‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 31 sur 91 · AUX JOURNAUX PERSÉCUTES · texte numérisé non relu

AUX JOURNAUX PERSÉCUTES

Les écrivains français et la loi sur la presse.

Vcylaux (Suisse), 6 mars 1808.

C'est aux écrivains à dire à leur tour ce qu'ils pensent de la loi nouvelle sur la presse.

Pour moi, je déclare franchement que je préfère vivre sous le régime du décret de février 4852, plutôt que sous celui de la loi proposée.

Dans le premier cas, je subis, il est vrai, Taveriissement; mais dans le second cas, je le subis aussi sous la forme du mandat de comparution et ce mandat est transformé en une amende de dix mille à quatre- vingt mille francs.

i(J4 LKTTRES POLITIQUES.

-Qr, quel écrivain est en élat de supporter une pénalité de ce genre?

Il ne s'agit plus seulement de sa personne, il s'agit de ruiner pour une ligne, pour un mot et du même coup, lui, sa famille et ses amis.

Qui voudra, qui pourra affronter une responsabilité de ce genre, non pas seulement pour soi, mais pour les autres?

Personne. Il faudra donc écrire sans penser, ou penser sans écrire.

Voilà désormais la situation de l'écrivain en France.

Si pareille loi eût existé au dix-septième siècle, ou au dix-huitième, aucun des écrivains dont s'honore la France n'eût pu se produire.

Quatre-vingt mille francs à payer pour une ligne! Qu'en eussent pensé Descartes et Voltaire? Ils eussent trouvé plus simple de s'expatrier.

Si la première Proyinciaïe eût coûté quatreving mille francs d'amende à Pascal et à ses amis, croit-on que Pascal serait arrivé jusqu'à la dixhuitième ?

Un Français ne peut plus penser haut. Il ne peut plus que s'amuser et s'étourdir.

Car dès qu'il verra un péril de ruine dans toute question, que pourra- t-il faire?

Il fuira les questions; du moins, il n'en conservera qu'une apparence.

LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS. àr»5

Son œuvre consistera à éviter les idées comme les sentiments.

Mais, privé d'àme, que deviendra Tart d'écrire? Un métier.

C'est alors que l'écrivain, comme on l'assure déjà, ne sera plus qu'un ouvrier à la tache, et ce sera le dernier de tous.

L'ouvrier, en faisant sa tâche mécanique, peut du moins réserver son intelligence, son âme, son cœur. En creusant un sabot il peut penser et méditer.

L'écrivain sera censé se mettre tout entier dans son œuvre ; et celte œuvre ne devra contenir ni cœur, ni âme, ni esprit.

Tant mieux, dira quelqu'un. C'est ce que nous demandons. Qu'avons-nous besoin d'écrivains qui pensent? Des plumes mécaniques nous suffisent.

La réponse serait bonne, si l'Europe entière la faisait en même temps. Mais il n'en est point ainsi. Le reste de l'Europe s'obstine à vouloir que ses écrivains disent quelque chose.

Concevez donc, et mesurez, si vous le pouvez, l'avenir de décadence d'une nation qui forcerait les siens â se faire automates.

Et après, tout, qu'ont fait les écrivains à la France, pour que tant de Français les poursuivent €l les extirpent avec cet acharnement ?

m LETTRES POLITIQUES.

Ce qu'ils ont fait ? Ils ont donné à la France le renom [dont elle jouit dans le monde. Ils lui conservent un reste de prestige.

C'est par eux, et par eux seuls qu'elle se maintient dans l'opinion des peuples étrangers.

Car ce n'est pas la force matérielle seule qui lui a donné sa prééminence.

On a vu quelquefois ses armes céder au plus grand nombre. Dans ces occasions-là, ses écrivains sont restés debout. Ils ont sauvé ce qui avait été perdu sur les champs de bataille.

Pourquoi donc, je le demande, extirper ceux qui ont fait une grande partie de la vie nationale et qui la soutiennent encore ?

Les anciens empereurs ont réussi par leurs lois et leurs décrets à extirper sous le nom de philosophes, tous ceux qui continuaient de penser.

Est-ce là ce qui a fait le salut du Bas-Empire? Ce fut le commencement et bientôt le couronnement de la Barbarie.

EDGAR QUINET

Comment la vie reparaîtra.

Veylaux (Suisse), 30 juin 1868.

Monsieur,

U y a trente ans, je commençai à Lyon un eQseigaement de liberté qui provoqua des sympathies, dont quelques personnes se souviennent encore. Je voudrais reporter ces sympathies sur l'œuvre d*émancipation populaire que vous inaugurez à votro tour. Je vous tends le flambeau que -j'avais reçu de nos pères; prenez-le, portez-^Ie plus loin, au cœur des classes laborieuses, avides de pensée et d'action, et ne le laissons plus s'éteindre.

Dans; la nuit où nous sommes, que deman- <ions-nou8 tous, bourgeois et ouvriers? Un peu ^e luQiiêrç, comme Ajax ; et que les dieux, s'ils le veulent^ combattent contre npus.

âCiS LETTRES POLITIQUES.

A cela j'ajouterai ce point :

Que les actes de chacun ressemblent à ses paroles.

Car si les libéraux concluent à l'arbitraire, les voltairiens au Pape-roi; si les matérialistes se font bénir de l'Eglise, eux et leur postérité, que nous serviront notre Libéralisme, notre Voltairianisme et notre Matérialisme?

De grâce, une heure de vérité, s'il se peut. Que les loups parlent en loups. Cela seul, sera un pas immense.

Un grand mal de notre temps a été la discorde excilée, non plus seulement entre les classes, mais entre les générations.

On était parvenu à ce point que les vieux désespéraient des jeunes, etles jeunes désespéraient des vieux. La nation allait se- partager en tronçons impuissants pour le bien, capables seulement d'aveuglement et d'inertie.

Faites cesser cette discorde impie; vous aurez déjà accompli une grande tâche.

Souvent, quand une parole courageuse a été dite, on l'a taxée de découragement. Ce n'est pas vous qui renverserez ainsi le sens de la langue. Depuis quand être indigné s'appelle-t-il en français être découragé?

Rétablissez le lien brisé entre ceux qui ont connu la liberté et ceux qui ne l'ont pas connue.

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