la « mesure, que du commun des lecteurs... Que si « quelqu’un trouve incroyable que les Hebreux « aient connu la loi du metre, et que comme notre « Horace, le Grec Pindare et Alcee, et Sapho, soit « le psautier, soit les Lamentations de Jeremie, et « presque tous les cantiques des Ecritures, y aient ete « assujettis, qu’il lise Philon, Josephe, Origene, Sues sebe de Cesaree, et il aura la preuve que je dis « vrai, d’ a pres leur temoignage (1). »

L’editeur benedictin indique ici pour Philon, ce que nous avons cite sur les Esseniens, et dit que jusqu’a present, on n’a rien trouve de ce genre dans Origene. Mais quant au fond meme de la question, il taut remarquer que S. Jerome fait ici des avances d’accommodement avec les adversaires , en reconnaissant que Job rompt quelquefois la mesure , pour ne

(i) « Hexametri versus sunt, daclylo spondeoque currentes et « propter linguae idioma, crebro recipientes et alios pedes, non ea - « rumdem syllabarum , sed eorumdem temporum. Interdum quote que rhythmus ipse dulcis et tinnulus ferlur numeris lege metri « solutis, quod metrici, magis quam simplex lector intelligunt. « Quod si cui videtur incredulum, metra scilicet esse apud Hebrseos, « et in morem nostri Flacci, grsecique Pindari et Alcsei et Sappho, « vel Psallerium, vel Lamentationes Jeremise, vel omnia ferme Scri- « pturarum cantica, comprehendi, legat Pliilonem, Josephurn, Ori- « genem, Csesariensem Eusebium, el eorum testimonio me verum « dicere comprobabit. » ( Prcef . in Job , col. 795-798, t. I, <5d. BB.)

INTRODUCTION

laisser qvtun rhythme apprecie des seuls connaisseurs .

II y a aussi besoin d’accommodement pour cequ’il ecrit a sainte Paule sur le psaume GXYIII et sur les autres psaumes alphabetiques. II en nomrae quatre qui commencent dans l’ordre des lettres hebraiques. « Quatuor psalmos secundum ordinem Hebraeorum « incipere elementorum. » Ce sont les CX, CXI, CXVIII et CXLIY (1) Dans les (deux) premiers, dit-il, chaque verset commence par une des lettres dans I’ordre oil les presente 1’ alphabet, et ils sont tous en trimetre iambique « qui trimetro iambico constant. » Mais les deux suivants sont en tetrametre iambique , comme le cantique clu Deuteronome (2).

Le psaume CXVIII est divise en 22 sections, selon le nombre des lettres hebraiques, et chaque section est composee de 8 versets, qui commencent tous par la meme lettre dans l’ordre oil elles se suivent. Dans le CXLIY chaque lettre commande deux versets. Mais il faut remarquer sur ces dernieres paroles de saini Jerome, que la meme lettre initiale ne se trouve pas deux fois de suite; de sorte qu’il serait plus nature! de ne compter dans le psaume GXLIV, que 22 versets, commengant successivement par chacune des lettres de 1’ alphabet hebreu. Mais saint Jerome a voulu couper deux vers dans chaque verset.

Passant aux Lamentations de Jeremie, il y remarque comme tout le monde quatre series des lettres

(1) Dans l’hSbreu : cxi, cxu, cxix et cxlv.

(2) « Inferiores vero tetramelro iambico constare, sicut et Deuie- « ronomii canticum scriptum est. »

DU RHYTHME CHEZ LES IlfcBREUX. 71

de I’ alphabet « quatuor alphabeta » dont les deux « premieres sont comme ecrites sur le metre saphique , « e quibus duo prima quasi' saphico metro scripta « sunt » , parce que les trois versets lies ensemble et dont chaque groupe commence par la suite des lettres, sont terminees par l’incise du (vers) heroique (1 ).

Saint Jerome se refuse ici a reconnaitre d’autres psaumes, commencant dans l’ordre alphabetique, et appelle fausse l’opinion de ceux qui le pensent. « Sunt qui et alios hoc ordine putent incipere, sed « falsa eorum opinio est. » (2)

Mais dans le plus elementaire de ses ouvrages, son « Prologus galeatus » imprime en tete de toutes les editions de la Vulgate, il place le psaume XXXVI (3), dans la meme categorie. « Sed et psalmi, trigesimus « sextus etc. quanquam diverso scribuntur metro, « tamen ejusdem numeri texuntur alphabeto. # Il v reconnait avec la variete du metre, le meme nombre de coupures selon les lettres de l’alphabet (i) ;

1,1) « Quia tres versiculos qui sibi connexi sunt, et ab una lantum, « littera incipiunt, heroici comma concludit. » La troisifime serie est aussi diyis6e par groupes de trois vers, mais chacun des vers y commence par la mfime lettre, et elle est tcrite en trimetre. « Tertium vero alpbabetum trimetro scriptum est , et a ternis litteris, sed « eisdem terni versus incipiunt. » La quatri^me sdrie est semblable aux deux premieres. « Les Proverbes de Salomon, poursuit-il, sont aussi terminds par une sdrie alphabetique, coupee en tetrametres iambiques : — Proverbia quoque Salomonis extremum claudit al- « phabetum quod tetrametro iambico supputatur. » (Prov. XXXI, 10-31.)

(2) S. Hier. Ep. 30, n. 3, col. 14b et 146, t. I, dd. Vail.

(3) Heb. xxxvil.

(i) Prolog. Galeal., vers le commencem.

INTRODUCTION

mais elles y sont plus considerables que dans les CX, et CXI, et moins saillantes que dans les CXVIII et

Pour terminer ce que saint Jerome a dit sur les Psaumes, a 1’egard de la question qui nous occupe, nous citerons un passage de sa lettre a Paulin, oil il voit dans David, un Simonide, un Pindare, un Alcee, un Flaccus, un Catulle, un Serenus, qui chante le Christ sur la lyre, et sur le psalterion, celebre sa resurrection d’entre les morts (1).

On voit par le nombre et la variete de ces citations que l’opinion du saint docteur sur la presence du rhythme dans les livres saints a ete constante ; et la preuve qu’il a entendu le rhythme dans un sens assez precis, c’estque, au commencement de sa preface au prophete Isaie, il distingue nettement le style prophetique du style poetique, les vers que Ton rencontre dans les prophetes, du metre rigoureux que Ton trouve dans les Psaumes, dans les ouvrages de Salomon, et ne voit dans les premiers, « que les cou- « pes de phrase et les incises familieres a Demos- « thene et a Ciceron qui, sans contredit, ont ecrit en « prose et non pas en vers (2).

Apres saint Jerome nous ne citerons pas saint lsi-

(1) « David Simonides noster, Pindarus el Alcaeus, Flaccus quoque, « Catulus et Serenus, Christum lyra personat, et decachordo psalte- « rio, ab inferis suscitat resurgentem. » — (Epist. 53, ad Paulin., n. 8, col. 277, t. I, 6d. Vail.) *

(2) « Nemo cum prop betas versibvs viderit esse descriptos , metro « eos sestimet apud eos ligari, et aliquid simile habere de Psalmis « vel operibus Salomonis : sed quod in Demosihene et Tullio solet

dore de Seville, comme une autorite, parce qu’il ne fait que copier saint Jerome, sur Job, les Psaumes, les livres de Salomon (1 ) ; meme quand apres Origene traduit par saint Jerome, il appelle le cantique des cantiques « epithalamium carmen (2), et enfin sur les Lamentations de Jeremie (3), avec cette difference qu’il ne reproduit pas les variantes du saint Docteur, par - ce qu’il n’en cite qu’un passage sur chaque point. Mais quand il dit sur le temoignage de Josephe et de saint Jerome, « ut Josephus Hieronymusque « scribunt, » que les trois livres de Salomon sont en vers hexametres et pentametres, « horum trium lift brorum carmina, hexametris et pentametris versi- « bus apud suos composita perhibentur (4), » il prend dans la preface de saint Jerome a la Chronique d’Eusebe, la qualification generate donnee aux poemes de la Bible, et il y prend en meme temps la mention de l’historien Josephe, qui n’a point parle explicitement des livres de Salomon, et qui comme nous l’avons dit, n’attribue l’hexametre qu’au grand cantique de Moise. 11 part aussi du passage cite de saint Jerome pour etendre la qualification de vers hexametres et pentametres, au Cantique des canti-

« fieri ut per cola scribantur et commata, qui ulique prosa non « versibus conscripserunt » ( Praef . in Ps. init., col. 473 et 474, t. I, 6d. BB.)

(1) Saint Isidore, Etymol. , lib. VI, cap. 1], n. 14-20, p. 244 ct 245, t. Ill, in-4°.

(3) N. 23 et 24.

INTRODUCTION

ques : « Canticum vero hexametro et pentametro « versu decurrit (1 ). »

II serait aise d’allonger cette liste de temoignages, en y ajoutant ceux des Juifs modernes. Martianay rapporte un passage d’un savant sclioliaste du canon des Hebreux , oil, a propos des dernieres paroles de David, rapportees par le deuxieme livre des Rois (21), il est dit que David a compose ce metre apres lepsautier et tous ses autres metres. « Novissima sunt quia « post psalterium et caetera metra , hoc composuisse « metrum dicitur (3). » Mais il faut avouer que ce sclioliaste parle du metre hebreu d’une maniere si generale, qu’on ne peut rien en tirer de precis pour la question qui nous occupe.

Lowth reproduit, d’ apres Buxtorf (4), un passage d’Abarbanel, celebre auteur juif du xvesiecle, qui va plus loin, sans indiquer cependant d’une maniere precise le caractere du rhythme chez les Hebreux. Il dit seulement que, dans le cantique de Moise, apres le passage de la mer Rouge (5), les mots sont allonges ou raccourcis par l’addition ou la soustraction de lettres en vue de la mesure, et il en donne des exemples. Yoici ses paroles : « Yides in isto cantico « mensuroe causa, quandoque contralii voces , quan- « doque extendi et protrahi per additionem qua-

(2) 2 Reg. xxxiii, 1-7.

(3) S. liier. op., t. IX. Proleg., col. 88, 6d. Vallarsi .

(4) Mantissa dissert, ad lib. Cosri, & Buxlorf, ed. Basil., 1660, p. 412.

(5) Exod. xv.

DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX. 75

« rumdam litter arum , ad just am faciendam mensu- « ram et modulationem; prout aliquando etiam una « et altera hujus rei causa deficit (1), » etc.

II. Si Ton rapproche les passages de saint Jerome sur les diverses mesures des vers bibliques, on arrive a des cas oil la conciliation ne parait pas possible. Dans sa preface a Job, il compare les livres saints aux poesies d’Horace, de Pindare, d’Alcee et de Sapho; dans sa lettre a Paulin, il y ajoute encore Catulle et Serenus, comme termes de comparaison pour les Psaumes ; dans sa preface a la Chronique d’Eusebe, il se contente d’Horace et de Pindare, et qualifie les Psaumes de vers iambiques, saphiques et alcaiques. Dans cette meme preface, il etend la qualification de vers hexametres ou pentametres aux livres de Salomon, a celui de Job, au cantique du Deuteronome et a celui d’Isa'ie. Mais dans sa lettre a sainte Paule, il dit quele cantique du Deuteronome et celui de Salomon qui termine le livre des Proverbes, sont en tetrametres iambiques.

Saint Jerome s’accordant mal avec lui-meme, ne peut guere s’accorder mieux avec les autres. Dans sa preface a Job, il s’appuie sur le temoignage de Philon, de Josephe, d’Origene et d’Eusebe de Cesaree; et dans sa preface a la Chronique d’Eusebe, il semble citer Josephe comme embrassant les livres

(1) Lowth, De sacra poesi Hebrceor. prcel. 3, p. 44, <$d. Goelting, 1770 ; — Glassius, Philol. s«c., p. 269, cil6 par Lowlh.

INTRODUCTION

de Job et de Salomon, et les cantiques du Deuteronome et d’Isaie, dans la qualification d’hexametres et de pentametres ; tandis que Josephe ne parle que des Psaumes et du cantique de Moise, non pas de celui du Deuteronome, mais de celui de l’Exode, apres le passage de la mer Rouge; quant aux Psaumes que Josephe qualifie de trimetres et de pentametres, saint Jerome leur attribue en general les rhythmes de Pindare, d’Horace, de Sapho, etc. Lorsqu’il les examine en particulier, il s’ attache a quatre; il en designe bien deux comme trimetres iambiques, mais les deux autres comme tetrametres iambiques (1). Or, Pun de ces derniers est le CXVIII, qu’Eusebe de Cesaree, sur la foi des Juifs, dit etre en vers hexametres ou heroiques, aussi bien que le grand cantique de Moise (du Deuteronome), tandis que leurs autres poesies seraient en vers trimetres et tetrametres. Philon, comme nous l’avons vu, ne mentionne que des vers de trois pieds, que les Therapeutes tenaient de leurs poetes a’autrefois, mais qui ne sont pas expressement indiques comme faisant partie des livres sacres des Juifs,

Le grand point est ici de concilier saint Jerome avec lui-meme, ou du moins de faire Pexamen critique de ses assertions. Les deux plus recents etles meilleurs editeurs de ce Pere, Dom Martianay pour Pedition de Paris (2), et Vallarsi pour Pedition de Ve-

(1) 11 parle ailleurs d’un cinquieme (le xxxvi), mais sans en marquer expressdment la mesure.

rone(1), dans leurs « Prolegomena in divinam bi- « bliothecam sancti Hieronymi (%), » presentent leurs moyens de conciliation. Mais le pretre de Verone n’a fait que reproduire les prolegomenes des savants Benedictins, sans y rien changer, au moins sur la question qui nous occupe.

Martian ay est alle jusqu’a constater dans le livre de Job et dans les Lamentations de Jeremie quelque chose qui ressemble a la rime des vers frangais. Peu d’annees apres, M. Fourmont a soutenu la meme opinion dans un memoire du 17 avril 1714, intitule : Dissertation sur V art poetique et sur les vers des anciens Ilebreux. II y cite quelques auteurs de son avis, entre autres Mgr Huet, eveque d’ Avranches (3). « Vol- « taire, » dit M. Villemain, « affirme que le vers he- « breu est rime. II cite a l’appui un rabbin qu’il « avait choisi pour precepteur d’hebreu, et qui lui « montra, dit-il, dans le texte saint, deux petits vers « qui rimaient (4). » M. Villemain a raison d’ajouter que « Voltaire n’a pas a cet egard une grande auto- « rite. » Mais les mots a cet egard sont presque de trop ; car si Voltaire avait de la valeur en litterature, il ne pouvait jamais faire que ses temoignages ne

(2) Ed. Paris, 1. 1 ; — Vdron, t. IX.

(3) Memoir es de litterature , tires des registres de l’Acad. roy. des inscript, et belles-lettr. (Paris. 1723), t. IV, p. 468, etc. M. Le Hir renvoie au m6me vol.; mais Mgr Plantier cite le t. VI, p. 169, pcutetre comme Aurivillers, Memoire des inscript, et bell.-lett t. VI, p. 160, ed. Hag. (La IIaye\ 1724 ( Auriv ouvrage cit6 plus bas).

(4) Cit6 par Mgr Plantier, tit. litt. sur les poem, bibi , le<?. V, t. I,

78 INTRODUCTION

fussent ceux d’un illustre menteur. II estmeme difficile de savoir si, dans ces quelques mots, il a parle serieusement, ou s’il a voulu plaisanter; mais c’est une question insignifiante, quand il s’agit de Voltaire (1).

On voit ici en action sa portee et sa valeur philosophiques, lorsque d’un seul fait, d’une rencontre fortuite et accidentelle, il conclut a une loi generate. Le vers hebreu est rime, parce qu’un rabbin lui a montre deux petits vers qui rimaient!

Quant au rhythme ou a la mesure des vers, saint Jerome, qui en soutient 1’ existence dans les livres poetiques de la Bible, est loin d’assimiler completement les lois des vers liebreux a celles des vers grecs ou latins, lorsqu’il emprunte les termes par lesquels on designe les diverses especes de ces derniers. Ainsi, d’apres les textes cites plus haut, il reconnait que le metre est quelquefois brise dans les Psaumes « nunc semipede ingreditur ; » quand il veut marquer la mesure des deux premieres Lamentations,

(1) Qu’il ait eu un pr^cepteur en hebreu, son affirmation, tres-expresse k cet dgard, ne fait ni pour ni contre; mais qu’il ait su l’hebreu, lui qui ne savaitpas meme le grec, quoi qu’il en parlat tant, c’est ce dont il n’a jamais donnd la moindre preuve. Il n’est pas improbable qu’il ait rencontrd dans le P. Martianay ou ailleurs, deux ou irois rimes apparenles et accidentelles qui ont 6t6 accessibles & Voltaire, parce que les mots h6breux dtaient Perils en lettres latines. Il n’en f allait pas tant it ce ueil et l^ger persilleur pour composer la l^gende de son rabbin precepteur d’hebreu. S’il avait connu le M6moire de M. Fourmont, il ne se serait pas bornd k deux petits vers qui rimaient. — Martianay, Prolog. IV, n. 5, col. 93 et 94. Nous citons F Edition de Verone, parce que, dans celle de Paris, les prol^gomenes ne sont point pagin6s.

il ne dit pas qu’elles sont en vers saphiques, mais en vers quasi saphiques « quasi sapphico metro scripta sunt; » enfin il observe, dans le livre de Job que, « de « temps en temps, le rhythme lui-meme, doux et « clair, s’elance en nombres affranchis de la regie du « metre. » Il remarque encore, dans le m6me livre, une autre particularity, que nous rappellerons plus bas, et qui est fondee, dit-il, sur le genie propre de la langue hebraique « propter linguae idioma, » note caracteristique qui n’a pas ete oubliee par Eu-

sebe « Y.OCTOC rrjV OMEtXV OCVTOiV (pcovyjv. »

1° Dom Martianay constate cette source de differences avec les compositions poetiques de la Grece et de Rome (1); mais il n’en essaie pas moins de montrer l’hexametre courant avec le dactyle et le spondee dans le livre de Job (2) ; le vers saphique dans les premieres Lamentations (3) ; et dans le cantique du Deuteronome tout a la fois l’hexametre et le tetrametre iambiques (4), pour concilier avec lui-meme saint Jerome, qui, en deux endroits divers, a cru voir, dans ee cantique, ces deux mesures differentes (5). Mais, tout en usant largement de la liberte de prononciation, que laisse l’absence ou du moins la rarete des voyelles, ou points-voyelles dans

(1) Col. 91 , vers fin.

(2) Col. 92.

(3) Col. 93.

(4) « In rhythmo aequalilatem ac gravitatem in ccesis lenitatem « tinnuli allerius rhythmi late sumpti. »

(o) Col. 93 el 94.

l’ancien hebreu (1), il reconnait, pour les deux vers qui commencent le grand cantique de Mo'ise, que le second manque de quelques syllabes et que le premier en a de trop ; et se contente de dire que ces iarnbes imparfaits coulent mieux que ces deux vers de Terence :

« Pecuniam in loco negligere, maximum interdum est lucrum, « Propter suam impotentiam se semper credunt negligi. »

L’auteur se croit surtout inattaquable quand il fait voir le trimetre quasi-iambique dans les Psaumes CX et CXI (%).

2° Saint Jerome indique, dans les temps harmoniques , un autre moyen plus large que le pied, de caracteriser les vers de la Bible ; car il dit que les « hexametres qui courent avec le dactyle et le spon- (( dee, » dans le livre de Job, « regoivent frequem- « ment d’autres pieds, non des memes syllabes , mats « des memes temps. Crebro recipientes et alios pedes, « non earumdem syllabarum , sed eorumdem tempo- « rum. »

3° Le venerable Bede, loue par Joseph Scaliger, croit que le vers hebreu est regie non sur la quantite, mais sur le nombre des syllabes; ce qui produit, dit-il, un arrangement « harmonieux, tres- « semblable au metre, a en juger par l’oreille : Meet tris consimilis modulata compositio, non metrica « ratione, sed numero syllabarum, ad judicium au-

(1) Col. 92 et 94.

(2) Col. 94. — Not. ed. in Prcef. in Chronica Enseb., col. 3 et 4.

« rium examinata. » L’editeur de saint Jerome, Yallarsi, qui cite ces paroles dans une note de la preface a la Chronique d’Eusebe, se range a cet avis, quoiqu’il en refere a ce qu’il dira en tete de la bibliotheque sacree de saint Jerome, oil il reproduit, comme nous l’avons dit, les Prolegomenes de Martianay, dont il semble ici se separer : « Nobis alia « videtur ineunda ratio. Non enim proprie metri- « cam modulationem putamus , sed rhylhmicam « quae ait Beda, etc. » (1). Mais il faut avouer que les textes de saint Jerome sont moins accommodants que le savant editeur.

4° Martianay prend encore bien plus le large , quand il se met a compter les mots des deux premiers vers du grand cantique de Moise et que dans les vers de six mots (2) il voit « comme des hexa- « metres retenant partout une majeste vraiment diet vine; et in sex dictionibus, versus quasi liexa- « metros majestatem plane divinam ubique reci- « pientes (3). Or, tout le monde comprend qu’en s’astreignant au nombre des mots, dans une composition poetique, il n’est pas aise de conserver longtemps la mesure du vers.

5° Il y a lieu de s’etonner que Martianay, qui defend avec tant d’ardeur les passages de saint Jerome, relatifs au rhythme des Hebreux, et qui ne peut supporter que l’on ne voie dans les Psaumes qu’une

(1) Not. ed. in Praef. in Chronica Euseb., col. 3 el 4.

(2) Encore y en a-l-il 7 dans le second.

(3) Proleg. in iiv. bibl. S. Ilier , col. 94.

INTRODUCTION

diction non assujettie a dcs pieds, mais grandiose, pathetique et accommodee au chant « dictionem < non tam vinctam pedibus, quam grandem, pathe- « ticam, atque ad cantum accommodatam » (1), invoque, comme moyen de defense, le temoignage du rabbin Azarias. En effet , celui-ci ne veut pas que Ton determine la mesure des cantiques sacres, par le nombre des svllabes ou des pieds parf'aits ou imparfaits, selon la forme des poemes modernes, mais par le nombre des choses et de leurs parties, savoir par le sujet, par fattribut et par ce qui les unit (le verbe) dans chaque pensee, dans chaque proposition, dans chaque vers. Les paroles du rabbin, citees par Martianay, sont cependant tresclaires par elles-memes et seraient encore eclaircies, au besoin, par les applications qui suivent. Ainsi, dil-il, en prenant pour exemple le cantique de Moise sur le passage « de la mer Rouge (2), il y a un vers « de deux mesures ou de deux parties de propo- « sition, et si Ton en ajoute un second, on a quatre « (parties ou mesures). II y a un autre vers comet pose de trois mesures , et si l’on en ajoute un c second, on a quatre mesures ou parties » (3).

G’est ce que J. des Champs appelle la rime du sens au lieu de la rime du son, apres V anglais Medus, cite par Crusius : « Hebraea poesis rhythmum halt ) Proleg. n. 4, col. 88.

(2) Exod. XV, 6.

(3) Lib. Meor Anaim , 3 pi, cap. L\ ; — Proleg. in div. bib. S. Hier.} n. 4, vers fin, col. 89.

« buit, non in sono nisi fortuito , sed in sensu, idem « vel simile diversa pbrasi reduplicans. » Aurivillers, qui cite ces auteurs, explique le docteur Lowth dans le meme sens. Mais Lowth est alle plus loin, comme on le verra plus has (1).

II faut bien reconnaitre qu’il est diffici'e de voir ici autre chose qu’une composition symetrique, accommodee au chant, ni rien de plus approchant du rhythme que le parallelisme qui est le principal caractere des poesies bibliques et dont l’effet est considerable sur l’oreille et surtout sur l’esprit. Souvent meme, il peut, ne rester que cette harmonie delicate qui, selon saint Jerome, persiste dans Job, quand la mesure du vers est rompue, et qui n’est bien saisie que par les connaisseurs. Simplicity qui n’empeche pas que, pour le fond des choses et par le mouvement des pensees , les poesies sacrees ne s’elevent au-dessus des plus beaux poemes de l’antiquite prolane.

Mais il n’est pas possible de ramener a ces termes, non-seulement les temoignages de saint Jerome, mais encore ceux de Josephe et, si l’on veut, ceux d’Eusebe et de Philon, les seuls que Ton ait a justifier. Encore ne faut-il pas oublier que celui de Philon ne semble nullement se rapporter aux livres saints. Mais les deux textes de Josephe, et les textes plus nombreux de saint Jerome, sont formels, quoique quelques-uns de ces derniers soient difficiles a concilier entre eux.

(i) C. Aurivilli Dissert, ad sac. lilt. If’J, etc., dePoesibiblica, v. 3, p. 81 et 82.

INTRODUCTION

Ge qu’ii y a de general dans la maniere dont nous venons d’envisager les poesies bibliques, peut, jusqu’a un eertain point, expliquer les textes de ces deux auteurs, et servir a concilier entre eux, ceux de saint Jerome, qui, dans tous les cas, presentent des difficultes insolubles, si Ton veut y voir un metre rigoureux.

Le savant Guarin , benedictin de Saint-Maur et professeur de grec et d’hebreu dans son ordre, s’est efforce de montrer qu’ii ne faut pas prendre au pied de la lettre les textes de Josephe et de saint Jerome, « at eorum verba premenda non sunt. » En effet, le saint docteur, dans les paroles que nous avons tirees plus haut de sa preface a la Chronique d’Eusebe, compare, d’une part, le psautier a Horace et Pindare, et, d’autre part, il decrit avec enthousiasme les vers iambiques, alcaiques et saphiques, se croisant dans le recueil sacre. « Or, reprend le savant benedictin, tous les bons hellenistes savent que les poesies de Pindare ne sont ni iambiques, ni alcaiques ou saphiques : « quando quidem carmina Pindari « v. g. iambica et alcaica, aut sapphica non sunt, « ut norunt linguae gracae periti. » Ainsi, conclut-il, « quand saint Jerome ecrit qu’ii se trouve des vers « hexametres et pentametres, dans l’ancienne poe- « sie des Hebreux, cela doit etre entendu, d’une « certaine ressemblance d’hexametres et de pen- « tametres; ou bien, selon le sentiment de plu- « sieurs, saint Jerome a eu en vue le nombre « des syllabes, comme dans les vers frangais, alle-

« mands (1), etc., et non leur quantite. Syllabarum cr numerum... resperit... minime vero earurn quana titatem; de sorte que le vers iambique chez les « Latins, serait chez les Ilebreux de 8 syllabes; le « vers saphique, de 1 1 ; l’hexametre, de 12; et l’al- « caique, de 16, etc (2). »

II croit meme que ces sortes de vers hexametres et pentametres que Ton trouve dans les livres hebreux, sont de purs accidents, etrangers a la pensee des auteurs sacres, comme ceux-ci du Nouveau Testament en grec :

« & t ri; jcicpaXvic uu.wv ou p-y; auiXviTai (3).

« Ka't ra u.s'Xv) uu.wv; ottXo. ^DcatoaiivTi; » (i).

Et en latin :

« Qui sequitur me non ambulat in tenebris (5)

« Imponent super altare tuum vitulos « (6).

II niontre de meme que les rencontres de rimes sont frequentes en hebreu, soit a raison des affixes souvent repetees, soit a raison des formes plurielles des noms , en pour le masculin , et p|l pour le feminin, qui donnent les m6mes terminaisons aux mots.

(1) On ne peul exactement assimiler les vers allemands aux vers frangais.

(2) Et par 1& mfime aussi le penlametre de 10.

(3) Luc xxi, 18.

(4) Rom. vi, 13.

(5) Joan, vin, 12.

(6) Ps. L, 21.

INTRODUCTION

II conclut que ceux-la lui semblent approcher beaucoup de la verite qui voient « le caractere de la poesie « hebraique, non dans un certain nombre de syl- « labes longues et breves, ni dans des rhythmes « recherches avec grand soin, neque in rhythmis « magna cum cura conquisitis ; mais dans une •c maniere de dire concise, sublime, allegorique, hy- « perbolique, relevee par tous les genres de lumiere « que peuvent donner les figures (1). II ajoute : « vel ut Scaliger in cbronicon Eusebii (2) verbis « utar : in mere soluta oratione charactere poetico « animata Mais ni lui, ni Scaliger n’avance la question ; car on se demande : « Qu’est-ce, pour un discours, qu’etre anime d’un caractere poetique? » Et la concision, l’allegorie, l’hyperbole et les autres figures de rhetorique ne suffisent pas a caracteriser le langage poetique de la Bible (3).

Voila done un confrere de Dom Martianay qui ne s’entend pas trop avec lui, sur le rhvthme des Juifs, etqui, trente ans apres(4), craint moins que lui de manquer par la au respect du a saint Jerome. Les paroles de Dom Martianay sont d’une modestie si touchante, qu’elles meritent d’etre rapportees ici :

(I) « Sed in dicendi genere conciso, sublimi, allegorico, hyperbo- « lico, et quibuslibel tigurarum luminibus illustri. »

[i) P. 6, col. 2, ed Amstela , 1658.

(3) Gram. heb. etcliald. lib. Ill, cap. II, p. 338, col. 1 el 2, etc., t. II, M. in-4°, 17 26. — L’auieur parle ensuite de la mesure, de la rime et des difi^rentes especes de poesie hebraique, emprunt6es des Araoes, des Grecs et des Latins par les Juifs modernes.

'4) Dom Guarin est mort en 1 729, A Page de 51 ans.

« Caveant qui fulmen intentant, ne in alium, quam « in fratrem Joannem Martignay, tela contorqueant « sua. Quidquid enim in hac editione S. Hieronymi,

« peccatum est, mihi imputandum admoneo (1). »

III. Ce sont ces difficulty qui servent de fondement a la seconde opinion dont nous avons parle au commencement de ce travail , et qui se refuse a admettre aucune espece de rhythme proprement dit dans les livres saints.

Elle est deja tres-ancienne, soutenue au xvie siecle par Joseph Scaliger, comme nous l’avons dit tout a l’heure, au xvne et au commencement du xvme par Louis C.appel et Jean Le Clerc(2), tous trois protestants, et par le savant Guarin, benedictin de Saint- Maur. « C’est aussi, dit M. Le Hir, le sentiment « d’Aurivillers, de J. David Michaelis, et, si je ne « me trompe, de presque tous les modernes (3). » En effet, nous voyons, presque de noire temps, notre celebre oriental iste, M. Sylvestre de Sacy, cite en ce sens par M. Glaire (i) et par Mgr Plantier (5). II y a cependant lieu d’etre surpris que M. LeHir, qui avait si bien connu cet illustre maitre, ne mentionne pas son opinion a cet egard. On ne peut guere elever de

(1) Proleg. in div. bibl . S. Hieronymi Epilogus, t. I, dd. BB^

(2) Vallarsi, in S. Hier. prcef. in Chronic. Euseb., t. VIII, col. 3 et 4 notam.

(3) Du Rliythme chez les Juifs.

(4) Introd. aux livres de l’A. et du N. Test., 1 839, t. II, p. ?57.

INTRODUCTION

doute sur cellede Herder. < LesHebreux ignoraient, « dit-il, completement les nombres oratoires de la « periode grecque ou latine(l). » Et il ajoute aussitot : « Le souffle de leur ame n’exbalait cju’un petit « nombre de mots, qui se rapportaient les uns aux « autres ; et, comme ils avaient naturellement peu « d’inflexions, les mots ne pouvaient manquer de se « ressembler. La place qu’ils occupaient, leurs sons <r et le sentiment de Pensemble les convertissaient « naturellement en rhythmes... C’est ainsi que s’est « eleve ce leger edifice de sons. .. le parallelisme. .. (2) « La musique lui donna des notes plus hautes, des « cadences mesure'es, et meme des rimes, ainsi que « nous le prouve le chant de Lemech (3). Je suis « loin de pretendre qu’il faille aller chercher dans « Horace ou dans Pindare des modeles pour mesu- « rer les Psaumes de David. Chaque sensation porte « en elle sa mesure et son plan, iussi les veritables « psaumes passionnes n’en manquent-ils jamais (4). « La les sons volent sur les ailes d'un rhythme inde- « pendant et libre , tandis que les pieds lourds et les « dures syllabes des autres langues se trainent dans « la poussiere (5). »

II laisse sa pensee enveloppee dans un nuage qu’il

(1) Hist, de la poesie des Hebreux, Irad. par Mm# de Carlowitz, 1er dial., p. 26.

(2) Ibid.

13) 2e Partie, ch I, p. 279.

ne veut pas quitter. G’est une atmosphere qui plait aux Allemands. Peut-etre aurions-nous mieux trouve ou moins cherche, si M. Glaire, et apres lui Mgr Plantier, avaient cite les endroits ou Herder prendrait plus nettement parti contre le rhythme des Hebreux. II est vrai queM. Glaire dit seulement que « telle parait « etre V opinion de Herder, » assertion assez justifiee par les dernieres paroles du poete allemand.

David Michaelis, ordinairement plus precis, ne best peut-etre pas assez sur la question qui nous occupe, comme le remarque Mgr Plantier a propos d’un passage traduit, sans indication de source (1), maisqui est tire des notes de Michaelis surLowth(2). Le Suedois Aurivillers le cite en des termes moins explicites. II dit que tous les sages critiques qui regardent les poetes bibliques comme libres de tout metre , veulent exclure en partie la mesure fondee sur la quantite des syllabes, et a laquelle les poesies grecques et latines sont assujetties; et, en partie, le retour periodique du meme nombre de syllabes que nos muses europeennes reclament dans les vers qui se correspondent, avec ou sans addition de la rime. Mais il croit que Michaelis et ceux qui, apres lui, se refusent a reconnaitre le rhythme chez les Hebreux, bornent leur exclusion aux termes dont il vient de parler, et s’accorderont volontiers, avec

(1) P. 416 et 417.

(2) Lovvth, De sac. poes. Heb. Prael. 3, p. 50, etc., t. I, £d. Goettingue, 1770.

INTRODUCTION

Carpzow, a reconnaitre dans la poesie biblique un certain metre, une certaine mesure, qui la distingue de la prose, et qui consiste dans la liaison des pensees et des periodes , « excludi penitus metrum « non posse a biblica poesi, qui ssepe in qua discre- « pans a prosa'ico sermone, adsit omnino et observe- « tur sententiarum periodorumque junctura (1). »

Mais l’auteur fait observer plus haut, avec raison, que Ton ne peut pas chercher la note caracteristique du metre de la poesie biblique, soit dans le seul fait de faccommodation a la musique, soit dans la suite des accents, soit dans l’abondance ou dans l’elegance d’une diction parabolique ou plus fleurie, parce que ce serait, ou exclure de la poesie biblique beaucoup de morceaux qui lui appartiennent, ou y en renfermer beaucoup qui lui sont etrangers (2).

C’est dans le sens de Michaelis et de Carpzow, que M. Glaire, et, apres lui, Mgr Plantier et le docteur New-man, cite par Mgr Plantier sans indication de source, prennent parti contre l’existence du rhythme chez les Hebreux.

IV. Nous n’avons plus maintenant qu’a exposer les autorites et les raisons de la troisieme opinion, qui, soit en admettant, soit en rejetant la realite du rhythme chez les Hebreux, soutient que les traces qui en demeurent dans les saints Livres, ne suffisent

(1) Car. Aurivilii... Upsalensis Dissert, ad. sac. litt. Ill de poesi bibl. , v, 2, p. 79 (1790).

DU RHYTHM E CHEZ LES IlfiBREUX.

pas a en faire connaitre les caracteres, ou meme a en prouver 1’existence.

Le P. Havercamp, dans son edition de Flavius Josephe(l), dit cpie 1’on ignore entierement la nature des vers hebreux : « Nunc ignota plane est ratio « carminum llebrteorum (2). »

Trente ans auparavant, Dom Martianay, comme on vienl de le voir, defendit avec ardeur les textes, ou saint Jerome est entre dans de si grands details sur la variete des vers qu’il croyait voir dans la Bible. Mais il n’en sentait pas moins la difficulte. Autant lui parait constant et unanime le consentement de tous les ecrivains anciens les plus renommes (3) sur la composition metrique dequelques livres sacres, autant est celebre, selon lui, et difficile a resoudre, la question de savoir en quoi consisterait precisement la poesie sacree (4).

Le docteur Lowth , dans son brillant ouvrage « De sacra poesi Ilebrteorum, » dit que la quantite

(2) In Antiq. Judaic., lib II, cap. XVI, n. 4, not., p. 115, col. 1, t. I.

(3) II faut avouer quo Texagdration est trop forte pour un bdnddiciin. 11 cite les auteurs, col. 88 et 89 de ses Prolegomenes in bibl. div. S. Hier.

(4) v Id negare contra unanimem consensum celebratissimorum « omnium veierum scriptorum, non sapere essei, ul oporlet , sed « gratis ineplire. Constans igiiur sententia est virorum doctorum, « metricain esse in aliquot libris sacris artem et compositionem ; « sed valde Celebris haec est quaestio : Qucenam poeseos sacra ? « olim fuerit ratio? T antis namque dif ficultatibus obsepta est , at « vix certi atiquid de ea possit haberi. (In div. bib. S. Hier., proleg. IV, n. 4, init., col. 89.)

INTRODUCTION

positive, le rhythme, la prosodie des vers hebreux est perdue sans retour : « Quod autem ad veros licet rum versuum numeros, ad rhythmum et modulate tionem attinet, id omne et penitus ignotum esse, tt et nulla unquam arte aut industria humana, in- « vestigari posse, ex ipsa rei natura satis apparet. » II croit tirer ses raisons du fond et de la nature des clioses, savoir que lavraie prononciation des langues disparait des que ces langues cessent d’etre vivantes avec les peuples qui les ont parlees ; que cette prononciation, variant selon les peuples parmi lesquels ces langues sont transplants, conserve cela de commun, qu’elle est partout barbare. II ajoute que l’hebreu a ete sans voyelles pendant deux mille ans, que les regies de prononciation donnees par les Massoretes, plusieurs siecles apres que cette langue eul cesse d’etre vulgaire, ont perdu depuis longtemps leur autorite parmi les savants, et qu’on ne pourrait les prendre au serieux sans reconnaitre non-seulement que les poemes hebreux ont perdu leur harmonie et leur suavite poetique, mais qu’ils n’en ont jamais eu. II convient que l’on a perdu aussi la prononciation du grec et du latin; mais il fait remarquer que Ton en a garde le rhythme, la quantite, les pieds, tandis que pour l’hebreu, on est, le plus souvent, dans l’impuissance d’en compter les syllabes et, a plus forte raison, d’en marquer la quantite, deux choses qui font toute l’essence de la mesure dans le langage poetique. De sorte que les efforts tentes jusqu’ici n’ont abouti qu’a diminuer l’aprete

DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX.

de la prononciation et a rendre a la langue une certaine mesure, au lieu de celle.qui lui etait propre et cju’aucune tentative ne pourra jamais retablir (1).

Les monuments poetiques de la Bible ne conservant plus, selon le docteur Lowth, les signes de leur rhythme et de leur prosodie, on se demande comment il est possible d’y constater ces clioses. Notre auteur y trouve de toutes parts des restes, des vestiges de vers, « ubiquefere apparent reliquiae et quasi vestigia « carminis (2), » II signale, en premier lieu, ces combinaisons alphabetiques (3) dont nous avons deja parle plusieurs fois, et qui, ayant ainsi des periodes bien determinees, nous permettent de mieux examiner les proprietes des vers. Ces vers sont d’abord d’une longueur tres-inegale ; les plus courts se composent de six ou sept syllabes, et les plus longs sont d’environ deux fois ce nombre. Mais chaque poeme est compose de vers a peu pres egaux, les vers sont coupes comme les pensees elles-memes (4). Les poiimes se divisent en periodes ordinairement egales, et celles-ci, composees le plus souvent de deux vers, en ont cependant souvent un plus grand nombre (3). 11 resulte de la deux consequences : la premiere, que les traductions litterales des poemes hebreux conservent beaucoup de la forme poetique des ori-

(1) Lowlh, De sacra poesi Hebrceorum Praelect. 3, p. 47-57, 1. 1,

(3) P. 40 et 41 .

INTRODUCTION

ginaux, et, comme disait Horace : « Disjecti membra « poetae, » avantages que n’ont pas les poetes grecs et latins; la seconde, c’est que les traductions en vers des poetes hebreux alterent entierement la physionomie des originaux, et leur substituent la forme des langues dans lesquelles on les fait passer (1).

Les autres vestiges de vers que Lowtb croit decouvrir dans les poemes bibliques consistent dans les licences poetiques qui servent de compensations a la gene imposee par la mesure, c’est-a-dire : 1° dans l’emploi des mots ou des locutions etrangeres ; 2° dans les formes rares et hardies imposees aux mots ordinaires, allonges ou raccourcis, pour les besoins de la mesure (2). Les Grecs en ont use largement, grace a la facilite que leur en donnaient la richesse et la variete de leurs dialectes. Mais apres les Grecs, les Hebreux sont ceux qui ont pris le plus de licence a cet egard(3). Ils avaient aussi leurs dialectes, qui, dans l’origine, ont peut-etre appartenu a une langue commune; de sorte que les mots qui se trouvent rarement en hebreu seraient des mots communs tombes en desuetude et releves par les poetes, ou bien des emprunts faits aux dialectes voisins (4). Quant aux licences dans la composition

(1) Lowth, p. 61 et 62. II rapporte a ce propos, en note p. 61, la suite du passage de R. Azarias, cit£ plus haut.

(2) « Cernitur .. id duobus polissimum primo glossarum , sivc « peregrini sermonis usu, turn vocum receplaruni anomaliis quibus- « dam sive formis insolentioribus. »

(4) P. 45 et 46, note.

DU RHYTHM E CHEZ LES HEDREUX.

des mots, le Juif Abarbanel s’attache a en montrer des exemples dans le canticjue de Moise sur le passage de la mer Rouge (1). Enfin, les Ilebreux avaient des particules propres au langage metrique, etqui, ajoutees de temps en temps a la fin des mots, firent a la langue poetique, un style et un dialecte distincts (2).

David Michaelis, dans les notes qu’il a jointes a l’ouvrage de Lowth, convient bien que la prononciation hebraique n’a pas conserve toute son elegance et sa vie, dependantes d’une foule de details dont le secret nous echappe. II ajoute que, s’il fallait croire les auteurs juifs, pretendant que toutes les syllabes hebraiques sont composees de trois temps, et egales entre elles, on devrait renoncer a trouver dans cette langue non-seulement le metre poetique, mais m6me le nombre oratoire, « non modo omne « metrum... sed et numerus orationis. .. exclude- « tur. » Dans sa pensee, ce systeme, qui n’est point appuye sur l’analogie des dialectes, et surtout de la langue arabe, encore vivante, est venu de ce que Ton a voulu substituer aux anciennes voyelles des Hebreux, des Arabes et des Syriens, les voyelles grecques, dont on a en meme temps abuse (3).

Mais il croit qu’en usant avec precaution des pointsvoyelles et des accents (4) massoretiques, confron-

(1) P. 55 et 57.

(2) Exode XV; Lowth, p. 44 et 45, note.

(3) Lowih, p. 42 et 43.

(4) Not. Ediloris, p. 53-56.

INTRODUCTION

tes avec les mots hebreux ecrits en grec , en latin et surtout en arabe (1), et en tenant compte de la syllabe tonique, on trouve encore dans les vers hebreux , une douceur de son et un systeme , plus libre sans doute , mais propre cependant a s’accommoder aux mouvements de la danse, indice de nombre poetique qui n’est pas a dedaigner (2). II conclut de la qu’il reste assez de signes de l’ancienne prononciation pour que le metre poetique, s’il y en avait quelqu’un de constant et de suivi dans des odes entieres ne put se dissimuler partout; et que des lors, puisqu’il echappe souve-nt aux recherches des plus habiles , il est a croire qu’il n’existe pas (3) !

II convient de l’usage plus hardi que les Hebreux ont fait des particules. Selon lui, les emprunts aux langues voisines etaient d’autant plus naturels et faciles, que « l’hebreu, le phenicien, le samaritain, le « syrien, le cbaldeen, 1’ arabe et l’ethiopien n’etaient « pas autant de langues differentes, mais bien des « rejetons et des dialectes d’une seule langue, qu’il « faut designer par le nom commun de langue orien-

(1) P. 56-58. — On ne sait pourquoi Michaelis veut que dans le contlit d’Origene ou de saint Jerome, avec les Massoretes, on donne la preference k ces derniers, qui sont beaucoup plus modernes, lui qui, dans l’examen critique de l’authenticife des textes sacr6s, veut que Ton mette en premiere ligne le degrd d’antiquitd.

(3) « Tantum autem verae et antiquse appellationis superesse ul « si quod metrum certum inlegrisque odis perpetuum fuisset, non « ubivis latere posset, licet ssepe fugiat. Id vero quod nullibi a « diligentissimis viris inveniri potuit, non fuisse arbitror (p. 58).

« tale. Or, dit-il, dans ces dialectes, les mots avec « la m6me signification, ont une valeur, unedignite, « un emploi usuel bien differents (1).» Une expression prosaique ou meme triviale dans l’un de ces dialectes, peut etre rare, noble et poetique dans l’autre; il y a plus, dans le meme dialecte, une expression inconnue en dehors du langage vulgaire, peut parfois etre employee et relevee par la poesie qui fait surtout son profit des archaismes. Mais, continue-t-il, on ne peut attribuer ces licences poetiques au seul besoin dela mesure des vers, puisque Lowtli lui-meme reconnait qu’elles sont propres a varier les sons et a donner une couleur speciale au langage.

Michaelis arrive ainsi a une conclusion qui ne parait pas avoir ete aussi nettement formulee dans les textes qu’Aurivillers cite plus liaut, avait en vue. « Pour ne pas refuser tout metre aux Hebreux, ni « paraitre differer seulement par les mots, distin- « guons deux sortes de metre poetique, Pun plus « strict, l’autre plus fibre : tous deux aussi diffe- « rents du nombre oratoire que la danse Test de « la marche. Nous entendons par metre plus se- « vere, celui qui conserve dans toute une piece « la meme mesure de syllabes et de pieds, et cii « les vers ont les memes nombres , comme dans « les langues grecque et latine. Celui-la nous le

(1) ® Eadem verba et vocabula, eodem manente significalu, pre- « tio tamen, honore et usus frequentia in dialectis dift'erre. »

« refusons aux Hebreux ; mais nous leur accor- « dons le metre libre, ou Ies vers joignant la briec< vete a l’harmonie, sont composes de pieds musi- « caux et poetiques, et qui s’allient facilement au son « des instruments et au pas de la danse; de sorte, « qu’en les chantant et en les accompagnant de la « danse on peut les prendre pour des vers parfaits. « On peut comparer ce metre aux odes d’Horace, « composees de quatre vers dont les pieds sont « comme confondus . Mais il n’a aucune ressemblance « avec ces odes entieres, dans lesquelles les m£mes « nombres reviennent par intervalles, d’apres une « loi constante. » II le compare encore a un certain genre de recitatif allemand. G’est ce metre libre, ditil, et non pas seulement le nombre oratoire qui domine dans les poemes ou vers hebreux ; et il cite comme exemple frappant, les propheties d’Jsaie(l).

11 ne croit pas d’ailleurs que Ton puisse isoler le langage poetique, de toute mesure, et trouve que ceux qui l’essaient impriment a leur ceuvre, non pas ce cachet de poesie qui reste dans la traduction des vers en prose, mais la seule pretention deviser a la poesie et d’en simuler froidement la chaleur (2).

Le eelebre docteur dans ses deux notes sur Lowth, s’ excuse souvent d’etre trop court, vu l’etendue et

(1) Il y a un milieu entre le style oratoire et le style podtique. C’est le style propre & la proph6tie qui brille de tout son 6clat dans cet dminent prophete.

(2) Notoe Editoris 4, p. 47-52. Voir aussi & la fin de la le<?on xix, Epimetron Editoris de usu parallelismi hermeneulici , p. 392.

les difficultes de la matiere. Mais il ne s’excuse jamais de n’&tre pas assez clair. ,C’est un besoin dont les Allemands ne sont pas tourmentes, etdont ils ne paraissent meme pas, ordinairemenl, avoir conscience. Ils ont trop envie d’etre nouveaux dans les choses meme les plus communes, pour craindre assez d’etre etranges. Les obscurites des notes de Michaelis, viennent de ce qu’il a pense en allemand, ce qu’il a ecrit en latin. L’homme et l’idiome sont faits l’un pour l’autre, et l’un par l’autre. L’allemand ayant peur de perdre quelque chose qu’il a dans l’espritet qui n’est pas tout a fait une pensee , le rend souvent par une expression qui ne ditpasiout a fait quelque chose.

Quoi qu’il en soit, les remarques de Michaelis accusent beaucoup de science, de sagacite et meme de moderation. Elies ont fortemenl contribue a former l’opinion actuellement dominante sur le rhythme particulier, imparfait et irregulier des vers hebreux. Mais il y a des auteurs qui en s’attachant a lui, sous ce rapport, semblent se rapprocher davantage de Lowth, sur le peu de confiance que meriteraient le systeme de points et les regies de prononciation donnes par les Massoretes. M. Glaire(l), Mgr Plantier (2), etc., se sont prononces en ce sens.

Y. M. Le Hir ne s’est pas laisse decourager par

(1) lntrod. aux livres de l’A. et du N. T., t. II, p. 258.

(2) Et. lilt , etc., p. 119, etc.

INTRODUCTION

les arrets qu’ont prononce les savants, entre autres Lowth et Michaelis, sur l’impossibilite de decouvrir les regies du rhythme chez les anciens Hebreux. II consacre son opuscule a la recherche de ces regies ; et si Ton trouve qu’il n’a pas reussi a faire disparaitre toutes les difficultes, puisqu’il n’est pas meme parvenu a dissiper tous ses doutes, comme on le verra bientot , on ne lui refusera pas , du moins , d’ avoir fait des efforts utiles et d’avoir indique, peutetre, une voie que Ton pourra poursuivre plus loin, en consacrant quelques resultats de notre auteur par de nouveaux succes. G’est a ce titre que nous avons cru devoir publier ce travail.

Mais il ne faut pas oublier que si M. Le Hir a cru trouver les principals mesures des vers bibliques, il ne veut pas que Ton assimile les diverses lois du vers hebreu a celles des vers grecs ou latins. « Les « temps » du vers hebreu « etaient-ils mesures « par le nombre ou par la quantite des syllabes ? « Si nous consultons , dit-il , l’analogie des autres « langues semitiques , nous y trouvons des exempt pies de 1’un et de l’autre procede. Les hymnes « des Syriens sont assujetties au nombre ; les poe- « sies arabes le sont au metre. » Mais ce dernier procede « a dil etre chez les Arabes, le fruit d’une « culture avancee », et « ne pouvait guere conve- « nir a la langue hebraique, oil presque toutes les « syllabes, sinon toutes absolument, sont longues, « soit par la nature de la voyelle, soit par l’adjonc- « tion d’un scheva qui les termine. » Il ajoute en

DU RHYTHME CHEZ LES HfBREUX. 101

note que , « dans les regies plus compliquees de « la versification rabbiniqu'e , toutes les syllabes « proprement dites sont encore reputees longues , « et 1’on n’y parle de voyelies breves que parce que « les schevas mobiles simples ou composes, y sont « reputes tels. »

II choisit de preference , pour ses experiences , « les pieces alphabetiques ou les initiales de chaque « vers ou distique,... en indiquent avec certitude « le premier mot; et il supprime « tous les sche- « vas, dans l’ecriture, pour que Ton puisse du « premier coup d’oeil, supputer le nombre des syl - « labes par celui des voyelies... Non-seulement , « poursuit-il un peu plus bas, les schevas n’entrent « pour rien dans le compte des syllabes, ce qui est « un point fondamental a remarquer ; mais de plus, « un certain nombre de voyelies peuvent 6tre sup- « primees, d’autres ajoutees, et d’autres enfin se « contractent ensemble... » II rapporte « ces lief cences a trois classes, selon qu’il s’agit ou d’une « voyelle faisant place a un scheva (I), ou d’un « scheva remplace par une voyelle (2), ou de deux « voyelies qui se contractent, ou dont Tune est « elidee sans aucune compensation. »

Apres beaucoup d’exemples , « tous. . . choisis « parmi les vers de 1 2 syllabes , il formule ses re- « sultats generaux. » Ce vers « est sans doute, dit-

(1) Ou supprimfie.

(2) Qui est ainsi ajout^e.

INTRODUCTION

« il, celui que les anciens ont appele hexametre ou « heroique, par comparaison avec le grand vers des « Grecs et des Latins , et en comptant deux sylla- « bes pour chaque pied. Mais, outre ce grand vers, « les Hebreux en ont eu d’autres de 10, de 8, de « 6 , et merae de 4 syllabes , correspondant assez « bien a ce que les anciens ont appele vers yenta- « metres , tetrametres et trimetres. ( 11s ne parlent « jamais du vers bimetre , qui ne se rencontre, en « effet, que comme forme exceptionnelle.)

Rapprochant les resultats qu’il a « obtenus. .. de « ce que Ton trouve dedications sur le meme sua jet, dans les anciens auteurs juifs et chretiens, « les vers, dit-il, qu’ils ont reconnus chez les He- « breux, sont precisement ceux dont nous venons « de traiter.., II est vrai qu’ils s’eloignent de notre « sentiment, en attribuant aux Hebreux un metre « proprement dit , analogue a celui des Grecs et « des Latins. Mais on ne peut douter, par l’ensem- « ble de leurs passages , qu’ils n’aient voulu parler « d’analogies seulement fort eloignees, ou de reset semblances fort imparfaites. »

Il dit peu apres : « On sera peut-etre surpris que « je ne parle point de vers composes d’un nombre « impair de syllabes. Mais je doute beaucoup que « les Hebreux en aient connu de tels. Il se ren- « contre bien §a et la, dans le psautier, des vers <i ou hemistiches qui sembleraient tels au premier « abord. Mais on peut ton jours les ramener a une « mesure plus ordinaire, etc. »

DU RHYTHME CHEZ LES HfiBREUX. 103

Cependant, parmi les feuilles plus nombreuses de M. Le Hir, dont nous *avons extrait son travail suivi, on en trouve une oil il semble incliner dans le sens contraire, et constate, du moins, une exception a sa regie. « Le Psaume XXXII d’ Asaph, « dit-il , nous offre un exemple d’une piece de vers « de sept syllabes, conime les vers syriaques com- « poses sur la mesure dite de saint fiphrem, et dont « on attribue l’invention a Harmonius. » Toutefois, dans la supputation de ces syllabes impaires , il recourt souvent aux licences dont il a parle plus haut. Il a besoin, pour maintenir, dans ce psaume, une mesure constante , de le faire rentrer dans la regie formulee a propos des vers hexametres de plusieurs psaumes, oil « le tres-petit nombre de « versets », qui font « exception... ont pu etre al- « teres par les copistes. »

M. Le Hir a-t-il connu l’exception avant ou apres avoir formule sa regie ? c’est ce qu’aucun indice certain ne nous permet de decider. Il semble pourtant qu’il eut donne a la regie une formule moins gen^rale, s’il avait eu alors I’exception presente a l’esprit ; ou que si l’exception ne lui eut plus paru fondee, il eut au moins tire une objection a resoudre, des apparences qui l’avaient frappe.

Quoiqu’il en soit, pour ne rien omettre de ce qui peut eclairer la question, nous reproduirons cette feuille, en note, a la suite du travail.

Une autre question se souleve ici d’elle-meme, c’est celle de savoir si notre auteur a persevere dans

INTRODUCTION

ses idees, meme sur l’existence du rhythme chez les Ilebreux, restreint aux termes dans lesquels il I’a renferme.

D’un cote, on ne trouve nulle part, la preuve qu’il ait change de sentiment ; et d’un autre cote on ne voit pas qu’il soit revenu sur cet ordre d’idees, depuis 1850, c’est-a-dire les dix-huit dernieres annees de sa vie. Un de ses meilleurs eleves, qu’il a exerce, vers cette epoque, a scander des vers liebreux, et dont ses nombreux amis regrettent encore la perte (1), croyait avoir un vague souvenir que son maitre avait, depuis, modifie ses idees.

Son travail semble avoir ete compose vers 184-8. En l’absence de dates qui font toujours defaut dans les manuscrits de M. Le Hir, ainsi que tous les details qui peuvent interesser sa personne, on peut citer comme indication l’enveloppe d’une lettre qui lui etait adressee, et timbree de 1848. Nous avonstrouve par liasard cette enveloppe dans le 4® volume des « Memoires de litterature tires des registres de V A- « cademie des Inscriptions et Belles-Lettres, » a l’article de M. Fourmont, oil M. Le Ilir avait ete conduit par ses etudes. Cette enveloppe est chargee de notes sur la mesure du psaume CXIX, qui tient une place considerable dans son travail ; et indique assez bien que ce travail etait alors en voie d’execution.

Toutmontre que l’auteur s’en est occupe d’une ma-

(4) M. Leclerc, professeur de physique au s£minaire d’Issy, mort en 1870.

niere tres-active, a une epoque donnee; caron trouve dans ses manuscrits, bien des feuilles qu’il n’a pas fait entrer dans son cadre, et Ton voit qu’il a recommence jusqu’a trois fois son essai.

Mais rien ne prouve que depuis lors, il y soit revenu, et il faut avouer que dans son second article « sur les Prophetes d’Israel, » ilne parait pas trop sur de ses resultats. « Toujours, dit-il, on a distingue le « style prophetique, malgre l’eclat qui le colore dans « les prophetes de la premiere epoque, du style caff dence et mesure qu’exige toute composition en vers . « II est vrai que les regies de la versification des an-

ciens Ilebreux iiont pas encore ete eclaircies, que « plusieurs vont jusqu’a nier toute espece de rhythme ff proprement dit. C’est un debat dans lequel je ne « puis entrer. Il me suffit que les modernes s’accor- « dent avec les anciens, a distinguer les livres versi- « fies de ceux des prophetes. M. Reville ignore-t-il les « deux recueils publics par le docteur Ewald, l’un « sous le titre de livres poetiques , et l’autre sous « celui de livres proplietiques de V Ancien Testa- « ment? ( 1). »

Nous nous contentons de livrer cette piece du debat, parce qu’elle peut servir a ceux qui voudront le relever et le continuer, dans un sens ou dans un autre. Ceux qui adopteront les conclusions de M. Le Ilir, trouveront dans son travail des raisons et des exemples, dont ils pourront d’autant mieux profiter

(1) M. Lc Hir. fitiul. bibl ., t. I. p. 63 et 64.

que les exemples sont souvent choisis de preference dans des versets qui semblaient prefer aux objections. Et ceux qui croiront devoir combattre ces conclusions, auront occasion de rendre leur travail plus serieux, en refutant ses raisons et celles de la tradition que nous avons exposees.

DU LIVftE DE JOB

De la theorie nous passons a la pratique. Apres avoir expose les principes theoriques sur la poesie de la Bible, nous allons en examiner 1’application, dans le Livre et dans les morceaux poetiques qui sont la partie principale de cette publication. 11 est juste de commencer par le Livre de Job. G’est un poeme de longue haleine, d’une profonde originalite et d’une elevation soutenue qui ne deroge jamais au sublime et qui l’atteint souvent. G’est la principale oeuvre poetique de la Bible, et on ne peut y comparer que les rares chefs-d’oeuvre du premier ordre, parmi les grandes compositions poetiques de l’antiquite.

Nous lui donnons la premiere place, et elle a le premier rang, au moins par l’etendue, parmi les travaux que nous editons. C’est aussi le rang que M. Le Hir lui donnait dans son estime. Ilya plus de vingt ans que ce travail est fait. II a done precede de

INTRODUCTION

beaucoup la traduction de Job par son eleve, M. Renan. Peu apres cette derniere publication, et peu de temps avant la mort de M. Le Hir, nous le pressions de livrer son ouvrage au public. Mais, sa modestie d’une part, et d’autre part la sev4rite de sa critique, particulierement a 1’egard de ses propres travaux, le faisaient hesiter. II desirait, comme nous l’avons dit plus haut, retoucher encore son oeuvre; et il se demandait si certains mouvements d’idees en Allemagne ne lui fourniraient pas l’occasion de quelques additions. Mais ses occupations ordinaires, augmentees encore des articles de polemique et de critique qu’il a publies les dernieres annees de sa vie, l’ont force a laisser dans le meme etat, son travail sur Job et plusieurs autres.

II n’y a pas apparence que M. Le Hir ait jamais pense a reunir ses travaux sur Job, sur l’Ecclesiaste et sur le Cantique des Cantiques, dans le meme volume. II n’a pas eudes lorsa se preoccuper du lien doctrinal qui unit ces trois livres. Gependant ce lien existe, et Ton peut aisement le saisir. Le Livre de Job meten action et justifie la Providence de Dieu, l’Ecclesiaste preche la vanite des choses de ce monde, et le Gantiquedes Cantiques conduit etunitles amesa Dieu.

Mais il y a entre ces trois livres des points de contact, ou plutot des traits de ressemblance qui n’ont pas echappe a notre auteur. Ce sont les points memes qui attiraient le plus son attention. Nous voulons parler des difficultes que presentent ces livres. En effet, si Ton examine avec soin, les manuscrits qu’il a lais-

ses, on voit que, dans ses lemons, il comptait sur son etonnante memoire, pourla traduction et l’expljcation des livres saints, ne prenait des notes que sur les passages les plus difficiles, et n’a laisse reellement de traductions ecrites que pour les livres ou les passages, particulierement signales par de grandes difficultes.

Gertaines difficultes intrinseques ont deja attire sur ces trois livres, au iveet ve siecles, l’attention de l’esprit facile et hardi, mais peu sur et mal discipline de Theodore de Mopsueste. Gelui-ci s’arretant a la surface des choses, avec un libertinage d’esprit qui semble avoir eu des intelligences dans le cceur, a traite ces trois livres, et meme celui des Proverbes, comme indignes, ou du moins comme depourvus d’inspiration ; et ce qu’il avait ecrit a ce sujet a ete compte par le V9 concile general tenu a Constantinople, au nombre des pieces qui ont motive sa condamnation (I). M. Le Hir, au contraire, s’est efforce de comprendre ces livres, contenus dans le canon des Juifs et dans celui de l’Eglise, d’elever ses pensees a la hauteur des textes sacres, plutot que de rabaisser ceux-ci au niveau de ses propres conceptions ; et il a trouve que, dans ces livres, la parole de Dieu se j ustifie en ouvrant a l’esprit des horizons nouveaux et purs, pour contempler., sous de nouvelles faces, la verite revelee.

Nous n’avons pas a nous occuper ici de l’Ecclesiaste et du Cantique des Cantiques qui feront par-

(1) Cone. V gen. C. P. Sess. IV fin., ap. Mansi t. 9, col. 223-230.

INTRODUCTION

tie da volume suivant. Nous nous bornons ici au livre de Job.

Or, notre satirique du v* siecle est moins violent a l’endroit de ce livre qu’a l’egard des precedents ; mais il en rejette egalement l’inspiration. II dit que l’auteur aurait du se borner a raconter la vie du saint homme, pour l’edification du lecteur, et ne pas ajouter ses fictions aux paroles de Job, en alterant par amour de la vaine gloire, la noble simplicity de l’Ecriture, et la beaute d’une histoire celebre nonseulement chez les juifs, mais encore chez les autres peuples, et en compromettant meme la dignite du saint Patriarche que Dieu avait favorise du caractere prophetique (1). II trouve que des le debut, le saint personnage s’echappe, meme contre les creatures inanimees, en maledictions qui ne conviennent ni a sa sagesse ni a sa saintete (2).

Rencontrant dans la version des 70, yjpag ’Api.od- Oocloc; (3), pour ^Ssn pj5 fiue la Vulgate a traduit

par cornu stibii (4), il n’a pas compris que le traducteur alexandrin, s’etait servi d’une expression poetique qui signifie come d* abondance , pour traduire des mots hebreux qui n’ont rien de commun avec les fables grecques. Il ajoute ensuite que ces fables etaient inconnues de Job l’idumeen et n’auraient pas ete acceptees par sa piete ; ce que nous avouons sans

(1) N. 63, col. 223 et n. 67, col. 225.

(2) N, 65, col. 224.

(3) C’est le nom de la cli^vre qui allaita’Jupiter.

(4) Job XLII, 14.

peine. Mais nous ne voyons nulle raison de le suivre, quand il met au nombre des fables, Pintervention du demon, au debut de cette histoire poetique (1), les injures d’Eliu (%), et la fable du gros poisson, « figmentum cetus » (ceti) (3), par ou Theodore veut, sans doute, designer le Leviathan (4).

I. Notre tache sur les preliminaires au livre de Job est fort simplifiee et abregee par l’introduction interessante de M. Le Hir qui, dans trois articles assez longs, expose le but, le plan du livre de Job, traite de la verite historique de ce livre, et examine quel en est Pauteur, et quelle epoque il faut assigner a sa redaction.

Partant de ces donnees, nous completerons Introduction de M. Le Hir au livre de Job, en insistant sur Pimportante verite qui est le but de Pauteur du livre, et en examinant la forme litteraire de ce poeme, point de vue dont M. Le Hir ne s’est pas occupe.

Le but de cette histoire si dramatique est de justifier la Providence dans la distribution des biens et des maux, auxjustes etaux mediants, sur laterre; question du plus haut interet ; mais qui ayant pour objet defaire connaitre, au moins, les grandes lignes du plan de Dieu dans le gouvernement du monde, ne peut manquer de soulever de grandes difficultes.

(1) Job i el II,

(2) Job xxxii, xxxv, etc.

(3) Mansi, n. 64-67, col. 224 et 225.

(4) Job XL et xli.

INTRODUCTION

Aussi a-t-elle fait travailler les esprits dans tons les siecles. David s’ecriait, il y a pres de trois mille ans : « Pour moi, j’ai ete ebranle sur mes pieds, et « j’ai faiili m’affaisser sur moi-meme, parce que j’ai « vu avec indignation, la paix des mechants. Je me a suis applique a penetrer ce secret, mais la diffi- « culte se dressait devant moi, jusqu’au moment oil « je suis entre dans le sanctuaire de Dieu, et oil leur « fin s’est devoileea mes regards (1). »

Le poete Claudien qui, dans le ive siecle, connaissait un peu le christianisme, sans le pratiquer, a ete sous les memes impressions que le psalmiste quand il a compose sa piece de vers en deux livres contre le ministre Ruffin. Il admire l’ordre admirable du monde physique, et se demande si il y a quelqu’un qui preside au monde moral.

« Ssepe mihi dubiam traxit sententia mentem,

« Curarent super terrain, an nullus inesset « Rector, et incerto fluerent mortalia casu (2). »

Quand il voit les choses humaines comme livrees au hasard, les mechants longtemps dans la joie, et les bons dans les adversites.

« ...Cum res hominum tanta caligine volvi « Aspicerem loetosque diu florere nocentes « Vexarique pios (3). »

Mais la chute honteuse et la cruelle mort de cet

(I) Ps. lxxii heb. Lxxm, 2 et 3.

(2j Claud., In Ruf ., lib. I, 1-3.

indigne favori de la fortune, lui apprend que les Dieux laissent souvent les scelerats s’elever, au sommet de la prosperity, afin qu’ils tombent plus lourdement.

« Abstulit liunc tandem Rufmi poena tumultum « Absolvit quse deos; jam non ad culmina rerum « Injustos crevisse queror; tolluntur in altum « Ut lapsu graviore ruant (1). »

La question de la Providence se souleve d’ellememe , dans les grandes crises sociales , surtout quand les succes paraissent en contradiction avec les droits. G’etait une des preoccupations de Pompee, dans sa fuite apres la bataille de Pharsale. Nous rappellerons bientot que les ennemis du christianisme attribuaient la chute de l’empire romain a I’abandon du culte des faux dieux. Et que n’a-t-on pas dit en France, lors des lamentables peripeties de la derniere guerre? Combien s’ecriaient avec stupeur : « Pourquoi le Seigneur nous a-t-il frappes au- « jourd’hui de cette plaiedevant les Philistins? (2) » 11s repytaient le crides Juifs, apres un grand revers, suivi bientot d’un grand dysastre. Nous laissons a ceux qui traitent de la politique, la recherche des causes profondes de nos calamites. Pourquoi, neanmoins, ne signalerions-nous pas, en passant, une cause qui frappe les yeux de tout homme de bon sens, et une autre qui n’est guere moins eclatante,

(2) S. Reg. iv, 3.

ft

INTRODUCTION

quoique les hommes de foi, seuls, en aient bien le secret.

Mais beaucoup, qui croient manquer seulement defoi, manquent avant tout de bon sens et de raison. En effet, ceux qui avaient pousse a la guerre d’ltalie, en 1859, en mettant en avant des principes fantastiques de nationality, avaient encore de la peine a voir, meme apres Tenchainement rigoureux des faits, que Tissue de cette fatale entreprise, avait ete de rompre Tequilibre en Allemagne, d’affaiblir la puissance dont nous avions besoin comme de contre-poids, et de fortifier celle dont nous avions tout a craindre; de donner encore a celle-ci, des principes pour nous attaquer et envahir nos frontieres decouvertes, et de lui menager meme une alliee dans la puissance dont nous avions fait une ingrate rivale, au prix de nos tresors et de notre sang. S’ils ne le voyaient pas en 1870, lorsque les consequences des principes poses et des actes accomplis s’etaient deroulees, dans nos revers, comment Tauraient-ils vu en 18G6, lorsqu’ils faisaient des voeux, et beaucoup meme quelque chose de plus , pour la Prusse, dans la guerre contre TAutriche? II y a eu des Frangais inclines vers la guerre d’ltalie, par un amour platonique de ce qu’ils appelaient la liberte, et Tunite italienne. Mais entre les utopistes et les malfaiteurs publics, il n’y a souvent que la difference des intentions. D’ailleurs, ceux dont nous venons de parler pouvaient se borner a desirer une confederation italienne. Mais il faut bien convenir que d’autres voulaient Tunite

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d’Etat pour y absorber la capitale du monde cliretien; car, beaucoup ont eb§ gagnes a cette cause par une hostillte sotte ou impie, capricieuse ou haineusecontre l’Eglise, et surtout contre les droits tant de fois seculaires, et plus tutelaires qu’on ne pense , de l’Etat pontifical.

Les catlioliques qui connaissent leur religion, et meme les politiques qui savent l’histoire, avertissaient en vain le gouvernement , d’accord sur ce point avec les revolutionnaires, qu’il ajouterait un nouvel anneau a la chaine deja longue des souverains qui ont succombe, et des peuples qui ont souffert, pour avoir fait la guerre au Saint-Siege. I Is Font du voir une fois de plus, malheureusement aux depens de la France.

Mais Font-ils meme vu? l’ont-ils compris? Est-ce de bonne ou de mauvaise foi que de pretend us politiques, diffamant les plus glorieuses nations et rejetant sur elles, leurs propres fautes, ont affirme la faiblesse de la race latine comparee a la race germanique, et attribue l’inferiorite de l’une au catliolicisme, et la force de l’autre au protestantisme? Un peu de clironologie leur aurait appris que les peuples de race latine ont precede de bien des siecles, en civilisation, ceux de race germanique, surtout la Prusse, qui semble avoir eu le double role de naitre et de se fortifier de la fausse politique des nations catlioliques, et de leur en infliger le dur et humiliant chatiment. Un peu d’histoire leur aurai^ rappele que c’est l’Eglise qui a inocule, aux societes

INTRODUCTION

modernes , le principe du droit et le germe de vie qui ont fait la fixite des nations; que c’est le catholioisme qui a soutenu flrlande et la Pologne contre les vexations, les violences, les persecutions seculaires de l’Angleterre, qui revient a requite , et de la Russie, qui persevere dans sa tyrannie; qu’a la naissance du protestantisme, les nations qui ont le mieux resiste, comme l’italie, la France, l’Espagne et flrlande, sont precisement celles qui, etant catholiques depuis plus longtemps , etaient plus penetrees de la force inherente au catholicisme.

Quand les nations protestantes auront vecu aussi longtemps que les nations catholiques, on pourra comparer la force de resistance qu’opposent les unes et les autres aux passions dissolvantes. Mais est-il besoin d’attendre cette experience? Tant que les peuples catholiques ont porte haut le drapeau du catholicisme, ont-ils recule devant les nations protestantes? Et maintenant encore, ce sont les charlatans du dedans , et non pas les politiques et les soldats du dehors, que les races latines, la France en particular, ont le plus a redouter. Ilya une autre comparaison facile a faire, et qui explique les echecs des uns et les succes des autres. G’est que les nations catholiques, plus ou moins gouvernees par les revolutionnaires , sont travaillees, dans beaucoup de leurs membres, d’un mal inconnu jusqu’a ces derniers temps , celui de vouloir completement isoler la politique de la religion ; tandis que es nations protestantes defendent avec ardeur, ce

qu’elles ont conserve du christianisme. Aussi, dans la derniere guerre, toutes les nations protestantes soutenaient-elles la Prusse, tandis que les nations catholiques, dominees plus ou moins, et alterees par les revolutionnaires, se montraient indifferentes ou etaient hostiles a la France. En Alsace meme, si Ton faisait une statistique generate , est-ce aux protestants ou aux catholiques qu’il faudrait donner le prix de patriotisme? Quoi done! on s’etonnerait que le catholicisme soutint mal ceux qui s’attachent a s’en defendre, a s’en isoler, a s’en defaire ! Quand on perd le bon sens , comment ne perdrait-on pas la logique? Voudrait-on que la Providence fit autant de miracles que Ton fait soi-meme de folies ?

II serait difficile d’ajouter quelque chose a ce que les Saints Peres ont ecrit sur la Providence, en se plaganta divers points de vue, eten concourant ainsi a un harmonieux ensemble. Au second siecle, Saint Irenee expose la doctrine chretienne sur le peclie originel, la redemption et la Providence divine (1). Lactance a ecrit deux livres pour montrer la main de Dieu dans le gouvernement du monde ; les livres De ird Dei et De mortibus persecutorum. Saint Cyrille de Jerusalem a donne une de ses catecheses pour defendre cette action de Dieu contre les Manicheens (2) ; saint Gregoire de Nazianze a celebre la divine Providence dans ses poemes dogmatiques;

(1) lraen. Advers. Hces lib. n, cap. xvi-xxv.

(2) Catech. 8.

saint Macaire Pancien, dans ses homelies ou opuscules ; saint Zenon de Verone dans ses traites ; saint Eplirem, dans plusieurs de ses sermons ou >1 montre que les calamites publiques ont pour but Pamendement des homines. Saint Chrysostome a compose sur ce sujet, ses trois livres au moine Stcigirius; et dans un autre livre » C outre ceux qui se scandalisent des adversites , il dit qu’il ne faut pas scruter les desseins de Dieu, mais que tout tourne au bien de ses elus. Theodoret a laisse, sur la Pro\idence, une suite de discours, au nombre de dix, pleins de force et d’ eloquence, et saint Paulin de Nole en traite dans un de ses poemes et dans une de ses epitres (I).

Les passions du paganisme soulevaient surtout la question de la providence, aux ive et ve siecles, et la raison chretienne la resolvait avec la force de la verite et avec celle de la vertu indignee. Aux premiers signes de la decadence de Pempire romain, en

demeurants du paganisme, entr’autres Julien l’Apostat, necraignaient pas d’attribuer cet affaiblissement a Pabandon des Dieux de l’ancienne Rome ; et, un peu plus tard, lors des invasions des Barbares, on intenta les memes accusations au Ghristianisme. Saint Augustin, dans le premier de ses deux livres, « De ordine , » s’attache a montrer que les biens et les maux concourent d’une maniere differente a l’ordre

(1) Poem. 19, Ep. 15.

etabli de Dieu et maintenu par sa Providence. Mais c’est dans son chef-d’oeuvre De la Cite cle Dieu qu’il releve et refute, avec eclat, l’accusation des paiens, qui n’etait pas sans jeter quelques inquietudes dans le camp des chretiens de cette epoque. II divise son grand ouvrage en vingt-deux livres, les dix premiers employes a montrer la vanite, le ridicule et l’immoralite du polytheisme et de 1’idolatrie ; et les douze derniers, a mettre en presence la double cite; celle du monde et celle de Dieu, pour 1’exercice, le triomphe et le couronnement des elus. Yers le memo temps, c’est-a-dire au ve siecle, Salvien, pretre de Marseille, composait ses huit livres De Gubernatione Dei , a 1’occasion des calamites de l’empire et de l’irruption des barbares dans les Gaules, en Espagne et en Afrique. II s’attaque a ceux qui sont etonnes que les maux publics tombent egalement sur les bons et sur les mechants, que la condition des barbares paiens ou heretiques, soit meilleure que celle des chretiens et des catholiques, que l’empire romain, victorieux, quand il etait paten, soit vaincu alors qu’il est chretien. Il repond que la divine Providence veille et pourvoic a tout, que sans scruter les desseins de Dieu, les vrais fideles doivent souffrir avec patience, tous les maux qui leur arrivent, que la plupart des chretiens de son temps nele sont guere que de nom, puisqu’ils observent si mal les prescriptions de leur foi, et que la conduite d’un grand nombre est pire que celle des barbares ; ce qu’il montre en comparant les vertus naturelles de

INTRODUCTION

ceux-ci, aux vices de ceux qui se disent les enfants de 1’Eglise.

Boece qui etait favorable au christianisme, tout en restant peut-etre toujours hors de l’Eglise, a mis la pensee de la Providence divine au nombre de ses Consolations philosopJiiques (!). Nous n’en finirions pas si nous voulions rappeler tous les ouvrages qui ont etc composes sur ce sujet interessant dans le cours des siecles. Nous dirons seulement, que le sermon de Massillon, « sur le melange des bo. is et des me- « chants , » est un des chefs-d’oeuvre de cet illustre predicateur ; et que le comte de Maistre apres avoir admirablement commente lebeaulivre de Plutarque, « sur les delais de la justice divine dans la « punition des coupables , » s’est attache a justifier la providence de Dieu dans un ouvrage special qui est son chef-d’oeuvre, malheureusement inacheve. Nous voulons parler des « Soirees de Saint-Petersbourg , » oil se mettant en scene dans un dialogue, avec un vieux senateur et un jeune chevalier, il envisage la question sous toutes les faces, accueille toutes les theories, appelle a l’examen toutes les maximes du monde, sur ce sujet, en montre le vice, mais sans se tenir toujours assez en garde contre des formules trop absolues, qui s’expliquent en partie par les allures si tranchees des interlo cuteurs, d’ailleurs si differents de caractere (2). Ceux qui lui ont repro-

(1) Boet., De consolatione philosophies, lib. Ill, IV, V et dernier.

(2) On ne lui a pas toujours accordd, k cet 6gard, la liberty du. dialogue, avec la meme indulgence dont on use vis-ii-vis de Platon.

che sa passion et ses exagerations ne se sont gardes ni cle ce defaut ni de ces exces. Beaucoup n’etaient pas faits pour comprendre sa fermete de caractere, son attachement invariable aux principes, et son inflexible severite contre les idoles de son siecle, surtout contre Voltaire. II a eu pour adversaires naturels, les revolutionnaires et les rationalistes ; et il en a compte beaucoup dans deux camps qui n’ont rien de commun : le parti qui se dit liberal et l’ecole gallicane, que du reste il n’a guere menages ni l’un ni l’autre.

Il ne peut pas entrer dans notre plan, a propos du livre de Job, de faire un traite complet de la Providence, qui serait a lui seul un long travail. Mais, pour bien saisir les enseignements de ce livre, il est tres-utile , sinon necessaire , de toucher quelques points du dogme de la Providence de Dieu.

Le melange du bien et du mal dans le monde, du bien et du mal physique, du bien et du mal moral, presente des obscurites, des apparences de confusion sur lesquelles il importe de jeter quelque lumiere.

Ceux qui repoussent le fait de la creation et qui vont meme expressement jusqu’a rejeter l’existence de Dieu, ou qui releguent ces verites comme de vaines hypotheses, en dehors de toute science possible al’homme, tous ceux-la, materialistes ou positivistes, ne s’inquietent pas de cette question. Pour eux, le bien et le mal moral sont des prejuges ou des affaires de convention, le bien et le mal physique sont

INTRODUCTION

des accidents du hasard, et des phenomenes d’une inevitable necessity. Ils ne veulent pas aborder ces problemes fondamentaux de l’humanite, ou se declarent incapables de les resoudre. 11s se glorifient d’ignorer la premiere cause de tout, ou meme de rejeter la notion de cause; et, au nom de la science qui est tout pour eux, ils se vantent de ne pouvoir rien expliquer.

Ils evitent du moins la contradiction de certains esprits plus moderes qui se disent deistes, mais qui, en presence du bien et du mal melanges dans ce monde, au point de n’etre a leurs yeux qu’un chaos et une irremediable confusion, croient que Dieu a abandonne a lui-meme le monde qu’il a cree ou ordonne, et ne voient pas qu’ils attaquent a fond les attributs d’un Dieu tout-puissant, souverainement sage, juste et bon, ou s’ils le voient, ils ne prennent pas en peine de mettre de l’ordre dans leurs propres idees.

Quant a ceux qui, par une science raisonnee et inattaquable, ou par une foi sure et inebranlable, reconnaissent dans ce monde Taction creatrice et conservatrice de Dieu, ils ne cherchent pas la raison du bien qu’il y a dans le monde. Cette raison est dans la bonte meme du Dieu qu’ils adorent ; mais il n’y voient pas aussi facilement la raison du mal. C’estce cote de la question qui fait prendre aux esprits dont nous parlons, c’est-a-dire aux vrais philosophes et aux vrais chretiens, des attitudes diverses, les uns nevoulant pas scruterles desseins de la majeste di-

vine, les autres ne voulant relever en cela que de la lumiere de leur esprit, et d’aulres enfin gardant la foi et cherchant a en rendre raison : Fides quxrens intellectum.

II y en a qui, ne consultant que leur raison, expliquent simplement le mal physique, le mal de la peine, par les lois de la nature, dans leurs rapports avec la sensibilite ; et le mal moral, le mal de la faute par la liberte de choisir entre le bien et le mal. Ils regardent cette vie comme une epreuve, ce monde comme une ebauche, et recourent a une autre vie pour completer celle-ci, et realiser la perfection de l’ordre par une juste repartition de chatiments et de recompenses qui ne sont pas accordes dans ce monde, avec une exacte equite, au vice et a la veriu. Ils s’en tiennent ainsi a Fetat de nature pure. Mais, en restant dans ces termes, rendent-ils bien compte de tous les degres de perversite morale que l’on constate dans le monde? N’y remarque-t-on pas parfois un tel amour du mal pour le mal, que la raison se sent pressee d’en reconnaitre, ou du moins d’en recliercher la cause dans une degradation originelle (1 ) ?

II y en a d’autres qui, partant des donnees de la foi, vont trop loin et tombent dans Fexces oppose. Non-seulement en fait, mais en droit, ils ne s’expliquent la souffrance que par le peche, et les peclies

(1) Peut-6tre cependant pourrait-on decliner encore celie conclusion, en ne voyant dans ce ddsordre que rimpatience de tout joug et l’inddpendance absolue, meme & l’dgard de toute id^e du devoir et du bien.

INTRODUCTION

actuels eux-memes que par le peche originel, c’esta-dire par le peche que les chefs du genre humain, consideres comme tels, ont librement commis, et dont la tache et la peine, transmises par voie de generation, sont contractees comme decheance par tous leurs descendants.

Mais cette conception enveloppe plus d’une difficulte. II y a la un point de fait et un point de droit. II est vrai qu’en fait, I’homme, au moment de la creation, a ete eleve a l’ordre surnaturel et etabli dans un etat de justice et de saintete, exempt de la vicieuse concupiscence, de la souffrance et de la mort(1), qu’il est dechu de cet etat par sa desobeissance, et qu’il a entraine dans sa chute toute sa race, c’est-adire tous les homines. En fait, les peches des homines et les maux qui en sont les suites viennent done du peche d’Adam. Mais le peche d’Adam lui-meme vient de Tabus de sa liberte, et il s’explique suffisamment par-la. Des lors, quand meme notre premier pere n’aurait pas failli, comme souche du genre humain, ses enfants auraient encore pu , par leurs fautes personnelles , perdre les privileges acquis a la race (2).

Le point de droit est que Tetat surnaturel dans lequel Thomme a ete constitue au moment de la creation, a ete une pure liberalite ajoutee au bienfait meme de la creation. Assurement, en effet, cet etat aurait

(1) Ce qui ne veut pas dire que l’homme fut toujours demeurd sur la terre, mais qu’il serait alld dans l’autre vie sans passer par la mort.

(2) S. Th., 1, q. 100, art. 2, ad primum.

ete du a la nature, comme le disait Baius, condamne par S. Pie V, Gregoire XIII et Urbain VIII ; et cet etat n’eut pu, d’aucune maniere, etre appele surnaturel, comme Favouait encore Baius (1). Gela veut dire que Dieu aurait pu creer l’homme dans Fetat de nature pure qui exclut d’un cote la grace, et de l’autre la tache originelle; et, a cela pres, dans Fetat oil naissent actuellement les hommes. Et c’est en ce sens qu’a ete condamnee une autre proposition de Baius : « Deus non potuisset ab initio talem creare ho- « minem qualis nunc nascitur (2). » La preuve du peche originel par le seul examen du monde ne peut done 6tre tiree que de phenomenes moraux exceptionnels , comme nous l’avons insinue plus haut ; et il n’est pas facile de la rendre rigoureuse, et de s’elever, par la raison seule, au-dessus d’une haute vraisemblance.

Apres Fexpose de ces principes, ou, si Fon veut, apres cette digression necessaire, nous examinerons brievement Faction de la divine Providence dans les maux de cette vie, en prenant ce monde tel qu’il est, par suite de la creation, de la chute et de la redemption ; mais nous ne dirons rien qui ne puisse s’accorder avec Fhypothese meme de Fetat de nature pure.

1 0 11 est vrai, en fait, que les peines existent dans le monde a cause du peche ; et n’y eut-il que le peche ou la decheance originelle, personne n’aurait le

(1) Prop. 21-24.

(2) Prop. 55. — Voir Casini.

INTRODUCTION

droit de se plaindre de la part de souffrance qui lui est faite. Car, d’une part, Dieu ne doit 1’ existence a personne ; et d’autre part, il ne donne et n’impose a personoe une existence pire que le neant, surtout si Ton tient compte de 1’ autre vie, qui fait toujours de l’existence un immense bienfait.

2° Les maux ou les peines tombent sur le juste comme sur le coupable. Dieu fait lever « son soleil « sur les bons et sur les mediants, et tomber la « pluie sur les justes et sur les impies (1). » C’est la une loi generate a laquelle il y a quelques derogations visibles etbeaucoup d’in visibles, mais qui ne pourrait etre supprimee, sans que la nature elle-meme fut changee, ou qu’il se melat a la nature, une immense combinaison de miracles continuels. Il est vrai que, pour le coupable, il y a des peines qui resultent du desordre meme; mais il est vrai aussi que le juste s’en attire ou s’en impose par les sacrifices qu’il fait a la vertu. Toutefois elles sont adoucies dans celui-ci par la soumission et l’esperance ; et aggravees dans V autre, par le remords, quelquefois meme par le desespoir.

3° Les prosperites des mediants sont ordinairement peu durables, le desordre moral qui les a produces ou favorisees a, en lui, tout ce qu’il faut pour les miner et pour les detruire. Elies ont d’ailleurs cela d’inquietant, qu’ elles sont souvent la seule recompense de ce qu’il peut y avoir de vertus naturelles

[ (I) Matth. V, 45.

dans un homme qui a ferme son coeur a toute esperance d une autre vie. Au contraire, les adversites sont, pour le juste, un rnoyen d’expier le passe, de se preserver pour Pavenir, d’acquerir de grands merites, de se menager une existence heureuse au dela du tombeau; en meme temps qu’il contribue puissamment au bien des autres par de grands exemples de resignation et de patience, et par des satisfactions efficaces, grace a la reversibilite des merites.

4° On trouverait plus regulier que les justes fussent heureux en ce monde, et les mechants malheureux. Mais souvent les prosperites seraient un danger et un piege pour les premiers, et souvent aussi les adversites sont des graces pour les seconds. D’ailleurs si les biens et les maux etaient distribues sur la terre selon les degres de merite et de culpabilite, la vertu perdrait les occasions qu’elle a de s’elever, et serait exposee a prendre ses motifs au-dessous d’ellememe. Les biens de cette vie, qui se diminuent en se partageant, attireraient tout a la fois la vertu et la cupidite ; et ceux de l’autre vie qui se communiquent, sans se diminuer, n’exciteraient les desirs que des ames plus elevees. Les adversites du juste et les prosperites de l’impie, si elles peuvent soulever des doutes contre la Providence, dans les esprits chancelants sur les verites de la religion, donnent constamment en perspective a ceux qui sont fermes, une autre vie oil l’ordre parfait doit se retablir et regner.

5° On peut admettre avec le comte de Maistreque,

tout bien compense, les justes sont plus heureux que les coupables, meme sur la terre. Ce ne serait pas supprimer les faits sur lesquels se fonde la preuve de l’existence d’une autre vie, heureuse pour les bons, et malheureuse pour les mechants. En effet, il y a dans ce monde, comme on peut le voir aisement, assez de vices sans chatiments et de vertus sans recompenses, pour qu’il y ait une autre vie, oil Dieu ramene a l’ordre les irregularites de celle-ci. Et si Dieu est maitre de ses dons, au moins doit-il faire justice des prosperites qui viennent precisement du vice et des adversites qui ont leur source dans la vertu meme et dans les sacrifices qu’elle a demandes et obtenus : « Si in hac vita tantum, disait saint Paul, in Christo « sperantes sumus, miserabiliores sumus omnibus « hominibus (1). »

6° II est certain que les nations ou les societes s’attirent par leurs folies ou leurs crimes , des catamites publiques auxquelles participent les bons et les mechants. Mais il ne parait pas moins certain , bien que ce soit moins evident et moins frappant , qu’il y a plus de personnes que Ton ne pense qui prennent une part active ou passive aux desordres moraux, sources des troubles interieurs, des guerres du dehors ou des chatiments de la divine Providence, ne fut-ce que par la connivence de la Iachete, ou de la peur. Mais faut-il admettre avec le comte de Maistre que les societes, ou corps moraux n’ayant

(I) Cor. xv, 19.

rien a esperer dans l’autre vie, ont ici-bas le sort cju’ils meritent? Rien ne semble forcer a le reconnaitre. Car les societes elles-memes n’ existent que pour les individus dont elles sont composees ; et la part de chacun aux calamites publiques, est, a divers degres, pour les uns une expiation, etpour les autres une salutaire epreuve.

G’est dans le cadre de ces verites generates qu’il faut placer le livre de Job ; et au point de vue de ces verites, qu'il faut apprecier le sujet du livre. M. Le Hir apres avoir expose le plan de ce livre, et en avoir fait une analyse courte, exacte et vive dans son introduction, en determine ainsi le sujet. « Le livre tout « entier roule sur une seule proposition, laquelle est « reproduce avec une richesse de pensees ; avec une « force de sentiments et une variete de descriptions « et d’images vraiment inepuisables. Cette proposi- « lion unique, ce point de doctrine qui fait tout le « but de l’ouvrage, et qui resulte manifestement de « l’analyse que nous en venons de faire : c' est quici- « has , les biens et les mciux ne sont pas V apanage « inevitable du vice on de la vertu; mats que Dieu « les repartit a chacun selon son bon plaisir et les vues « impenetrables de sa providence , se reservant a a manifester sa pleine justice, dans un monde meil- « leur que celui-ci (I). » II est vrai, a que cette

(1) C’est pour apprendre k Job que l’homme doit recevoir avec soumission, et non scruter avec prdsomption, les decrets adorables et mysidrieux de la Providence, que Dieu ddploie a la fin du livre les magnificences de la creation.

INTRODUCTION

« derniere idee, ajoule M. Le Hir, n’est pas formcl- « lement exprimee. Nous voyons au contraire, ici « comme dans l’histoire du patriarche Joseph, que « Job apres avoir passe par l’epreuve en est recom- « pense des la vie presente.... Notable difference « entre ce livre et celui de l’Ecclesiaste ou 1’auteur « ne montre le retablissement de l’ordre que dans « la vie future. » Mais « il serait ridicule, dit-il en terminant, « d’en conelure que Job ne croyait pas a « une vie future ; tout son livre depose le con- « traire(l). »

II. Maintenant que l’objet du livre, le but de l’auteur est bien determine, nous allons etudier ce livre ou poeme. comme une oeuvre litteraire, examiner son caractere general, sa forme specifique, et indiquer quelques-unes des beautes dont il est rempli.

M. Ancillon, pasteur protestant de l’eglise francaise de Berlin, dans un « discours sur la question : « Quels sont, outre V inspiration, les caracteres qui « assurent aux livres saints, la superiority sur les livres « profanes ? (2) » s’excuse d’envisager les livres sacres sous un point de vue purement humain, et dit que ce « point de vue n’est point nouveau, et qu’il « a ete suggere par la piete meme de ceux qui etaient « bien eloignes de s’y borner (3) ; » et dans ses re-

(1) M. Le Hir, Liv. de Job, introd., art. 1.

(2) Diseours qui a remporld le prix de l’Acad^mie de la Conception h Rouen, en 1778.

(3) Preface, p. 6.

marques, il cite a la tete de plusieurs travaux de divers auteurs, un passage de Bacon sur le livre de Job. Si quelqu’un, dit le celebre chancelier d’Angleterre, parcourt avec soin « ce livre de Job, il le « trouvera tout rempli des mysteres de la philoso- « phie naturelle, par exemple, sur la cosmographie « et la rondeur de la terre, sur l’astronomie et les « mouvements des astres, sur les generations des « animaux, et les matieres metalliques « vein metalli- « cam (1). »

Il faut bien convenir quela doctrine de la rondeur de la terre, n’est pas nettement cxprimee dans le livre de Job; et que Bacon a partage a cet egard, l’opinion trop hasardee de plusieurs interpretes. Mais Job dit expressement que Dieu a etendu l’aquilon sur le vide, et suspendu la terre sur le neant by (2)> expression que Ton trouve a la

verite, dans Ovide :

Terra pilse similis, imllo fulcimine nixa (3).

et dans Ciceron qui cherche a l’expliquer (4). Toutefois Job a precede ces auteurs de bien des siecles, il s’est d’ailleurs eleve fort au-dessus de tous les anciens Grecs et Romains, de tous les Sages de l’antiquite profane, par les hautes et pures idees qu’il

(1) Ancill., Remarques , I, p. 121.

(2) Job xxvi, 7.

(3) Fast. VI, 260.

(4) Tusc. v, 2, 4, cit£s par Rosenmiil, In Job , 1. c.

INTRODUCTION

presente de la vertu, de la Providence, des attributs de Dieu et surtout de son unite qui s’est rapidement effacee des croyances populaires, et qui, quelques siecles avant le Christianisme, n’etait commune dans aucune autre nation que le peuple juif : circonstance qui n’est pas sans donner pourle moins une grande vraisemblance a la constante conviction de ce peuple, que ses prophetes ont ete inspires de Dieu, dans un sens vrai, dont l’inspiration poetique n’est qu’une bien faible image et une pale imitation.

Entre le prologue compris dans les deux premiers chapitres, et l’epilogue renferme dans le quarantedeuxieme et dernier, le livre de Job se compose d’une suite de discours des trois amis de Job qui parlent, chacun a trois reprises successives, et dans le meme ordre , et de Job qui leur repond immediatement d’une maniere victorieuse. Mais le jeune Eliu dans un long et emphatique discours, attaque le saint patriarche sur ses pech6s secrets ; et alors Dieu fait entendre sa voix du milieu d’un nuage, pour justifier son serviteur, dans un majestueux discours qui est le plus magnifique morceau de ce livre sublime.

II ne faudrait pas chercher, dans cette discussion, la precision des idees et des expressions, la methode rigoureuse, les raisonnements serres d’une argumentation scholastique. II ne faudrait pas meme y chercher la forme de discussion nette, vive et pressante que l’on rencontre assez souvent dans les livres, et dans les discours denotre Europe moderne, bien que

l’on ait perdu beaucoup, par la confusion des idees, et parl’affaiblissement des esprits, dela fermetequel’on devait, avant tout, au christianisme, et plus que Ton ne pense, selon la remarque de Leibnitz, d la methode scholastique , et, surtout, a la severe exactitude de l’orthodoxie, et de la saine theologie. Ce serait encore 6tre trop exigeant que de demander au livre de Job, la sobriete de details, la precision de termes, la marche reguliere et classique des philosophes ou m&me des poetes de l’ancienne Rome et de la Grece; car le genie oriental est bien different du genie grec qui a marque de sa profonde empreinte la civilisation romaine, et celle de l’Europe moderne. « Nous de- « mandons, dit Herder, de la concision dans les dia- « logues, de la suite, de la clarte dans les idees, « tandis que les Orientaux ecoutent toujours avec « patience. Ils aiment les longs discours, surtout « lorsque ce sont des vers, comme ceux du livre de « Job, que Ton peut comparer a des perles, tirees « du fond de la mer, negligemment enfilees, mais « precieuses. Toute la sagesse, toute la science des a temps antiques est renfermee dans ce livre. II « me semble que j’entends une voix qui me parle a « travers les pays et les siecles les plus eloignes, une « voix qui a passe sur les ruines de plus d‘une « grande revolution du gout, une voix de trois ou « quatre mille ans peut-etre (1). Chaque idiome,

(1) Herd., Hist, de la poes. des Ileb 4® dialog, trad, fran?, de Mme de Carlowitz, p. 70.

INTRODUCTION

« cliaque nation, chaque climat a des sources poeti- « ques qui lui sont propres (1). »

Cependant on peut trouver en dehors des livres del’Orient, des analogies frappantes avec lamethode du livre de Job. Les discours des lieros d’Homere rappellent assez ceux de Job, de ses amis et de Dieu lui-meme qui vient clore le debat. Les dialogues de Platon sont incomparablement plus coupes. L’expression y est purs, noble, elegante, sans recherche; la discussion vive, animee, quoique toujours contenue. Mais souvent les interlocuteurs y exposent et suivent leurs idees, sans s’astreindre beaucoup, a tenir compte, de celles des autres, pour les refuter ou les modifier directement ; et c’est une des raisons pour lesquelles les conclusions demeurent si flottantes. Les trois interlocuteurs des Soirees de Saint- Petersbourg, gardent plus longtemps la parole, chacun avec ses allures respectives, et bien qu’il n’y ait entre eux que des nuances d’opinions, il n’en resulte pas moins une grande difficulty de donner, a la pensee de P auteur du livre, sa juste mesure. Dans nos cornices, et meme dans nos assemblies legislatives, les discours prepares d’avance sur une question sont souvent moins penetres les uns des autres que ceux de Job et de ses amis. Ici du moins la conclusion se prepare de proche en proche et sort a la fin, pleinement degagee et avec eclat. Cette conclusion est neanmoins suspendue parfois, et en appa-

(t) Herd., p. 81 .

rence entravee, comme on le voit aussi dans le livre de l’Ecclesiaste. Job en soutenant qu’il n’est point puni pour ses peches, que les impies sont souvent heureux sur la terre ( 1 ), semble parfois exceder dans sa defense, en employ ant des expressions trop fortes, comme il le reconnait dans le cours de la discussion (2) etsurtoutala fin (3).

M. Le Hir, dans son introduction, defend la verite historique du livre de Job, et examine jusqu’a quels details il faut l’etendre, par rapport aux discours. Nous nous en tiendrons la sur ce point. Mais si Ton s’attache a la forme du livre, on peut et Lon doit meme le regarder comme un poeme dont le but est de mettre en grand relief une des verites les plus interessantes pour l’humanite. « J’ai retrace, dit « Herder, quelques faibles traits du plan sublime de « ce livre... Les plus fortes consolations, les plus « hauls enseignements resultent du cadre meme du « livre. Ce cadre en fait Y epopee de l’humanite, la « theoclicee de Dieu (sic) non en paroles, mais par « des evenements predestines et par une action si- « lencieuse et tranquille : Ecce spectaculum dignum « ad quod respiciat intentus operi suo Deus. Ecce « par deo dignum vir fortis cum mala fortuna comet positus » (4).

Quand Herder designe ce livre par des titres aussi

(1) Job xxi, 6-15. Il dit aussitot que cc bonheur est vain, Ce qu’IIerdcr ne parail pas avoir assez remarqu^ (5e dial., p. 107).

(2) xxvii, 2.

(3) xlii, 1-6.

(4) Herd., 5edial., supplement p. 109 et 110.

INTRODUCTION

disparates que ceux d’epop^e et de theodicee, il montre l’intention de ne le caracteriser que d’une maniere generate, sans determiner a quelle classe precise et specifique de composition litteraire et poetique, il veut le rapporter. Et c’est avec raison ; car on le rapporterait a quelques-uns des genres ou a quelques-unes des especes de la classification qui nous vient des Grecs, et qui malgre ce qu’elle a de solide ou d’ingenieux, ne dit pas le dernier mot, pour tous les peuples, ni par consequent pour les Orientaux dont le caractere est si different de celui des Grecs. On a cherclie a montrer que tous les types poetiques des litteratures classiques de la vieille Rome, de l’ltalie moderne et de la France, nous viennent de la Grece, aux creations de laquelle on n’a rien ou presque rien ajoute (1 ) . Mais quoiqu’il en soit de cette assertion generate, elle est etrangere aux peuples de l’Orient, comme aussi aux anciens peuples du Nord, qui n’avaient pas eprouve l’influence de cette civilisation.

Si 1’on part de l’idee que le P. Le Bossu se fait de l’epopee, on ne peut songer un instant a donner ce nom, au livre de Job. Le bon Pere genovefain n’a fait que consacrer ses loisirs a degager ce qu’il y a de commun dans l’lliade, l’Odyssee et l’Eneide, pour en faire les lois inviolables du poeme epique (2). On ne pourrait pas d’avantage renfermer le livre de

(1) Ch. Denina (litterateur piemontais), Discours, etc.

(2) Traite du poeme epiq., 1693.

Job dans le cadre un peu plus large trace a ce genre de poeme, par Aristote, Horace, Boileau, Yida, dans leurs ouvrages sur Part poetique. L’interet est suspendu dans le livre de Job ; le saint Patriarche qui avait bien supporte les humiliations et les douleurs venues de la main de Dieu s’indigne des reproches, des fausses imputations et des soupcons injurieux de ses amis. Il defend son innocence avec une ardente passion, s’emporte parfois a des expressions ontrees, oil le respect meme a Pegard de Dieu n’est pas toujours assez conserve; puis il se reprend, se corrige, et finit par ajouter a sa resignation, et a la patience avec lesquelles il avait accepte Pextremite de ses epreuves, le repentir d’avoir voulu trop se justifier. Mais malgre cet interet, il n’y a pas dans le livre, faction, lenoeud, l’intrigue, la fable, en un mot, qui est fame et Pessence de Pepopee ; car Pinteret dont on vient de parler s’attache a une situation qui ne change pas jusqu’au denouement final et providentiel.

C’est aussi pour la meme raison, comme le remarque le docteur Lowth, qu’on ne peut pas y voir un drame (1). Le sujet du livre de Job a sans doute, des rapports avec celui de la tragedie d’Eschyle, « Promethee dans les fers (2). » Mais il y a dans cette piece, un mouvement, une action, qui manque au

(4) De sac. poesi Heb. prael., 32.

(2) Il tient le milieu entre « Promethee , ravisseur du feu , » et « Promtthde ddivre, » et c’est la seule qui soit rest6e des trois tragedies du vieux poeie grec.

INTRODUCTION

livre hebreu. La figure de Promethee est, d’ailleurs, obscure, a raison du melange et de la confusion des traditions sur ce beros mytbologique (1). II est une haute personnification de Pintelligence, et se recommande par de grands services rendus a Phumanite. Mais il ne se signale point par sa patience comme Job, et son attitude a Pegard de Jupiter, ne se concilie avec la religion des Grecs, qu’en remontant aux temps anterieurs a Homere qui a glorifie Jupiter, malgre ses crimes ; tandis que les traditions plus anciennes dont on peut suivre les traces meme dans lespoetes plus recents, nous le represented comme un dieu usurpateur, parvenu par la perfidie, la violence et le parricide (2), en un mot, comme le demon.

Le docteurLowth s’attache, avec raison, a refuter ceux « quiparlent de l’ordre regulier de la conduite « de la piece, de la catastrophe, de Pintervention « de la divinite, comme artifice dramatique » ; et d’autres encore qui « portent meme Pexactitude « jusqu’a compter le nombre des actes et des « scenes, etc. (3). » Il fait voir que les tragedies de Sophocle, OEclipe Roi et OEdipe a Colonne , malgre les malheurs du beros (meles de tant d’borreurs) et entraines par un implacable destin, n’ont pas de rapport avec le livre de Job ; et il en tire cette sage conclusion : « En contestant au poeme de Job, le

(1) Mich. Biogr. univ., t. LXV, Promethee.

(2) H6siode.

(3) Ibid., trad, de Roger, t. II, p. 263.

« ti t re de drame regulier, je ne cherche pas a en dirt minuer le m^rite. C’est un reproche qu’on pour- « rail faire, avec plus de justice, aux critiques qui « ramenant cet ouvrage a des regies de convention « auxquelles il ne doit pas etre assujetti, en font une « production irreguliere et bizarre, tandis qu’il « forme dans son genre un morceau aussi parfait « que sublime (!). » Rosenmiiller fait la meme observation a propos de ceux qui ont cherche dans ce livre, un poeme epique(2!) ; rnais M. Salgues, litterateur demeriteetd’excellentes intentions, adonne dans Fecueil, en regardant « le poeme de Job comme un « drame dans l’enfance de l’art; un ouvrage, tel « qu’on peut Fattendre des premiers ages du « monde (3). »

Le livre de Job n’est done pas un drame; mais, comme le dit le docteur Lowtli « sa forme est vraimerit dramatique » (4). Herder, parlant de ce caractere du genie poetique qui consiste a animer la nature, dit que « sous ce rapport, on peut appeler « Ossian le frere de Job » (5). L’habile professeur de « Leyde dont nous avons souvent cite le traducteur « frangais (6), pousse sa comparaison plus loin.

(1) Ibid., p. 275.

(2) Proleg. in Job., IV, p. 22.

(3) De la litt. des Ileb., cli. VI, p. 9!.

(4) De sacra poesi Heb. prael ., 32, vers le com., trad, de Roger, l. II, p. 1 63.

(5) Dial. 4e, fin, p. 86.

(6) Nous avons lu autrefois Uoriginal, mais nous n’avons en ce moment, sous la main, qu’une traduction.

INTRODUCTION

« S’il existait, dit-il, un genie divin qui sut allier la « majeste et la hardiesse de Job, avec la douceur et « la sensibilited’Ossian, avec la richesseetla sagesse « d’Homere, et qui encore, put mettre a profit les « lumieres et les decouvertes de notre siecle, non « pour comprimer l’essor de son ame, mais pour « s’elever d’un vol plus assure, jusqu’au sanctuaire « de la nature, all ! sans doute, un tel genie serait « digne de fixer l’admiration et le suffrage de tous « les autres poetes (1). » Herder a exprime au fond, le memejugement quand il a dit : « Donnez-moi un « poeme oil notre physique, nos decouvertes etnos « opinions sur la structure de l’Univers soient expo- « sees par des images aussi concises, par des pera sonnifications aussi vivantes , par des interg pretations aussi justes, et d’apres un plan en- « trainant qui soit a la fois un moclele d’unite et de ct variete; enfin, donnez-moi un poeme qui reunisse « toutes ces qualites a un aussi liaut degre que le « livre de Job, et je le prefererai a plus d’une epo- « pee heroique. II est vrai que j’exige avant tout, oc l’animation des objets par lessens, Interpretation « de la nature par le coeur; et pour la raison, unbut « arretedanslacomposition,commedans Texecution. « Ge dernier point surtout manque entierement a la « plupart de nos modernes poetes de la nature

Leprofesseur hollandais, cite plus haut, voit, dans

(2) Herd., dial. 4% p. 84 et 85.

l’inspiration poetique, la source des connaissances de l’ordre physique et de l’ordre moral, que Ton admire dans les grands poetes. <x Le poete, dit-il, est... « l’interprete de la nature. II est aussi celui de la « vertu. Cette affection (celle du poete), qui n’est « due ni a la science ni a l’art, mais qui descend « dans son coeur, par une sorte d’inspiration ce- « leste(l), a une telle puissance que le veritable « poete s’eleve au-dessus de l’ignorance, de la fero- « cite et des moeurs depravees de son siecle. Son a ame attachee a la contemplation, a la vue, pour « ainsi dire, de Dieu et de la nature, s’arrache aux « entraves des erreurs populaires et prenant son vol « d’un point plus eleve, elle decouvre et poursuit « avec Constance, les lois eternelles de la sagesse et a de la vertu, dont une vue plus claire est reservee a « des siecles meilleurs (2). »

11 faudrait un livre beaucoup plus long que celui de Job meme, pour faire remarquer en detail les beautes poetiques et litteraires dont ce livre est rempli ; il n’y aurait qu’a le copier et a le commenter tout entier; car les traites de poetique ne signalent aucun genre, aucune espece de beautes, dont on ne trouve la, les exemples les plus beaux et souvent les plus sublimes.

(1) Inutile de rdp^ler ici que cette « sorte d’inspiralion » n’est qu’une faible imitation, ou, comme le dit Topffer, « le reflet de l’inspiration divine du prophele ». (Reflex, et menus propos d'un peintre genevois, liv. IV, ch. XX, note.)

(2) Rau, Disc., p. 14 et 15.

Mais il y a heureusement un moyen plus court, plus agreable, et qu’aucun autre ne peut d’ailleurs supplier entierement, c’est de lirele livre meme, ou dans l’original ou dans l’exacte et magnifique traduction de M. Le Hir.

On ne trouve, nulle part, rien de plus grand et de plus beau que le tableau de la creation, dans le discours de Job (1) et dans celui de Dieu (2). Le docteur Lowth admire la description du tonnerre (3). Mgr Plantier, Feloquent eveque de Nimes, dans ses « Etucc des litteraires sur les poetes bibliques, » ou il a reproduit etant encore jeune pretre, les lemons qu’il avait donnees a la Faculte de theologie deLyon, et ou sa brillante imagination s’est ouverte une libre carriere, dans les limites fixees par le gout; Mgr Plantier rapporte la description grandiose de Forage dans le livre de Job, la compare a celle qu’en a faite M. de Lamartine, et montre que les grands traits du poete sacre vont plus loin, et sont de meilleur gout, que les details coules dans les vers harmonieux du poete frangais. Prenant ensuite a partie la description si justement admiree, que Yirgile a faite du cheval dans ses Georgiques , et que Delille a si bien traduite, il la met en parallele avec la description si vive et si solennelle de Fardent coursier, dans le livre de Job, et conclut par ces courtes pace roles : « S’il est vrai de dire que le poete roll) Job. xxvi.

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