‹ Le livre de l'amitiéChapitre 2 sur 22 · DAVID ET JONATHAS · texte numérisé non relu

DAVID ET JONATHAS

Parmi les lauriers-roses, en la vallée de Térébinthe, Fluctuaient, blanches, les tentes de l'armée sainte ;

Et les guerriers velus faisaient voler les hosannas, Avec les branches cassées de laurier-rose sur les pas

D'un tout jeune homme roux marchant aux tentes grandioses Du roi Saùl — sous la grêle des lauriers-roses.

« O vainqueur du Géant, qui es-tu, dis-moi qui ? » Et souriant : « Je suis David, fils d'Isaï. »

Or, Jonathas le voit et le désir le touche, Le désir effréné de lui baiser la bouche !

On trouvait en Palestine des forêts de bananiers (Justin) et de palmiers de toute sorte (Josèphe).

Dans un bois de dattiers où sur les grosses dattes

S'abat la tourterelle et sifflote le geai,

Où de longs liserons entrelacent leurs nattes,

Il existait alors un hallier ombragé.

La, des myrobolans gonflaient leur fruit de baume,

Et l'on eût dit parfois qu'il venait de neiger

Sur les buissons de ligue et les touffes de chaume, Alors qu'un vent léger soufflant de Jéricho Epluchait brin à brin l'acacia du dôme,

Détachait la banane et la noix de coco.

Le bruit des coeurs d'amant ou le bois mort qui craque

Des taillis sommeilleurs parfois troublaient l'écho.

EUX

Quand pour Hiérosolyme où l'appelle la Pàque, Au dos de ses chameaux passe quelque tribu, Elle cherche une source en la feuilléc opaque,

Et trouvant le bois noir s'en va quand elle a bu. C'est là que vint Michel, dont le voile est si riche. Que d'un peuple soumis il paierait le tribut;

Michelaux seins très chauds, Michel aux yeux de biche,

La fille de Saùl et David son époux,

A travers les fourrés que son pied lin défriche.

Le prince Jonathas adulte au corps si doux, Que sur lui se posaient les abeilles des ruches, Sous un haut sycomore était à leurs genoux.

Et Therbette des champs tassée entre les bûches

Remplaçait les moelleux divans de leur palais ;

Une esclave, au torrent, seule emplissait les cruches. —

Et les perroquets verts, les gris kakatoès Jacassaient, et claquaient du bec les niveroles, Et l'esclave enflammait des torches d'aloès.

Lors, le beau Jonathas dénuda ses épaules Où des blancheurs de chair déborde la passion, Et David captivé tordait ses tresses molles,

Et David s'écriait : « Flûte, psaltérion, Témoignez du Seigneur ! Que la cymbale grince! Vous, ondulez d'amour, toitures de Sion !

Que, dansant devant l'Arche, une Juivesse pince

La harpe ! Cieux des cieux, et chênes pleins d'oiseaux,

Vertus, Dominations, pasteur d'Hébron et prince,

Témoignez du Seigneur ! Déferlez, grandes eaux ! Que du calcaire mat où le lichen s'effile On érige l'autel où mourront les taureaux.

i Cent bœufs blancs pour l'amour — pour l'amitié cent mille !

Des flancs rocailleux du mont Gelboé Tout le camp s'enfuit : Saùl est tué.

Tels quand T-incendie aux toits s'échevèle Fuient des murs croulants les nids d'hirondelles,

EUX

Mort Abiraadab et mort Melchisma, Jonathas est mort que David aima !

On quitte la ville, on part des auberges, Les vieillards ont peur, pâles vont les vierges.

Loin des bourgs nataux et loin de leur puits, Du figuier laiteux ployant sous ses fruits, Où I'ânon qui dort brait après la ronce. Et dans le désert le Jourdain s'enfonce.

Le Jourdain qui vient de l' Anti-Liban Ebranle le cèdre et tonne en tombant Dans le lac Marron comme une cascade, Ride le lac bleu de Tibériade.

Jusqu'à la mer Morte aux bitumes froids, Son fruit tombe en poudre au contact des doigts. Dans ses flots maudits s'achève le fleuve Dont, suivant les bords, la peuplade veuve

Atteignit Jabès quand monte un croissant :

« Le corps du roi pend aux murs de Bethsan,

« Ses trois fils sont morts et sans sépultures

« Hop ! la lance au poing, hop ! sur vos montures !

Les vaillants de Ghad sitôt s'élança ht

S'en vont arracher des murs de Bethsan Quatre corps royaux qu'un bûcher dévore. Leur cendre verdit sous un sycomore.

David roi, qui naguère, les bras nus sortant de sa chemise de laine — berger bethlémite — gardait des cavernes les agneaux frisés et les chevreaux, passa vers Jabès.

Près de Jabès est le bois de palmiers avec des myrobolans et des sycomores.

Et les guerriers agitaient des branches. Les Lévites, jusqu'aux talons, nébuleux de dentelles, et les habitants de Ghad avec des prostrations, montrèrent au roi les tombes royales.

Or, ces lieux se souvenaient et David les reconnut ; les racines de ce sycomore sous lequel il avait fait vers Dieu fumer ses extases s'entortillaient aujourd'hui autour des os de l'Aimé. David prit d'Abner sa harpe, s'assit et sous l'Esprit jouait un psaume :

« De profundis. J'ai clamé vers toi, de l'abîme. Vers toi,

EUX

Seigneur, se crispent mes déprécations. Aie des oreilles entendantes. Dèprofundis. »

Sans un mot se tenaient ceux de Jabès. Les Lévites, jusqu'aux talons, nébuleux de dentelles, offraient de la myrrhe. Lacrymalement, les guerriers agitaient des branches.

Et toujours la harpe sanglotait ; le vent comme autrefois souillant de Jéricho sanglotait aussi dans les palmes.

Ainsi fut composé le De proj undis. Les siècles pour leurs morts ont retenu ces musiques.

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