DISCOURS D’ELIU. XXXII-XXXVII
Ici parait un nouveau personnage dont 1’ intervention a ete jugee severement par plusieurs rationalistes d’Allemagne. II leur a semble que le discours de Dieu qui sert de denouement au poeme devait suivre immediatement la discussion entre Job et ses trois amis, et ils ont ose retrancher de ce livre divin tous ces chapitres intermediates, comme une interpolation qui le depare. 11 faut convenir que le drame paraitrait parfait quand meme on en retrancherait ce discours. Mais, loin qu’il perde quelque chose en l’y ajoutant, il en tire une beaute nouvelle bien digne de l’auteur sacre. C’est un point que peut-etre on n’a pas encore assez fait ressortir. Le but de tout l’ouvrage etant de montrer que Dieu repartit les biens et les maux aux hommes par des raisons infmiment variees et impenetrates, et non pas seulement pour punir, il fallait mettre au grand jour l’innocence de Job. Pour cela, il fallait le montrer, non-seulement exempt de ces vices grossiers que lui ont reproches ses trois amis, mais encore de cet appui sur sa propre justice, de cette confiance secrete en luimeme qui est un vice plus subtil, mais egalement abominable aux yeux de Dieu. Or, c’est a quoi parait tendre le discours d’Eliu. D’apres ce jeune homme, plus sage que les vieillards, mais qui ne parait pourtant pas tout ci fait pur de presomption, Job est puni , non pour des crimes enormes, mais pour n’avoir pas tenu son coeur assez humble devant Dieu. Il fallait pour le cor-
riger d’un defaut qu’il ignorait lui-meme, lui donner lieu d’eclater au dehors par une terrible epreuve. Et les plaintes ameres auxquelles Job s’est laisse emporter sont I’indice certain de cette disposition anterieure de son coeur. Qu’il s’en repente done, et Dieu lui rendra le bonheur.
On ne peut nier qu’Eliu ne soit plus pres de la verite que les autres; cependant il ne la comprend pas tout entiere, laisse peser sur Job une accusation outree, et, au fond, suppose toujours le principe que le mal ne peut etre dans le monde que la peine de fautes personnels. 11 aurait ete difficile h Job de lui repondre. Mais e’est Dieu qui s’en charge, et nous le verrons bientot, paraissant en personne, apres avoir humilie Job, declarer hautement son innocence, ce qui est une condamnation indirecte, ilestvrai, maissuffisante et complete, des reproches d’Eliu, quoique moins blamables que ceux des autres.
Ce discours d’Eliu peut se diviser en trois parties qui forment comme trois discours, lesquels a peu pres semblables pour le fond, laissent pourtant apercevoir une gradation marquee. II semble que ce nombre trois soit sacre dans cet ouvrage , et que l’auteur inspire, qui avait fait parler trois fois chacun des interlocuteurs precedents, ait voulu qu’Eliu aussi parlat ce nombre de fois, quoique sans discours intermediate d’aucun autre personnage. Cette reiteration etait bien propre & inculquer la verite dans les esprits. Quoi qu’il en soit de cette observation, le premier discours, ch. xxxix, xxxm, apres un preambule historique, ch. xxxn, v. 1 , 5, se
divise naturellement en deux parties, dont la premiere, depuis le v. Gjusqu’au ch. xxxm, v. 8, peut etre consider^ comme l’exorde. Dans cet exorde, l’orateur s’adresse successivement aux amis de Job et a Job luimeme : & ses amis, pour leur reprocher l’insuffisance de leurs preuves, et rendre raison du motif qui le contract a ouvrir enfin la bouche; h Job, pour se concilier son attention et lui exposer son impartiality. Apres ce debut, il passe & la seconde partie qui contient la proposition du discours et la preuve. II enonce nettement le point sur lequel il croit Job coupable; c’est son audace vis-k-vis de Dieu, par laquelle il a ose lui demander compte de ses conseils. Il lui repond que Dieu n’a pas coutume de s’expliquer ainsi, et que s’il donne a l’homme des instructions et des avertissements, c’est par des voies secretes, et surtout par la maladie ou l’adversite. Que Job pense done a profiter de la lecon que Dieu lui donne, au lieu d’en desirer d’autres plus singulieres ; qu’il retourne a Dieu avec d’autant plus de confiance que Dieu est prompt h se laisser flechir, et qu’il nous a donne les anges dont la mediation lui est agreable. Il finit en invitant Job a repondre, s’il a quelque chose h dire pour sa defense.
Ch. XXXIV. L’orateur, voyant que Job ne repondait rien, semble triompher, et se tourne vers les sages qui sont ou qu’il suppose presents pour leur adresser ses paroles. Il reprend done en enoncant une seconde fois les propositions de Job qu’il censure, et montre combien il est temeraire et inique d’imputer k Dieu l’injustice : teme-
raire, parce que Dieu est le maitre absolu, et que nous ne pouvons scruter ses desseins v. 10-17 ; inique, parce que tous les jours sa justice eclate par le chatimenfc des coupables v. 18-30, il finit par reprimander Job de ce que, meme sous les coups de la justice de Dieu, il conserve sa hauteur, au lieu de l’apaiser par un humble repentir et par de sinceres resolutions. (Test pourquoi il ne veut pas s’adresser k lui, mais aux seuls sages capables de le comprendre, et il desire que 1’epreuve de Job se prolonge jusqu’a ce que son orgueil soit enfin brise.