SAINTE VICTOIRE
A Fèdèric Mistral.
Nous avons prié Dieu devant la croix de pierre,
O mon doux Mirzaël, Et nous sommes allés une journée entière
Ivres — sous le grand ciel !
Et de jeunes splendeurs, des teintes liliales Estompaient les champs bruns.
Battu par le mistral l'arbre aux floraisons pâles A de pleurants parfums.
Sur les lisses rochers, le romarin, la menthe Frissonnaient dans les trous,
Le ciel flambant filtrait une clarté calmante Dans les nuages roux.
Au loin saint Antonin dormait sous les platanes,
Tandis que jusqu'aux cieux Des urnes lentement montaient au dos des ânes
Le long des sentiers bleus.
Les bouillants Provençaux s'en -allaient parles gorges,
Semant des airs pieux, Et parfois un éclair ondulait dans les orges,
Aux bords du chemin creux !
C'est le patriotique et vieux pèlerinage
Vers la Croix de granit.
Nous contemplions les fleurs saintes et le nuage,
Le nuage béni 1
Et la religion des cavernes cintrées,
La brume, encens doré, Pour deux âmes d'enfant vibrantes, enivrées,
Tout n'est-il pas sacré ?
Et nous escaladions les roches escarpées.
Tu me donnais la main.
Nos phrases s'envolaient fraîches, entrecoupées.
Oh ! c'était surhumain !
Puis nous nous arrêtions pour voir les blanches chèvres
Pendre aux rocs efflanqi.
Les grives follement becqueter les genièvres
Rougeoyants et musqués.
Et je te racontais d'héroïques légendes :
Combien ton œil brillait !
Parfois tu t'en allais pour cueillir des lavandes Ou quelque pâle œillet.
Et tu t'en revenais frissonnant et folâtre
Vers le rugueux sentier.
Et tu me décorais, en sentant mon cœur battre,
Chevalier d'amitié.
Frais sourires, baisers confiés aux fleurettes.
« Cher toi » — « Cher immortel. »
Mais nous montions toujours. Plus d'orges. Et les crêtes
Tremblaient au bord du ciel !
Et par-dessus en pic chamarré de bruyère,
Dans un essor puissant, Près du noir Garagaï, le Crucifix de pierre
S'élançait bénissant !
Quel poème d'amour devant l'humble oratoire,
Quels langoureux concerts !
Je les entends encor chanter dans ma mémoire, J'y cadence mon vers.
Devant le Christ-Jésus nous nous donnions sans crainte,
Que tu me fis rêver !
Car ta main m'étreignait d'une fiévreuse étreinte
Pendant les Crttx, Ave.
Puis nous redescendons. L'épineuse broussaille
Déchirait nos genoux.
Qu'importent, quand le cœur d'allégresse tressaille,
Les ronces et les houx ?
Alors nous déjeunons sur les dernières pentes, Dans la fraîcheur d'un val.
Sous un dais de feuillée et de plantes grimpantes D'un faste oriental.
Et l'air vif que l'esprit subtil des thyms imprègne Changeait tout en nectar.
Nous buvions au ruisseau murmurant où se baigne Le large nénuphar.
Tu berçais dans mes bras tes folles rêveries ;
Dans les hauts prés luisants Je t'avais couronné d'aubépines fleuries.
— Or, nous avions treize ans !
Nous avons prié Dieu devant la Croix de pierre,
O mon doux Mirzaël, Et nous sommes allés une journée entière,
Ivres, sous le grand ciel.
Lorsque tu passes dans mes songes, m'envoyant des baisers de ta main fraternelle, les ténèbres s'en constellent. J'aime la rêverie des voies lactées — poussières d'étoiles — et les coruscantes cogitations du soleil qui pense le problème des sèves et se double en tes yeux, deux fois aussi beaux que lui.