‹ Le Livre de JobChapitre 7 sur 82 · IV · texte numérisé non relu

IV

(5) Jericho.

freres et avait porte sa tente jusqu’a la vallee de Sennim, pres de Cedes (1).

Or, Jahel etant sortie au-devant de Sisara, lui dit : « Entrez chez moi, seigneur, entrez et ne craignez « point. II entra done dans sa tente, et elle le couvrit d d’un manteau. Sisara lui dit : Donnez-moi, je vous « prie, un peu d’eau; car j’ai bien soif. Elle ouvrit « une outre pleine de lait et lui donna a boire, et « remit, le manteau sur lui. Alors Sisara lui dit : <r Restez a la porte de votre tente, et si quelqu’un « vient, vous interroge, et vous dit : Y a-t-il quel- 4 qu’un ici? vous repondrez : Non. Alors Jahel, « femme d’Haber, prend un grand clou de sa tente, « arme sa main d’un marteau, et entrant sans bruit, « elle enfonce le clou dans la tempe du general qui « est cloue contre terre, et passe du sommeil de la « lassitude a celui de la mort. En meme temps arriva « Barac poursuivant Sisara, etc. » (2).

Yoila le recitdans toute sa simplicity et le fait dans toute sa rudesse barbare.

II est evident que ce dernier trait souleve des questions de haute moralite. Mais il faut avouer aussi qu’elles ont ete agitees et resolues avec une passion et une partialite qui n’ont pas toujours fait dans ce cas, aussi large qu’ailleurs , la part du patriotisme pour Jahel, ni celle de l’enthousiasme pour Debora. Nous n’aurons pas de peine a aborder ces questions,

(1) iv, 12.

(2) Judic. IV, 17-22.

INTRODUCTION

en peu de mots , froidement et sans parti pris ; car nous savons que la verite n’a besoin que d’elle-meme pour se defendre,

1° II est necessaire, avant tout, de se faire une idee aussi juste que possible, de l’etat des moeurs, dansle pays et a l’epoque des evenements. Le genie de Moise, illumine des clartes divines, ne rayonnait plus sur le peuple d’Israel ; et meme ce peuple etait deja trop eloigne de sa sortie d’Egypte, pour conserver les traces de cette antique civilisation. La terre qu'il occupait venait d’etre ravagee par des guerres d’extermination. Les peuples au milieu desquels il vivait etaient petits , nombreux et divises les uns contre les autres, autant que contre les Juifs, Ceuxci n’avaient pu maintenir leur cohesion ; une partie des Cineens avait traite a part de la paix avec les Chananeens. Lors de l’appel a la guerre sainte, les tribus d’Ephrai'm, de Benjamin et d’lssachar, du moins une partie de leurs chefs se joignirent aux tribus de Nephtali et de Zabulon (1). Mais les tribus de Galaad, de Gad et d’Aser demeurerent en repos (2). Si cellede Ruben s’ebranla, cefutpour deliberer, tout en restant sous le charrne de sa vie champetre (3) ; et les maledictions contre Meroz (4) montrent que cette cite avait expressement refuse de repondre a l’appel de Dieu.

(1) v, 14 et 15.

(3) 15 et 16.

DU CANTIQUE DE DfiBORA.

La civilisation des Hebreux avait baisse depuis leur entree dans la Terre promise. « Aux jours de « Samgar, s’ecrie Debora, aux jours de Jahel, les « routes etaient desertes, les voyageurs ne mar- « chaient qu’en des senders detournes, les chefs « avaient disparu d’lsrael, quand moi, Debora, je « me levai comme une mere en Israel. Israel s’etait a choisi des dieux nouveaux. De la sa puissance de- « voree. Trouvait-on un bouclier, une lance, parmi « quarante mille Israelites ? » On se demande, en presence dece dernier detail, si les Israelites n’etaient pas deja dans un etat semblable a celui oil ils sont reduits par les Philistins plus d’un siecle et demi apres, alors qu’ « il ne se trouvait point de forgeron dans « toutes les terres d’lsrael. Car les Philistins avaient « pris cette precaution, pour empecher que les He- « breux ne forgeassent ni epees ni lances. Et tous « les Israelites etaient obliges d’aller aux Philistins ( 1 ) <x pour faire aiguiser les socs de leurs charrues, leurs « hoyaux, leurs cognees, etc. (2).

2° Si Jahel, dans le concours de circonstances que nous venons de rappeler, avait sauve Sisara, on aurait lieu de la louer d’un acte genereux d’hospitalite dont les droits etaient particulierement respectes en Israel. Meme avant toute promesse, Sisara avait bien quelque raison de compter sur cette hospitalite, puisque son pays etait en paix avec la famille de

(1) Us Etaient, sans nul doule, 6lablis en diverses stations, & la portae des Israelites.

(2; Reg. xiii, 19, 20, etc.

INTRODUCTION

Jahel. De plus, cette femme, en l’invitant a entrer, avait contracts l’obligation de ne pas le trahir; elle avait meme accueilli, au moins avec un silence qui pouvait paraitre approbatif, la demande que lui avait faite Sisara d’etre averli, s’il survenait du danger. Enfin rien ne pouvait autoriser Jahel a mentir et a tendre un piege a la confiance du general ; Dieu meme ne pouvait la dispenser de la loi naturelle qui defend le mensonge; et si Ton considere ce mensonge comme le moyen dont Jahel s’est servie pour attirer en son pouvoir Sisara desarme, on ne peut s’empecher de regarder le coup de main qui a suivi comme un assassinat menage par une trahison. La faute serait d’autant moins excusable aux yeux des Israelites qu’ils s’etaient fait remarquer par leur fidelite a la parole donnee (1), meme lorsqu’elle avait ete extorquee par des manoeuvres mensongeres; et cela a l’egard d’habitants qu’ils voulaient et dcvaient chasser de la terre promise. On le voit pour l’affaire des Gabaonites (2), en faveur de qui, neanmoins, Dieu intervint, peu apres, par un miracle eclatant (3).

3° Mais a l’arrivee de Sisara, Jahel jouissait-elle de toute la liberte qu’elle pouvait desirer ? Etait-elle obligee de donner asile a ce general vaincu et mis en fuite? Et pouvait-elle le lui refuser impunement? II y avait, il est vrai, des relations pacifiques entre sa

(1) Judic. I, 23-26.

(2) Jos. ix, 3, 4, etc.

(3) x, 3, etc.

DU CANTIQUE DE DfiBORA.

famille et la patrie du general? Mais jusqu’a quel point ces relations avaient-elles ete librement acceptees ou imposees par la force? Quelles obligations avaient ete nettement stipulees ou etaient determinees par le droit des gens de cette epoque ? L’idee du droit public n’etait-elle pas alors tellement alteree ou effacee que le vainqueur se regardait trop souvent comme le maitre absolu du vaincu et pouvait a son gre le depouiller, le reduire en esclavage ou le mettre a mort? De plus, la famille de Jahel n’etaitelle pas moins liee encore avec le roi d’Asor, qu’avec les Israelites dont elle faisait partie, par une glorieuse adoption que le temps et des vicissitudes communes avaient encore consacree? Jahel se trouvait dans la situation la plus perplexe, soit qu’elle refusat asile a un homme de guerre, encore redoutable pour elle, seule alors a garder sa tente, soit qu’en lui sauvant la vie, elle se fit accuser de trahison par les Hebreux. II est vrai qu’elle a fait elle-meme des avances a Sisara, mais c’est quand le general est arrive a sa porte, en fondant peut-etre sa securite sur l’alliance dont on vient de parler (1 ).

4° Si , a ce moment , Jahel avait pris la fuite ou ferme sa porte, on aurait de la peine a formuler contre elle un reproche fonde. Si meme elle avait tue Sisara, on ne trouverait rien, dans l’histoire de ces evenements et dans les principes eternels de la raison , qui imprimat evidemment , a cettejaction, la tache d’un

(I) Judic. IV, 47 et 48.

INTRODUCTION

meurtre injuste. On sc replie done pour accuser Jahel, sur la promesse qu’elle avait faite. Mais peutetre a-t-elle regarde cette promesse coinme un stratageme, autorise plus ou moins peut-etre, aiors surtout, par les Iois de la guerre. C’eut ete une grossiere erreur, mais cette erreur serait une sorte d’ excuse. Dans les temps d’oppression, on est en danger de mettre les faits a la place du droit, le faux a la place du vrai. On sent bien que Ton peut employer la force a recouvrer le droit, mais on se trompe souvent sur ce qui est legitime; on est expose a justifier par le but, les moyens memeles plus injustes, et a se faire illusion sur les regies generates de 1’equite, meme sur la defense du mensonge : tant les limites du vrai et du faux, du bien et du mal deviennentincertaincs ! Considerations qui, si elles ne justifient pas l’acte en lui-meme, peuvent en ecarter ou en diminuer la culpabilite, par une sorte de bonne foi.

De plus, qui sait si Jahel n’a pas fait d’abord sincerement, la promesse, dont elle se serait ensuite departie, soit a raison du mal qu’untel ennemi pouvait encore faire aux Ilebreux, soit a raison de celui qu’elle pouvait elle-meme redouter de leur vengeance, s’ils la soupgonnaient de trahison? Le docteur Jahn insiste sur cette derniere reflexion. « Jael « vero omnium qux contigerant ignara (1), Sisaram

« bona fide ad quietem capiendam vocavit. .. ast coll) On ne peut gu6re suivre l’auteur daus la supposition ou il place Jahel d’iguorer de pareils dv£nements, accomplis dans son voisinage.

DU CANTIQUE DE DfiBORA.

« gitans posthac perduellionis esse crimen , ho- « stem populi sub cujus tutela vivebat, salvare, « dormientem occidit, et laudem non quidem sane- « titatis, sed fortitudinis et pietatis in patriam, re- « tulit (1). »

II est possible que beaucoup de details alors connus et maintenant ignores aient Ieve toute difficult^ sur 1’acte de Jabel et les paroles de Debora. Dieu avait le droit assurement, s’il le voulait, de disposer de la vie de Sisara, meme par la main de cette femme; et s’il ne pouvait autoriser le mensonge, il pouvait en profiler, en tirant, comme il fait souvent, le bien qu’il desire du mal qu’il permet. Debora aurait done loue dans Facte de Jahel, le bien qui en est resulte pour la patrie, e’est-a-dire une paix qui a dure quarante ans (2); mais non pas tous les elements de cet acte ; ou bien elle a pu louer aussi les intentions, sans se prononcer sur Facte exterieur ; ou bien enfin, Debora a celebre, non la saintete de Jahel, mais sa resolution courageuse, comme celle de Judith, et comme le sauvage heroisme de Razias qui se dechira d’une maniere si horrible pour ne pas tomber vivant au pouvoir de Fennemi des Juifs (3) et dont FEcriture ne loue que la generosite et Fintrepidite (4). On ne voit d’ailleurs dans la strophe de Debora aucune trace

(1) Jalin, Introd cap. 3, § 37, cit(5 par M. Glaise ; Ialrod. au liv. des Jug art. 5.

(2) Judic. v, 32.

(3) I. Macch. XIV, 37-46.

(4) 42 et 43.

INTRODUCTION

d’une parole donnee par Jahel a Sisara : « Benie en- « tre toutes les femmes, Jahel.... II a demande de « l’eau; elle a donne dulait, dans la coupe des forts « elle a otfert de la creme, sa main saisit un clou, « etc. (1). » Si done on borne la louange de Debora a ses expressions, on n’a aucun reproche a lui faire, et l’inspiration divine n’est point compromise; ce qui est, pour nous, le point essentiel.

II. Ce cantique a ete fort etudie dans le siecle dernier et au commencement du notre. Rosenmuller cite quinze auteurs presque tous allemands qui en ont fait l’objet d’un travail particulier, ou le point de vue poetique et litteraire, s’il n’a pas toujours ete le principal, n’a point ete neglige. Nous rappelerons surtout Herder et Hollmann. Le Hollandais Leclerc a voulu etre paradoxal, en poesie aussi : et dans cette vue, il a transpose ou meme change les mots hebreux, pour avoir de miserables assonances ou des rimes {%). Let’ranc de Pompignan a traite ce cantique avec le plus grand respect, et l’a traduit en vers francais, non pas sans succes, mais en restant beaucoups amdessous d’ un texte que l’etonnante souplesse de Racine n’aurait pas suffi a traduire, ni la verve ardente et vigoureuse de Corneille, a imiter. II vise de toutes ses forces a l’energie ; mais il n’atteint parti) Judic. V, “24 et 25.

(2) Rosenmiil., In judices, cap. V, p. 402-104, 6d. 1835.

(3) Ibid., p. 100.

fois qu’un laconisme qui n’est guere poetique, par exemple, dans ces vers :

A notre ennemi barbare La main de Jahel prepare Le lait, la couche et la mort (I).

Herder qui appelle ce cantique, « 1 eplus beau « chant hero'ique des Hebreux » l’a traduit dans son « Histoire de la poesie saeree des Hebreux, » avec le profond sentiment poetique qui l’animait, et a joint a sa traduction un interessant « supplement sur « l’union de la musique et de la danse au chant na- « tional (2) . x> Le docteur Lowth dans son livre devenu classique « De sacra poesi Hebrxorum » admire la sublimite de composition et d’elocution de ce cantique (3), et dit que Ton ne trouve rien nulle part de plus parfait, dans son genre, que la prosopopee de la mere et des femmes de Sisara qui termine le cantique (4).

Les beautes, dans ce poeme, sont si eclatantes et si soutenues, si variees, si appropriees au ton general et a chacun des details, etsont d’un ordre si pur et si eleve, qu’il en resulte un ensemble harmonieux et sublime. L’admirable et savante ordonnance de la piece, l’elevation des pensees, la generosite des sentiments, la noblesse des expressions, la justesse et

(1) Poes, sac., p. 201, 6d. 1813.

(2) Herd., Hist, de la poes. des Hebr., chap. 7, fin.

(3) Praelecl. xvii, p. 209 el 210.

(4) Prcel. xill, p. 158-160.

INTRODUCTION

la vivacite des images, le coup d’oeil qui embrasse tout, la sobriete dans les details, la rapidite du recit, une couleur locale pleine de vie, lasagesse la plus imperturbable et le plus ardent enthousiasme ; tout se reunit, au plus liaut degre, pour realiser dans ce morceau autant qu’il est possible, l’ideal de la religion et du patriotisme, et le plus beau monument d’une guerre sacree, comme disaient les anciens, « Pro avis et focis. »

Ges sentiments concentres se produisent avec impetuosite, des le debut qui pourrait servir de refrain : « Quand les capitaines d’Israel se sont precipites au « combat ; quand le peuple s’est offert a l’envi ; « chantez le Seigneur. » La deuxieme strophe excite le courage, par un rappel vif et rapide des prodiges du Tout-Puissant pres des montagnes de Seir. Lorsque le courage est ainsi anime, la strophe suivante en fait sentir le besoin, en soulevant l’indignation des Israelites contre les Chananeens, par la peinture nette et saisissante de Petat d’oppression oil leurs ennemis les ont reduits.

On peut prolonger, comme nous l’avons dit, le prologue jusque-ia. La quatrieme strophe est la plus longue. Elle decrit l’armee d’lsrael et ses mouvements rapides et victorieux; distribue avec equite, les eloges a Barac, aux braves qui se sont joints a lui, aux tribus qui ont pris part au combat; et lance, en passant, l’ironie a celles qui sont restees en repos ou se sont bornees a deliberer. < Leve-toi, « Barac, saisis tes captifs, fils d’Abinoam, .. Les en-

« fants d’Ephraim sont venus. Benjamin te suit « parmi tes braves. Les princes de Machir sont ve- « nus; et de Zabulon, ceux qui portent le sceptre « d’honneur; Issachar appuie Barac;a sa suite, ils « se precipitent dans la plaine... Les rois de Cha- « naan ont livre la bataille. . . Le torrent de Cison les a « balayes. . . Alors la corne des coursiers a retenti sur « la terre, dans la fuite precipitee de leurs chars; » trait qui rappelie le vers si imitatif de Yirgile :

Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum.

C’est dans Laigle de Meaux qu’il faut chercher des morceaux oil l’eloquence rappelie cette poesie, et oil le mouvement des pensees et des expressions represente, au vif, les mouvements des batailles. « Le « voyez-vous (Conde) comrae il vole ou a la victoire c< ou a la mort ! Aussitot qu’il eut porte de rang en « rang, l’ardeur dont il etait anime, on le vit, preset que en meme temps, pousser l’aile droite des en~ « nemis, soutenir la notre ebranlee, rallier le France £ais a demi vaincu, mettre en fuite l’Espagnol vic- « torieux, porter la terreur et etonner de ses regards « etincelants, ceux qui echappaient ii ses coups... « C’est en vain qu'a travers des bois (1) Beck preci- « pite sa marche, pour tomber sur nos soldats « epuises, le prince l'a prevenu, les bataillons en- « fonces demandentquartier (2). »

(1) Celte tactique des Allemands esl ancienne et n’a pas vieilli.

(2) Or. fun^br. de Louis de Bourb., prince de Condd, vers le comm.

INTRODUCTION

On dit que Bossuet lisait Homere quand il voulait composer ses oraisons funebres; mais il se rappelait encore mieux les vigoureuses beautes des livres saints dont il faisait une lecture si frequente et si approfondie. Or n’avait-il pas present a l’esprit, le recitde la bataille et de la victoire des Israelites, par Debora, quand il decrivait celles des princes Conde ; et quand, dans un sermon, il tragait les rapides conquetes de l’Evangile dans le monde? « Les Parthes invincibles c aux Romains, les Thraces antinomes , comme les « appelaient les anciens... ont subi volontairement « le joug de Jesus. Les Medes, les Armeniens et les « Perses et les Indiens les plus recules. . . , les Scythes « toujours errants, les Sarmates, les Getuliens ; etla « barbarie la plus inhumaine a ete apprivoisee par la « doctrine modeste du Sauveur Jesus. L’Angleterre, < ah ! la perfide Angleterre que les remparts de ses <r mers rendaient inaccessible aux Romains, la foi « du Sauveur y est abordee (1).

Ce dernier trait n’est pas sans analogie avec la malediction contre Meroz , qui commence la cinquieme strophe du cantique : a Maudissez Meroz. « Maudits, maudits habitants, parcequ’ils n’ont pas a marche aux guerres du Seigneur. x>

La derniere strophe est, comme nous 1’avons dit, particulierement admiree ; et elle donne lieu de remarquer que, a une certaine elevation du genie

(1) 1*r Sermon pour la circoncision... , prfichS 4 Metz, t. I, p. 14R col. 1 .

poetique, les distances de temps, de lieu, de mceurs, de caractere, s’effacent pour ainsi dire. II y a cinquante ans, vers l’epoque de la guerre d’independance de la Grece, le Sultan avait defendu sous les peines les plus graves, la lecture publique de la tragedie des Perses par Eschyle ; et le comte de Marcellus, ambassadeur de France a Constantinople, dit, apres avoir ete temoin d’une de ces lectures, qu’il n’y avait pas d’exageration dans les craintes politique s de la Sublime-Porte. Tantle patriotisme grec, idealise par le vieux poete, reveillait vivement celui des Hellenes, ou plutot se retrouvait vivant dans leurs coeurs, apres plus de deux mille ans ! Les anciens Perses et les Turcs modernes leur paraissaient identiques !

Cette strophe ou l’epilogue du cantique de Debora, fournit une preuve frappante de l’universalite des types bien saisis. II s’agit de la prosopopee de la mere et des femmes de Sisara, dontnous avons deja parle et que Ton peut lire dans le texte. Un litterateur distingue qui a etudie les lettres sacrees, a ecrit qu’il n’appartenait guere qu’a une femme de faire un retour de ce genre vers les sentiments d’une mere (1). Mais Eschyle, en grand poete, a su s’adresser a de semblables sentiments dans Atona, mere de Xerxes ; et cela par la bouche meme de Darius, pour mettre en saillie l’enervement des Perses. Yoici ce

(1) De la lilt, des Hebr., par J.-B. Salgues, prof, de l’Acad. de Dijon (1 325), ch. v, p. 122.

INTRODUCTION

que dit a Atona Fombre de Darius : g Et toi venerable « et tendre mere de Xerxes, retourne au palais, et g choisis pour ton fils les splenclides vetements qui lui « conviennent ; et va au devant de ses pas; car les a habits magnifiques qui couvraient son corps, dans « l’exces de sa douleur, il les a dechires en lam- « beaux. G’est a toi par tes discours d’adoucir sa « peine; seules, les consolations, je le sais, peuvent <s lui faire supporter son infortune (1). »

Mais les derniers mots de Fombre de Darius sont aussi loin de Fapostrophe finale de Debora, que les sentiments des Perses, d’apres Eschyle, sont eloignes des sentiments de la prophetesse d’lsrael. « Quelques maux qui vous affligent, dit Fombre de g Darius, livrez, chaque jour, votre ameala joie, la « richesse ne sert de rien aux morts (2). » Ainsi « perissent , s’ecrie Debora , ainsi perissent tous « tes ennemis, 6 Jehova, et que ceux qui t’aig ment, soient comme le soleil qui se leve dans la g foret ! »

Pour rappeler un detail en finissant, oil trouver des traits de la vigueur, de la concision et de la terrible justesse de ceux qui remettent, comme sous les yeux, Fagonie de Sisara? « A ses pieds (de Jaliel) « il se replie, il s’abat, il s’etend. A ses pieds, il se

(!) Eschyle se moque de Darius et des Perses, comme D£bora, de la m&re et des femmes de Sisara ; mais les paroles de Darius sont s^rieuses, tandis que celles de D6bora sont une amfere ironie.

(2) Eschyle, « Les Perses , » trad. d’Alex. Pierron , £d. Charp., p. 85 et 86.

« courbe et s’abat, oil il s’est replie il tombe 1& » gisant (1). »

Le cantique de Debora que nous venons d’examiner, revendique toutes les preuves extrinseques d’inspiration dont jouit le livre des Juges, et que peut avoir un livre quelconque de la Bible. Mais ceux qui, dans ces derniers temps, ne veulent que les preuves intrinseques d’inspiration , qu’ils peuvent demeler dans les livres saints, par des efforts de critique oil l’imagination a souvent la plus grande part ; et qui cberchent a saisir la marque du phenomena divin, dans la sublimite des pensees, des sentiments et des expressions, doivent mettre en premiere ligne ce cantique, considere enlui-meme, etindependamment des details de Facte de Jaliel, qui n’y sont point rapportes : « Judicia Domini vera, justificata in semet- « ipsa (2). x>

(1) Strophe 5, fin. — On trouvera des details intdressants sur le cantique de Debora, et, en g^ndral, sur la po^sie biblique, dars l’ouvrage de M. Uabb6 Davin : Le patriotisme dans la poesie hebraique comparee aux poesies grecque et latine; Paris, 1857, p. 173, etc. — Un auteur, de la fin du si6cle dernier, a mis, a la suite d’une dissertation que nous avons cit6e plus haul, des « Rd- « flexions sur le cantique de D6bora, le Psaume LXVI1I et la priere « d’Habacuc, » qui ne sont pas sans intdret. (Ancillon, p. 103.)

(2) Ps. XVIII, 10.

DU PSAUME CIX

(Heb. cx)

Ce psaume, quoique tres-court, est un des plus ditficiles (1) et des plus considerables par son objet. C’est aussi le seul que l’on trouve dans les manuscrits de M. Le Hir, avec une traduction et un commentaire complet.

Son authenticity n’est pas douteuse. II est inscrit sous le nom de David , dans tous les monuments du texte hebreu, et dans toutes les versions. Saint Pierre l’attribue d’ailleurs a David, dans le premier discours qu’il adressa aux Juifs reunis le jour de la Pentecote (2). Enfin la plus haute autorite possible s’est prononcee a cet egard. Jesus-Christ luimeme est parti de ce point inconteste, pour confondre les Pharisiens. « Que vous semble-t-il du Christ? leur « dit-il ; de qui est-il fils? Ils lui repondirent : de

(1) Surtout pour le vers. 4; voir le comment.

(2) Act. II, 34.

DU PSAUME CIX

« David. — Comment done David l’appelle-t-il en « esprit, son Seigneur, disant : Le Seigneur a dit a « mon Seigneur : Asseyez-vous a ma droite, etc. Si « done David l’appelle son Seigneur, comment est- « il son Fils? Et personne ne pouvait lui repon- « dre (1); » parce que pour repondre , il fallait reconnaitre les deux natures dans le Christ.

Ces deux natures sont bien manifestoes dans ce psaume. David, comme fa clairement indique Jesus- Clirist lui-meme, n’avait point de Seigneur sur la terre, et il n’a pu donner ce nom, qu’a Dieu.

Ce n’est pas non plus a un pur homme, que Dieu, appele de son nom par excellence j-ppp, a pu dire :

« Asseyez-vous a ma droite. » Voila pour la nature divine. Mais la nature humaine parait aussi expressement marquee. D’abord le nom px au singulier est souvent, dans la Bible, un titre honorifique donne a un homme (2) ; mais il se trouve aussi attribue a Dieu (3). De plus, e’est bien la nature humaine que Dieu eleve, en Jesus-Ghrist, quand il le fait asseoir a sa droite, et quand il fetablit pour (oujours son ministre ou son pretre, selon l’ordre de Melchisedech W* ® II est ainsi, en tant que Dieu et homme, le vrai mediateur entre Dieu et les liommes ; et comme

(1) Math, xxn, 41-46. Voir aussi Marc. XII, 35, etc.; Luc, xx, 41, etc.

(2) Par exemple Gen. XXIV, 14, etc.

(3) Exod. xxill, 17.

(4) Ps. cix, 4 ; Heb. v, 1 , etc.

INTRODUCTION

Melchisedech, il est pretre et roi, selon l’antique usage, rappele par Yirgile :

Rex Anius, rex idem hominum Phcebique sacerdos (4).

« Roi de justice et pretre du Tres-Haut {%) ; » pretre independant de tel ou tel lieu, presentant dans l’Eucharistie, oil il se cache lui-meme sous les apparences du pain et du vin, le type dont le sacrifice de Melchisedech n’etait que la figure, et realisant ainsi cette oblation pure que le prophete Malachie avait vue, dans Pavenir, substitute aux anciens sacrifices, en tout lieu, du levant au couchant (3). Enfin tandis que Melchisedech, apparait sans pere, sans mere, comme dit saint Paul, sans genealogie (4) connue, Jesus-Christ est sans pere sur la terre, sans mere dans le ciel, et sa generation sur la terre est d’abord un miracle; mais deplus, comme sa generation dans le ciel, elle est un mystere ineffable (5).

Enfin, comme le fait remarquer M. Le Hir, les saints Peres et tous les anciens interpretes, ont vu dans le dernier verset du psaume, la prophetie des souflrances de J6sus-Christ, et par consequent Pannonce de son humanite : <c 11 boira dans la voie, de « l’eau d’un torrent (6). » Mais cette humiliation sera

(I) Un6id., lib. ill, 80.

(-2) Gen. xrv; Heb. vu, 4, etc.

(3) Malach. i, 4 1.

(4) Heb. Vll, 3.

(5) Voir Is. LIII, 8.

(6) Ps. Cix, 7.

DU PSAUME CIX

suivie de sa gloire, et en sera meme la source. « Et « c’est pour cela (0 clu ^ elevera la tete. » Au

reste, saint Paul exprime admirablement cette relation de cause a effet, quand apres avoir decrit la suite des humiliations du Fils de Dieu, il ajoute : « C' est « pourquoi Dieu l’a eleve, et lui a donne un nom qui « est au-dessus de tout nom ; afin qu’au nom de « Jesus, tout genou flechisse, dans le ciel, sur la « terre et dans les enters, et que toute langue con- « fesse que le Seigneur Jesus-Christ est dans la gloire « de Dieu son Pere (2). »

Ce triomphe s’opere laborieusement et glorieusement, dans le cours des siecles, et ne sera consomme qu’a la fin. Jusque-la Jesus-Christ du haut des cieux, agira dans son Eglise, y conservant la verite et la force dont elle a besoin, pour lutter continuellement contre l’erreur et le mensonge, l’injustice et la violence, l’orgueil, les basses cupidites et toutes les passions, tantot dans les individus isoles ou unis seulement par l’esprit du monde, tantot dans les pouvoirs politiques, tantot dans les sectes reclamant d’abord la liberte, pour se reserver ensuite Fexercice de la plus impudente tyrannie; tantot dans les societes tenebreuses qui, comme les volcans, ne revelent leur action aux imprudents que par les ravages qu’elles ont exerces. A la vue des ruines produites par le genie du mal, les homines qui aiment encore

(1) M. Le Hi r insiste sur ces mols.

(2) Philip. II, 9-1 4.

DU PSAUME CIX

la verite et la vertu, la justice et la charite, l’ordre et la paix, les demandent a Dieu, a Jesus-Christ et a son Eglise; et quand il n’y aura plus assez de ces hommes, pour que Dieu laisse subsister le monde, il detruira ce theatre d’iniquites, Jesus-Christ regnera pour toujours, avec ses disciples qui auront bien resiste et. bien combattu, sur ses ennemis a jamais vaincus et reprouves. Et ce qui etait d£jk vrai dans les luttes du temps le sera avec un irresistible eclat dans le triomphe de 1’eternite : Christus vincit, regnat, imperat.

POESIE DE LA BIBLE

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