‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 30 sur 91 · LE DROIT. 1<J · texte numérisé non relu

LE DROIT. 1<J

vreraient les uns les autres; Tllalie, à peine née, ferait des vœux pour la servitude de la France à perpétuité. Il n'y aurait plus dans le monde un seul homme qui ne fût complice ou instrument de Tanéantissement de tous les autres. On échangerait partout le Nord contre le Sud, le Levant contre le Couchant, la vie contre la mort. Après la comédie jouée, il ne resterait plus que des cadavres ; on appellerait cela des égaux. Il n'y aurait plus de peuples, et les nationalités battraient des mains : Plaudite cives!

J'admets encore que la force des choses soit vaincue, que tous vos projets réussissent contre l'humanité, contre les éléments même. Lu loi de sûreté générale sera imposée aux deux mondes , elle pèsera du haut des Gordillières sur les deux Amériques. Il n'y aura plus dans l'univers une seule bouche d'où puisse sortir une vérité indépendante. Mais alors les choses parleront à la place des hommes, elles vous accuseront, car vous-même vous les aurez provoquées.

S'ériger de ce côté de l'eau en défenseur des nationalités et aller les étouffer au delà de l'océan, ces prétentions sont trop contradictoires pour ne pas se briser l'une l'autre. Le théâtre est trop vaste, les spectateurs trop nombreux, pour que l'esprit public soit trompé davantage. Quand on soutient ici l'expédition romaine et la théocratie,

là Almonte et plus loin les esclavagisles, on a sa ligne tracée. Personne ne s'y méprendra.

En Europe, vous avez amusé les nationalités par des espérances, des promesses, des leurres; en Amérique vous les étouffez par des actes. Quelque aveugles que les hommes soient devenus, ils font pourtant encore la différence de ce qui n'est que paroles et de ce qui est action effective ; et ils ne pourront s'empêcher de conclure que vous aidez à l'indépendance par des mots, à Tasservisse-neut par des faits.

L'expédition que vous avez conçue achèvera de se montrer alors dans tous ses vices, puisque ne pouvant être utile qu'à un seul homme, elle n'atteindra pas même ce but. C'est à vous seul qu'elle devrait servir; elle ne nuira à personne autant qu'à vous.

.^^J)U8 des grands Mots. — Un Dommage pour

la France.

eo

dit

as no

Et

Cependant le dommage est grand aussi pour rance, et c'est là ce qui m'a mis la plume à la n.

e quel droit pouvons-nous accuser encore les Citions armées contre nous, quand nous refais exactement ce que nous avons dénoncé, mau- À tout propos, depuis la fm du dernier siècle u'à ce jour?

a-t-il eu dans notre langue assez d'invectives, iz de paroles indignées contre les invasions de territoire par de prétendus alliés qui dent nous apporter la délivrance, la justice, la Jisation ! Nous avons vécu de ces indignations ; ne les a plus entretenues que le Bonapartisme, que nous avons tant abhorré, nous le prati-

^^^^ us à notre tour ; nous nous faisons gloire de

tout ce que nous avons condamné, exécré chez les autres ! Nous aussi nous allons montrer à un peuple indépendant notre amitié en le constituant à coups de canon !

Voler sous Tinvasion, cela nous a manqué jx^ur être libres en 1814 et 1815.

Qui nous eût dit que les bonnes doctrines de la coalition, de la Sainte-Alliance, nous seraient * rendues un jour par le Bonapartisme? Et que faire violence à un peuple, nous appellerions cela justice, liberté, civilisation, idées généreuses; toutes paroles qui nous faisaient horreur quand elles étaient un appât dans la bouche de nos ennemis ?

Rien ne nuit plus à une nation que d'abuser des paroles les plus sacrées, lorsque, après les avoir invoquées pour se défendre, on s'en fait un moyen d'asservir les autres.

Malheur aux peuples qui se renient ! C'est ainsi qu'ils s'usent et vieillissent en quelques jours.

l'Expédition romaine et TExpôdition mexicaine.

— Conclusion.

Il y a treize ans, je profitai des derniers jours de liberté en France pour combattre l'expédition romaine, alor% qu'elle n'était encore qu'un projet. Je montrai dans son exécution, l'obstacle invincible à la constitution de l'Italie, le fer enfoncé dans la plaie, l'or et les forces de la France employés^éf empêcher un peuple de naître et de se former, et en résultat l'impossibilité flagrante de continuer l'entreprise ou d'y mettre un terme.

Je disais que l'on serait condamné à n'oser ni rester ni sortir ; que Ton ne recueillerait pour récompense que la défiance et la haine de la théocratie que l'on prétendait sauver ; et que rien au inonde n'aurait été fait de plus injuste contre un peuple ni de plus stérile pour le despotisme.

Voilà ce que j'établissais quand j'avais la li-

19G L EXPÉDITION DU MEXlgUE.

berlé de parler ou d'écrire ; et de ces assertions, il n'en est pas une seule qui ne soit devenue évidente pour ceux-là même qui y étaient alors le plus opposés.

Aujourd'hui, quoique je doive désespérer de faire pénétrer une pensée dans mon pays, je regarde néanmoins comme un devoir slrict de ne pas me taire. Ayant passé une grande partie de ma vie à plaider pour des nationalités qui avaient alors peu de chances de renaître, je liens pour un devoir de ne pas garder le silence quand il s'agit de nationalités formées que Ton entreprend de détruire.

Et ce que j'ai dit en 1849 de Texpédition du Président de la République française contre Rome, je le répète aujourd'hui en 1862 avec cent fois plus de raison sur l'expédition contre le Mexique : injustice, mépris de tous les droits, inutilité, stérilité, absolutisme caché sous de grands mots, voilà par où ces deux expéditions se ressemblent.

Mais si dans la première on a pu se couvrir d'un masque religieux, rien de semblable n'est possible dans l'entreprise contrôle Nouveau Monde. Là, point de domaine de saint Pierre à sauver sur le penchant des Andes. Point de consciences alarmées qu'il s*agit de satisfaire. Il ne reste là qu'une violation laïque, en plein jour, d'une nationalité.

CONCLU-h)*:. 197

Personne, j'im«ngiiie, ne songe à s'embusquera Mexico dans Tombre du Sainl-Sicgc. La Ihcologie n'embrouille pas la question. Elle est plus simple ; nous rentrons dans le cas du despotisme ordinaire : tromper pour asservir. Et de bonne foi, est-ce pour cela que la France est faite ?

L'expédition de Rome a été le prélude du Deux- Décembre contre les libertés de la France. L'expédition du Mexique est le prélude d'un nouveau progrés dans le môme sens; c'est-à-dire d'un coup d'État contre les libertés du genre humain. Quel est rÉtat indépendant qui ne doive s'attendre, puisque l'océan n'est plus une barrière, à être foulé aux pieds? Si toute indépendance est une agitation, et toute agitation un danger, l'État le plus libre, le plus digne, sera le plus menacé, car il sera le plus odieux. Après avoir fait, pour étouffer la République au Mexique, deux mille lieues, croit-on que l'on s'abstienne -d'en faire au besoin vingt ou trente pour l'écraser en Suisse?

Si mon avis l'eût emporté en 1849, contre l'expédition romaine, beaucoup de m&ux eussent été épargnés à l'Italie et ^ la France !

Si mes paroles étaient entendues aujourd'hui, de plus grands maux encore seraient épargnés à la France et au Nouveau Monde. D'autant que la puissance du mal s*ac3roît par le mal qu'on a fait. Mais il serait déraisonnable d'espérer de nos jours

que le cri d'une conscience suffise pour conjurer des fléaux volontaires.

Les choses suivront donc leur cours, tel que Ta voulu la fantaisie d'un seul homme. Qui souffrira des fautes de cet homme? L'armée. Qui les expiera? La France.

Dernier avertissement. Les adversaires de la France triomphent de la voir embarquée dans de telles entret)rises, où elle a contre elle la force des

choses et la force du droit.

Ils Tencouragent à persévérer; ils la pressent d'aller au loin jouer sa fortune et sa vie sur ces loteries sanglantes. N'est-ce pas assez pour faire cesser le vertige? Que Ton entende au moins les ^nemis de la France, s'il n'est plus permis à s^s amis de lui parler.

(i86fi)

Point de vue de TAllemagne.

^l faut renoncer pour toujours à écrire sur les

atfaij»gg publiques, ou dire aujourd'hui sa pensée

^^"^ les événements d'Allemagne, car ils dominent

Haut tout ce qui s'est fait de nos temps, et ja-

^^1^ rien ne se passera de plus grave pour nou^.

^^ voudrais chercher ici impartialement les

^^^séquences enveloppées de ces événements,

^^* point de vue de l'Allemagne et de la France.

• H n'est pas trop tard pour parler encore de ce

^^i est non pas une crise, mais un état nouveau

du monde. Je resterai en dehors de toute passio et de tout esprit de parti. Mais, dans des circonstances peut-être décisives, je regarde comme un devoir de ne pas demeurer étranger à des affaires que je n'ai cessé de suivre de près depuis 1831 ; et je dois avant tout montrer comment j'y suis forcément ramené par le jugement anticipé que j'en portai, il y a trente-cinq ans, dans les termes suivants (1) :

« C'est en Prusse que l'ancienne impartialité et le cosmopolitisme politique ont fait place à une nationalité irritable et colère. C'est là que le parti populaire a fait d'abord sa paix avec le pouvoir. En effet, ce gouvernement donne aujourd'hui à l'Allemagne ce dont elle est le plus avide : l'action, la vie réelle, l'initiative sociale. Il satisfait son engouement siAit pour la )>uissance et la force matoricllc.

c Le despoiisinu prussioii ml inti^iligent, remuiiiit, entrepreiiMiil ; il nu lui inanque qu'un homme qui rej^^arde ol connaisse son éloilo en plein jour; il vit de science autant qu'un autre »riû:norance. Kntre le peuple et lui, il y a une intelligence secrète pour ajourner la liberté et

(1) Extraits (yAlIemngne et Italie^ Œiivpos complètes, t. VL p. 142 à 158.

4\ccroître en commun la fortune de Frédéric. Outre cela, un avantage incontestable, et qui rachète mille défauts, le despçlisme prussien a le privil^e de tenir dans sa main Thumiliation de la France et de lui rendre le long affront du traité de Westphalie; car il sait que c'est lui qui a brisé à Waterloo Taile de la fortune de la France.

€ L'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire qui travaille ce pays et le pénètre en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout ce qui vit de l'autre côté du Rhin pousse à ce dénoûment.

« Quelle est la pensée vivante qui est à cette heure sous chaque toit? Cette pensée est l'unité du territoire do la patrie allemande ; ce cri est l'abolition des frontières artificielles, le renversement des limites arbitraires, derrière lesquelles ils î5ont parqués onx et leurs produits, sans lion, <îins induslrio possible.

€ Déjà l'une des asscnibiérs politi<jues a voIj* nn i'ontrat dt>nt la nmscquf^nre immédiale est de .conférer à la Pnisse le protectorat matériel «Ir tout le reste des nations germaniques.

' c Cette unité n'est point un accoixi de passions que le temps détruit chaque jour ; c'est le développement nécessaire de la civilisation du Nord.

< Et nous, qui sommes si bien faits pour savoir

quelle puissance appartient aux idées, nous nous endormions en pensant que jamais elles n'auraient l'ambition de passer des consciences dans les volontés, des volontés dans les actions, et de convoiter la puissance sociale et la force politique.

€ Voilà cependant que ces idées, qui devaient rester incorporelles, se soulèvent en face de nous comme le génie même d'une race d'hommes ; et cette race elle-même se range sous la dictature d'un peuple, non pas plus éplairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires. Elle le charge de son ambition, de ses rancunes, de ses rapines, de ses ruses, de sa diplomatie, de ses violences, de sa gloire, de sa force au dehors. C'est donc de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument.

« Oui, et si on le laissait faire, il la pousserait lentement et par derrière au meurtre du vieux royaume de France.

€ Le monde germanique n'attend plus qu'une occasion. Or, encore une fois, quelle esi la nation placée par l'Allemagne pour épier et chercher cette occasion ? C'est celle qui porte à sa ceinture les clefs de notre territoire, et qui garde dans sa geôle la fortune de la France. »

Voilà ce que j'écrivais en octobre 1831.- Ces

paroles se sont si bien réalisées, que Ton pourrait croire qu'elles ont été écrites hier. Comment a-t-il été possible de marquer ainsi trente- cinq ans à Tavance ce qui s'accomplit de nos jours et sous nos yeux? L'empire allemand qui se dresse devant nous était-il visible en 1831 ? S'annonçait-il dans les cours, dans les chancelleries ou dans la presse? Non, assurément. Mais si les documents politiques se taisaient, il y avait des signes dans le fond des choses. C'était comme une rumeur à voix basse qui partait on ne sait d'où. Elle n'avait ni forme ni consistance. C'étaient des conversations rares, des paroles interrompues, des enthousiasmes subits qui jaillissaient et disparaissaient <îomme l'éclair.

On pouvait les résumer dans ce mot : la grandeur de l'Allemagne .

Tels furent les documents qui s'offrirent à moi ^car je n'en eus pas d'autres) pour calculer Tavé- »ement de la race allemande; documents qui, ^ans doute, eussent semblé méprisables aux di- ^jplomates de ce temps-là, et qui se sont trouvés ^IvLS féconds en vérités que tous les rapports des ^chancelleries.

Il m'est nécessaire de rappeler ce souvenir et €de constater combien l'événement a répondu exactement à l'idée que je m'en formai d'avance. Ciar c'est là mon point de départ et ma raison

20fi FRANCE ET ALLEMAGNE.

pour juger des choses actuelles. Lorsque, dans les sciences naturelles, un naturaliste voit sa théorie confirmée plus tard par un fait, tout le monde trouve à propos qtf il le déclare. C'est ainsi que Texpérience vient au secours des idées.

Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la politique? Pourquoi un homme ne pourrait-il pas dire: «' L'expérience et les événemcnl s ont confirmé les vues, les idées que j'ai exprimées il y a plus d'un tiers de siècle? » Cela est d'autant plus nécessaire, que c'est la seule réponse à ceux qui accusent la philosophie politique d'être de trop dans le monde. Quand elle a vu juste et de loin, pourquoi ne pas le dire? Ce serait se trahir soi-même. Assez de gens sont intéressés à laisser croire qu'il n'y a de bon conseiller que le hasard .

En vertu des mêmes idées que tout a confirmées, je suis tenté de regarder au delà du présent ; et • je demande d'abord ce que deviendra cette puissance nouvelle, qui, surgie d'hier, occupe déjà tous les esprits.

Avant tout, tenons pour certain que cette formation de l'unité germanique né peut plus être

empêchée par qui que ce soit au monde. La voilà lancée avec la force de projection d'un boulet de canon. Elle ne se laissera arrêter ni par des articles de journaux ni par des notes diplomatiques.

Son seul embarras était de trouver l'occasion de naître. Celle occasion lui a été donnée. Il ne s'agit plus désormais pour elle que de grandir encore. Cette difficulté n'est rien en comparaison de la première.

Vous demandez pourquoi cette unité formidable, préparée, annoncée de si loin, a été si lente à se produire. Qui empêchait la Prusse d'aller plus tôt au devant de la fortune? Je çéponds: Ce qui a retenu longtemps le gouvernement prussien, ce qui lui ôtait Tenvie de brusquer la fortune, • c'était la crainte de rencontrer quelque part la liberté et la Révolution. L'affaiblissement des consciences sembfeit n'être un souci que pour le philosophe. Dans la réalité, ce vide moral, agrandi de jour en jour, était fait pour donner carrière aux grandes ambitions.

Le gouvernement prussien a eu le mérite et la sagacité de comprendre que cette déroute des esprits en Europe avait entraîné une diminution de l'intelligence ; que c'était là un moment précieux ; qu'il s'agissait d'en profiter; que les esprits étaient au premier occupant; qu'un jour de succès déciderait de tout ; que les plus hostiles deviendraient les plus complaisants dès qu'ils auraient senti le fer.

11 a marché, il a vaincu. Les âmes se sont aussitôt courbées. L'unité de l'Allemagne, qui n'avait

pu se former dans la justice et dans le droit, est née d'une guerre abhorrée, puis applaudie dès qu'elle a réussi.

Vous vous étonnez que la démocratie allemande se réconcilie si vite avec qui la foule aux pieds. Mais est-ce là un trait particulier à T Allemagne? C'est bien plutôt un des caractères généraux de notre temps. Les peuples, après tant de défaites, ont gardé un sentiment profond de leur faiblesse. Surpris d'une si miraculeuse impuissance, ils ' acceptent de tomber en tutelle. Peut-être au fond de cette abdication gardent-ils l'espoir de se servir de leurs maîtres. Le cheval prie l'homme de se mettre sur son dos, espérant atteindre ainsi je . ne sais quelle proie au bout de la carrière. Il * compte alors se débarrasser du frein et du cavalier. Ce marché-là date du commencement du monde. Je ne sais ce qu'en pense aujourd'hui, à travers ses hennissements, la béte de somme.

Quoi qu'il en soit, Tempire allemand est fait. Quel sera l'avenir de cet empire si longtemps ajourné, enfin acclamé dès qu'il s'est imposé? Je croirais volontiers qu'en beaucoup de choses, il ira contre le but de ses auteurs.

Ils ont cru servir les intérêts d'une aristocratie féodale. Ne soyez point surpris s'il arrive le contraire. Aucune nationalité ne s'est développée sans que l'industrie n'ait grandi avec elle; et

rinduslrie, en croissant, a pour premier effet de limiter ou d'abaisser raristocratie.

L'Allemagne n'échappera pas à cette règle qui est jusqu'ici sans exception. Les parties éparses du grand tout teutonique se rapprochent et se fondent; la richesse générale augmentera; la puissance héréditaire des grandes familles en sera diminuée. Le parti féodal se sera blessé par ses armes.

Quel peut être, d'ailleurs, le caractère d'un despotisme prussien imposé à la race allemande? Je serais bien étonné s'il parvenait à extirper de cette race les besoins de l'esprit, et s'il réussis* sait à l'empêcher de penser.

Il est vrai que l'Allemagne se donne, dès les premiers pas, un grand démenti. Kant lui avait appris.à chercher la liberté et la prospérité dans une fédération d'États sur laquelle il revenait sans cesse. Cette vue du penseur allemand est renversée par ce qui vient d'arriver en Allemagne, de même que les plans de liberté formés par les sages de la Révolution française ont échoué en France: clés deux côtés, même démenti donné aux espérances et aux prévisions des meilleurs.

Est-ce donc que l'avenir doit infailliblement jenier ceux dont le passé s'honore le plus? Non, ^ans doute. Mais le monde, qui n'a pu atteindre le but par la voie droite, y revient par des détours

frauduleux, dont la raison se scandalise. Kant et Mirabeau ne tenaient pas assez compte de ce qui reste chez nous du vieil homme servile.

L'Allemagne n'a pu atteindre à la patrie ^allemande, en passant par la justice et parla liberté. Elle y arrive par le chemin de l'injustice et de l'arbitraire. Par là, elle montre à son tour, quoi que nous en disions, combien notre Europe est encore barbare.

Au reste, les Allemands sacrifient en ce moment la liberté, non pas seulement au bien-être, au lucre, mais à l'idée de la grandeur nationale; cela seul pourrait leur donner avec le temps une supériorité décidée sur ceux qui feraient le contraire.

Convaincus, d'ailleurs, qu'ils ont conquis le gouvernement des esprits en Europe, ils tiennent pour certain depuis longtemps que tout émane d'eux, science, poésie, art, philosophie; que le monde est devenu leur disciple. A cette souveraineté intellectuelle qu'ils s'imaginent posséder, que manquait-il encore? La force. Ils viennent do s'en emparer. A leurs yeux, ce n'est pas seulement un empire de plus dans le monde ; c'est la substitution de l'ère germanique à l'ère des peuples latins et catholiques, relégués désormais sur un plan inférieur.

Cet empire, en effet, est protestant. C'est assez

dire qu'il ne peut recommencer le passé sous la forme de l'arbitraire des Étals catholiques. Par exemple, il ne peut graviter autour de la papauté ni la refaire de ses mains. Combien de libertés ne sera-l-il pas obligé de laisser vivre : liberté de conscience, liberté de penser, c'est-à-dire toutes celles dont ^'honore le plus l'homme moderne. Le droit divin ne sera qu'une prétention chez les prolestants. Il ne peut y être un principe. Voilà les raisons dont se bercent les libéraux, les démocrates allemands. Cela explique pourquoi ils acceptent si aisément leurs défaites.

Combien de fois l'avènement de cet empire n'avait-il pas été appelé depuis 1813, par le<î écrivains et le3 penseurs nationaux, comme une éternelle représaille contre l'empire de Napoléon ! C'est depuis ce temps que les vues humaines, équitables de Kant ont été abandonnées pour l'hégémonie de la Prusse, ou plutôt pour l'ambition de la force. Il est presque exact de dire que tous les poètes allemands ont évoqué le pouvoir colossal de l'unité germanique, et qu'ils ont tout sacrifié de loin à cette idole. Obscur sur le reste, Hegel était clair lorsqu'il parlait de cet Etat prussien, le modèle et le résume de la civilisation moderne. Cette philosophie de glace s'échauffe lorsqu'elle touche à ce sujet.

Que concluerons-nous de là? Que le pouvoir

2i2 FRANCE ET ALLEMAGNE.

nouveau n'aura pointa faire la guerre à la pensée humaine, sous le nom d'idéologie ; et, puisque les générations contemporaines font si bon marché d'elles-mêmes, il peut arriver qu'elles seules soient sacrifiées, et que l'avenir de la civilisation réduite à l'idée de force ne soit pas annulé par leur chute. Il leur plaît de nétre rien pour sauver l'orgueil du grand tout. Ne disputons pas sur ce point avec elles. Ce vœu-là semble bien près de s'accomplir.

Ajoutons que le machiavélisme allemand ne semble pas fait pour durer. Ces deux mots, si bien unis aujourd'hui, se contredisent; il y a entre eux l'épaisseur des Alpes.

La grande question est de savoir si le mouvement d'idées produit par la race allemande, et qui se résume dans ce mot : grandeur spirituelle, sera extirpé parle despotisme politique; si celle nation sera poussée par la violence à des plagiats stériles, si elle oubliera et reniera en un jour ce qui a fait jusqu'ici sa gloire; ou si la vie morale déposée dans ses poèmes et ses philosophies ne passera pas en partie dans son avenir politique.

On peut croire à celle dernière hypothèse. Une si grande lillératuro n'aura pas existé inutilement, pour ne laisser aucune trace dans la conscience générole.

POINT DE Vl'R DE L'Al.LKMAONK. • 213

En ce cas, rAllemagne aurait gagné une marche sur la France pendant son sommeil. La • civilisation chan erait d'axe. Le mouvement social, commencé au nom de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, se continuerait au nom de Kant, de Gœlhe el de Schiller.

Considération bien grave, que je soumets aux Allemands. Jusqu*à cette heure, le .despotisme prussien a été violent, inique ; mais il n'a pas pris la peine d'être faux. Il s'est servi d'armes ouvertes: l'audace, la témérité, le défi; il ne les a pas empoisonnées par le mensonge ; or, c'est le mensonge seul qui corrompt l'avenir. Jusqu'ici le principe du droit, celui de la vie morale peut donc encore être restauré et sauvé.

Mais prenez garde à ceci : le moment décisif n'est pas encore venu. C'est celui où le despotisme aurait besoin do se déguiser, de changer de nom, de langage, de prendre le masque de la liberté et de la démocratie. A ce moment, tout menace de se fausser, de se dénaturer.

Que feront alors les Allemands? Ce sera l'heure des embûches. Veulent-ils y tomber ? Quand le despotisme se masquera de démocratie, la démocratie, toujours complaisante, épousera-t-elle le despotisme pour se donner un soutien ?

Si jamais pareilles épousailles se font, dites pour toujours adieu à ce que vous avez connu de

la vie allemande : probité de l'intelligence, pénétration, grandeur de l'esprit, génie, gloire. Tout disparaîtra, tout se noiera dans la confusion du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux. Qui peut se figurer un byzantinisme allemand? Le mélange des vices du Midi et des vices du Nord, c'est trop à la fois. Machiavel réfuté par Frédéric et réalisé par le Tugendbund, par la Société de la Vertu! De grâce, pour vous, mille fois plus encore que pour nous, épargnez au monde cet avenir !

Quel changement amènera dans le monde l'élévation de la patrie allemande? Diilicilement l'esprit militaire réussira à tout absorber en pays germanique, comme cela arrive si aisément dans les races latines . La rapidité même de la victoire de Sadowa empêchera qu'il se forme des légendes et des idolâtries au profit du vainqueur. Le coup a été si foudroyant, qu'il a ôté aux individus le temps de s'immortaliser dans les imaginations populaires.

D'ailleurs, chez les Allemands, la gloire militaire ne dégénère pas en superstition, parce qu'elle est dominée par la gloire des réformateurs, des poètes et des artistes. Luther, Goethe, Schiller, passeront toujours avant Blùcher. L'éblouissement de l'uniforme, qui fascine d'autres peuples, n'est pas la principale magie de l'autre côté du FUiin.

POINT DE VUE DE LALLEMAGNE. i!15

Je peux donc concevoir un empire fondé par le fusil à aiguille, et qui pourtant serait incapable de tout absorber dans le militarisme. Il resterait en dépit de lui d'autres forces que Tépée.

Une chose plus difficile à calculer, est ce que deviendra Timmense orgueil teutonique se donnant carrière et croyant voir à ses pieds, du haut de ses victoires nouvelles , les nations latines comme autant de nains au pied d'un chàleau-fort. Je craindrais pour ce grand corps Tinfatuation. Où ne pourrail-elle pas le conduire? Quand il louchera à la fois la Baltique et le Danube, quelles pensées, quelles ambitions ne s'éveilleront pas dans le géant ?

Comment échappera-t-il à Taveuglefnent ? Si puissant et si neuf, quelle tentation de se mesurer à son tour avec le monde, et, pour sortir du rêve, de palper des royaumes ? Avec un front de fer, du Holstein au Tyrol, il est malaisé de n'avoir que des pensées modestes et de renoncer à étendre le bras par delà le Rhin.

Lors même que la modération l'emportera, qui voudrait y croire? Combien de fois la France ne se réveillera-t-elle pas en sursaut, croyant entendre les pas de son gigantesque voisin? Ou bien, si elle s'endort sans précaution, ce sera le signe d'^ne mortelle apathie... et quelle tentation pour le monde allemand d'en profiter! Ainsi, dans

tous les cas, le péril est le même pour nous. Qu'il soit dans les imaginations ou dans la réalité, peu importe ! le présent semble avoir légué d'immanquables tempêtes à Tavenip.

Point de vue de la France.

J'ai montré le point de vue de TAUemagne ; !> «irions de celui de la France.

Ici, le plus extraordinaire n'est pas Tévéneï^ent en lui-même, malgré ses conséquences. Qu'une race d'hommes jusque-là partagée se ï^fipproche et s'unisse en une seule masse : le fait €^st frappant, il est grand, il est plein de menaces pour les uns, d'espérance pour les autres. Mais il ri'est pas sans précédent et sans analogie dans le passé : où donc est le motif de s'étonner? Le Voici.

C'est, en effet, je crois, une chose sans exemple c|ue Tavénement de toute une race d'hommes se Boit consommé sans que le peuple le plus voisin, le plus intéressé à connaître le premier ces changements, ait été averti par aucune voix. Jusqu'ici, lorsque de grandes masses d'hommes se concentraient tout à coup en un seul corps, il était tou-

jours arrivé que TÉtat le plus voisin en était instruit de loin et à Tavance ; que le pressentiment populaire, la diplomatie, la passion et la raison politique s'unissaient pour prévoir, pénétrer, révéler, signaler une aussi grande métamorphose; dès lors, le danger était aussitôt évité qu'aperçu. Un royaume, un empire, celui d'une race d'hommes, ne venait pas subitement au monde sans que son apparition fût annoncée à l'État le plus proche par ses hommes politiques, par l'émotion de Tesprit public, par les yeux toujours ouverts de la presse, ou par le grand cri de la tribune. Alors, quand le fait était consommé, les précautions étaient prises; ou, si l'on voulait le tenir pour irrévocable, on s'épargnait au moins la stupeur.

Ici, au contraire, n'est-il pas vrai que toutes les règles de la sagesse ordinaire ont été déjouées? N'est-il pas vrai qu'un fait aussi énorme que l'Allemagne unifiée s'est dégagé de la poussière de Sadowa, sans que la France ait été avertie? N'est-il pas vrai que cette unité germanique, si visible depuis longtemps, s'est dressée à nos yeux, du soir au lendemain, sans qu'une seule sentinelle ait crié : Qui vive ?

Or, je dis que c'est là ce dont il faut nous étonner ; car rien de pareil ne s'est vu jusqu'à nos jours.

Avoir SOUS ses yeux, à sa porte, une race humaine qui se groupe en faisceau, et n'en rien soupçonner ! Mieux que cela, prendre cette formation militaire de quarante millions d'hommes pour une forêt qui marche, destinée à vous abriter du vent du nord, ou pour un troupeau d'agneaux ; le dire, le répéter, le publier chaque matin, jusqu'à ce que le troupeau bêlant se change en une armée de neuf cent mille soldats' postés sur vos flancs, adossés à la Russie ; et la France, à son réveil, qui en croit à peine ses yeux !

De quel nom appeler ce prodigieux sommeil ? Car c'est un sommeil, et non pas une connivence, oomme quelques-uns ont pu le croire.

Il y a pourtant quelque chose de pire que le sommeil : c'est l'égarement. Se figurer, par exemple, r|ue les Prussiens se sont donné la peine de vaincre à Sadowa pour nous protéger sur le Rhin ; ot contre qui? contre les Mongols? Voilà, je pense, le dernier degré du vertige. Qu'avonsnous fait au monde pour être frappés d'une pareille cécité de cœur et d'esprit? Ne jouons pas, je vous prie, avec nous-mêmes. Non, l'AUcma- ^e ne se constitue pas pour nous. Non, elle ne se tourne pas contre la Russie. Et pourquoi? Par une raison très-simple.

Quand un homme a reçu une blessure profonde

I>â0 FRANCE ET ALLEMAGNE.

sur une partie du corps, il croit nalurellernenl que c'est de ce côté qu'il va être assailli de nouveau. On ne voit le péril que du côté où on l'a déjà éprouvé une fois. Au contraire, on ne le redoute pas là où il ne s'est jamais fait sentir. Or, la Russie étant l'alliée de l'Allemagne depuis plus d'un siècle, ayant mêlé son sang au sang allemand dans les grandes guerres dont le souvenir domine tout, la Russie, dis-je, ne paraît pas un danger aux yeux des Allemands. Où voient-ils donc le côté menaçant pour eux? Ne vous y trompez pas : ils le voient toujours là où ils se souviennent d'avoir été frappés au cœur. Et quelle nation leur a porté le coup? quelle nation les a conquis et les a tenus sous le joug? La France, de 1806 à 1813. Aussi est-ce toujours contre la France qu'ils s'arment et se mettent en défense, même quand ils n'en ont aucun sujet. Cette observation est capitale pour nous. Il ne nous est pas permis de nous abuser un instant sur ce point. Toute idée fausse à cet égard nous est , non pas nuisible, mais mortelle. Avez-vous oublié que la Russie était avec la Prusse et la grande Allemagne à Leipzick? Voilà, sans parler des intérêts communs, le lien sacré entre eux. Ne croyez pas qu'un lien pareil se brise en un jour.

Se persuader qu'un semblable passé qui, à

leurs yeux, est d'hier, n exerce plus aucun empire ; que la grande Allemagne se fait contre le czar, à noire profit, pour nous garantir sur le Flhin ; non, vous ne Tadmettrez pas un seul instant. Si une pareille pensée, sophistique, contraire « l'évidence, maladive, néfaste, se produisait avec £iutorité, si elle gagnait les intelligences, si elle entrait jamais dans l'esprit des Français, oh ! ^ors, je le dis avec la conscience d'un homme qui jusqu'ici n'a été trompé dans aucun de ses pressentiments, malheur à nous ! Cette idée monstrueuse serait un de ces aveuglements avant- C3oureurs qui précèdent la chute, non pas seulement des rois, mais des peuples.

C'est bien assez d'avoir été surpris par l'événexnent, n'y ajoutons pas le sophisme. Un aveuglexnent si absolu jusqu'à la dernière heure, une méprise si miraculeuse, suffisent pour étonner ^l aftliger à la fois. Car cela prouve que l'esprit ^ perdu sa vigueur; que les vues se sont obscurcies ; que les fausses habiletés ont étouffé la vraie, celle qui sauve et qui grandit les peuples. Et le remède, direz-vous ? Avant tout il faut sortir de notre léthargie. Autrement, il est certain que, si nous échappons à ce danger, ce sera pour tomber dans un autre.

Nous unirons-nous à l'Autriche? Ce serait cpouser la défaite méritée. Irons-nous, comme

quelques-uns nous le conseillent, nous ruer sur la Suisse, sur la Belgique, c'est-à-dire sur les petits peuples désarmés qui nous entourent, et prendre sur eux notre revanche du tort que les puissants nous ont fait? Quelles généreuses compensations! Quel beau couronnement à nos idées de justice! Ce serait là sans doute noire nouveau 89. Mais ces petits peuples répugnent à une communauté d'avenir avec nous. Ils se sont fait une vie propre, nationale, distincte de la nôtre. Nous ne les attacherions que morts à notre unité. Où est l'avantage pour nous de nous donner, par la force, des membres morts?

Considérez que le changement qui s'accomplit de l'autre côté du Rhin ne consiste pas dans l'ao quisition de terres nouvelles, il consiste principalement dans l'essor de l'esprit national, dans la création subite d'un nouvel être moral, la patrie allemande. Ceux qui ont été vaincus se disent, qu'après tout, ils Font été par des compatriotes; les blessures reçues portent ainsi leur guérison avec elles-mêmes.

Il ne s'agit pas de conquêtes purement matérielles, comme dans les temps ordinaires. Mais les membres épars d'un même corps se réunissent et s'animent d'une même vie. Il en résulte une force immense, et cette force se développe chez des peuples dont il est aisé d'exciter les res-

sentiments contre nous. La balance de la civilisation oscille en ce moment, ou plutôt elle penche brusquement du côté de l'Allemagne.

Que mettrons-nous dans l'autre bassin pour rétablir au moins l'équilibre? L'épée de Brennus ne suffirait plus. Quelques enclaves de la rive gauche du Rhin ? Saarbruk ou Luxembourg ? Il a suffi de prononcer quelques noms de villages pour éveiller un long cri du Rhin à TElbe. D'ailleurs, encore une fois, l'Allemagne grandit en ce moment par une idée commune à tous les Allemands, convoitée depuis le commencement de ce siècle, poursuivie sous les formes les plus opposées, enfin obtenue et réalisée, ou près de l'être : la Patrie, l'Unité, la Nationalité. 11 s'agit de faire contre-poids à une pensée par une autre pensée, également ajournée, toujours convoitée, toujours rejirise, et qui soit pour la France ce que l'unité est pour l'Allemagne. Dites si vous en voyez une autre que la Liberté perdue et recouvrée. Pour moi, je n'en vois pas qui puisse peser encore autant qu'un univers.

Vous demandez toujours de quoi il est question. La chose est bien aisée à dire. Il s'agit de l'avénement d'un monde qui vient de se révéler, et qui a la ferme intention de vous subordonner en tout.

Il est vrai que les libéraux prussiens vous assu-

rent du conlraire, et je crois volonliers à leur sincérité. Ils vous affirment que ce grand mouvement d'hommes sur le Rhin et au delà se fait tout à votre avantage ; que c'est pour protéger votre sommeil qu'un million de soldats allemands sont debout où prêts à se lever, à votre seuil, sur le pied de paix. Ces mêmes libéraux vous invitent à dormir. Ils vous répondent de l'événement ; ils vous garantissent l'avenir, comme si du moins le présent leur appartenaif. Je consentirais à accepter leur garantie s'ils étaient les maîtres. Mais le sont-ils? Ont-ils fait les événements? Non, ils y étaient opposés. Ont-ils dirigé les armées? Ils protestaient contre la guerre. Disposentils des volontés? Ils ont obéi à celles d'autrui. Tout s'est fait sans eux, malgré eux. Qui vous dit qu'il n'en sera pas de même demain ou aprèsdemain? Singulière garantie que celle d'hommes qui ont été eux-mêmes dominés, maîtrisés, emportés par les entreprises de leurs adversaires ! Ils se sont mis en tutelle, et ils vous assurent de leur toute-puissance. Ils se sont convertis au plus fort, et ils vous promettent leur faveur auprès de la fatalité à laquelle ils se résignent. Mais si celte même fatalité voulait un jour votre déclin, rien n'empêche qu'ils ne s'y résignent avec plus de philosophie et de patience encore. Avouons que tout se contredit de tous côtés,

POINT DE VUE DE LA FRANCE. «i5

entre les paroles et les actes, comme si les événements échappaient à leurs auteurs. Le droit a disparu, chacun s'arme en -toute hàle contre le hasard. L'Allemagne unie ne parle que de paix, €t elle se hérisse de soldats. Nous ne parlons que de confiance, et nous doutions notre armée.

Nous n'avions que quatre cent mille hommes, il nous en faut au moins un million. Notre tranquillité est si complète que nous nous ingénions a découvrir un nouvel armement. Il nous faut, pour exprimer avec effusion notre satisfaction secrète, un ban et un arrière-ban ; il faut changer les mœurs de la nation, au point de la mettre tout entière sous le drapeau. Car nous venons de nous apercevoir, pour la première fois, que les armées permanentes, legs de Tancien régime, ont un grand défaut, qui est de ne pas suffire, dans les moments critiques, à la défense du territoire. Ce ([ue nous n'avions pas vu dans les temps ordinaires, l'excès de sécurité nous le fait enfin comprendre. Nous entrons dans le système prussien, landwehr, milices, par amilié pour la Prusse. Elle s'est montrée TElat novateur vraiment moderne : nous nous convertissons au fusil à aiguille, à ses institutions militaires, pour lui faire plaisir.

Songez cependant que chaque institution porte le sceau de son origine. La Inndwehr prussienne

est née, en 1813, de Tenlhousiasme pour la délivrance de TAllemagne. Ce baptême populaire a protégé rinstitution* et Ta fait passer dans les mœurs. En France, il ne peut en élre ainsi. Comment remplacer Télan spontané des masses qui a précédé la législation prussienne?

Là est la difficulté. Quel sceau, quel esprit donnerons-nous à la landwehr française? Chez nous, c'est la loi qui précédera les mœurs : c'est le gouvernement qui précédera le peuple. Cette seule différence d'origine peut aisément en amener de très-grandes dans Tesprit de l'institution, et la dénaturer. Par exemple, un danger est d'augmenter le militarisme, que la véritable landwehr a pour effet de contre-balancer par l'élément civil. Le système prussien suppose un esprit public très-vivant, un patriotisme qui poursuit un grand but. Mais enrégimenter toute une nation sans éveiller l'esprit public, ce serait faire exactement le contraire de la Prusse.

Que l'on se représente tout un peuple sous le drapeau sans qu'il sache pourquoi : la discipline et le silence des rangs deviendraient le fond de la vie ordinaire et civile. Au lieu de porter la cité dans l'armée, on porterait l'armée dans la cité. La patrie ne serait plus qu'une caserne.

L'institution se loiirnerait contre elle-même. Voilà recueil. Je Jie puis que le signaler ici.

Sur ce principe, jugez le projet de loi. Aussi longtemps que la langue française conservera le sens accoutumé des mots, que peut être une garde nationale mobile? Cest un corps puisé dans Télément civil, représentant Télément civil, ou, plutôt, comme son nom l'indique, c la vie nationale » .

Cela suppose un corps formé de tout le monde, principalement d'hommes nouveaux, jeunes dans la carrière militaire, étrangers à l'armée de ligne.

Maintenant, comment cette institution peut-elle devenir le contraire de ce qu'elle est par sa nature même? Le projet de loi en fournit le moyen. Supposez, avec ce projet, un corps composé, en grande partie, d'anciens soldats qui auraient fait leur temps dans la ligne, et dites-moi si un seul des caractères de Tinstilution serait maintenu. Ce ne serait pas le citoyen qui donnerait son esprit au corps nouveau, ce serait le vieux soldat. Au lieu d'une garde nationale mobile, vous auriez un corps de vétérans. Il serait juste au moins de lui donner ce nom. L'analogie d'un corps pareil ne serait ni avec la garde nationale mobile, ni avec la landwehr de 1813, ni avec aucune institution démocratique et moderne. Ce serait un retour aux vétérans de l'époque des Césars.

De tant de paroles qui réfutent les actions, et

228 FHAxNCE ET ALLEMAGNE.

de tant d'actions qui réfuient les paroles, il j^ a une conclusion à tirer. Essayons de la mettre dans tout son jour. Nous avons été conduits aux extrémités où nous sommes par Tengourdissement de l'esprit public, par le défaut d'observation, par le silence de la presse, et par celle cause qui les enferme toutes : à savoir que l'intelligence politique a baissé dans les individus comme dans les masses.

La conséquence évidente est qu'il faut relever l'esprit public, réveiller l'intelligence, rouvrir les yeux et les oreilles, faire sentinelle, quand un monde nouveau, facilement hostile, nous environne, reprendre c^oût à la lumière, ôter la rouille à notre esprit, laisser les petites habiletés, revenir aux grandes : toutes choses qui ne se peuvent sans liberté. Car, si nous ne faisons rien de cela, il est bien hors de doute que les mêmes causes produiront les mêmes effets, et pis encore; qu'après avoir échappé à une première embûche, nous tomberons dans une seconde. Nous aurons beau avoir un million d'hommes sur pied ; ils ne nous empêcheront pas d'être trompés par l'événement comme nous l'avons été. Ce ne sont pas les fusils à aiguille tout seuls qui verront clair à notre place et qui nous avertiront. C'est l'habitude de suivre les grandes affaires, c'est la raison publique plus exercée, c'est le patriotisme

redevenu rintérêl et la chose de chacun ; voilà ce qui nous rendra le lerrain perdu au Mexique et sur le Rhin.

Voyez donc Texallation de la race allemande, sa joie de saisir ses destinées. Il n'est ni femme ni enfant qui n'en soit possédé. Je veux bien qu'en cela tous obéissent à Tappel de la civilisation, à une mission de grandeur qui se révèle à eux par la victoire. Mais c'est à condition que nous serions pris nous-mêmes d'une émulation semblable, d'être et de rester un grand peuple. Qu'ils s'élèvent, c'est leur droit. Je ne le conteste pas. Mais leur élévation doit servir à la notre ; car le dommage serait grand pour le monde, et le profit frauduleux, si l'Allemagne surgissait, et si la France baissait.

Non, une Allemagne nouvelle suppose une France nouvelle, je veux dire plus vivante, plus éclairée, plus ouverte aux idées et aux pressei^liments. Concluons donc que la liberté n'est plus seulement pour nous un ornement de fantaisie ou, comme on le dit, un couronnement; elle est désormais la sentinelle, le refuge, le salut, la nécessité.

Suivez ici les événements, et voyez comme ils s'enchaînent et confirment tout ce qui précède. Au milieu de la campagne d'Italie, nous nous sommes arrêtés brusquement à Villafranc-a, sans

vouloir achever la victoire. Pourquoi? Tout le monde en fut surpris. Nous laissons interrompue la grande œuvre de raffranchissement de l'Italie des Alpes à l'Adriatique. Qu'arrive-t-il alors? Ce que Ton pouvait prévoir.

Un autre peuple nous succède. Une nation du Nord, la Prusse, nous remplace dans notre œuvre. Elle entre au vif, et pour la première fois, dans les affaires et Talliance du midi de l'Europe, où nous devions dominer seuls. Elle se couvre du grand manteau de la nationalité italienne.

D'un seul coup, à Sadowa, elle fait trois choses : sa propre fortune d'abord, puis elle force l'Autriche de lâcher prise dans la Vénélie, et, par là, elle se donne l'immense avantage d'achever l'Italie, c'est-à-dire de moissonner ce que nous avions semé : cliose impossible, si nous avions terminé nous - mêmes ce que nous avions commencé. Mais les entreprises qu'on laisse interrompues à moitié chemin se tournent toujours contre leurs au leurs. C'est ce qui nous est arrivé.

En aucun cas, nous n'aurions dû laisser à un autre peuple, moins encore à un peuple du Nord, d'une autre race, l'honneur et le soin d'achever l'Italie.

Car la reconnaissance ne s'attache qu'à ceux

qui finissent les entreprises heureuses. Eux seuls en recueillent le fruit. Cet honneur de faire revivre ritalie devait nous appartenir tout entier, à nous seuls, par la parenté de race et ralliance naturelle. En le partageant, ou en le laissant échapper, nous avons fait deux choses. Premièrement, nous avons laissé le midi de TEurope ghsser de nos mains; secondement, nous avons donné à l'Allemagne absolutiste Toccasion de s'unir et de se former.

A quoi bon, dira quelqu'un, ces conseils? Que vous ont servi tant d'avertissements sur l'expédition romaine, sur l'expédition du Mexique, tant de paroles jetées au vent depuis un tiers de siècle sur l'ambition de la Prusse et de la race allemande ? Gela a-t-il rien empêché ? Il en sera de même aujourd'hui. Les peuples^ comme les individus, ne veulent pas qu'on les avertisse trop tôt ; il leur plaît de vivre au jour le jour. Malheur à qui leur montre d'avance le péril où il leur plaît de tomber !

n est vrai, le silence me plairait davantage. Mais qui ne se sentirait troublé à la seule pensée ti'un déclin, même passager, de la France? Qui pourrait y consentir ?

J'ai encore ceci à ajouter :

Beaucoup de gens montrent à tout une résignation philosophique qui frappe les étrangers.

i82 FRANCE KT ALLEMAGNE.

Mais les vertus des philosophes ne conviennent guère à une nation. Il faut qu'elle ait des passions, au moins celle de Tavenir, sans quoi elle cesse bientôt d'avoir des idées.

En même temps que la population cesse de s'accroître, si la France laissait échapper la vie morale, que faudrait-il attendre? On verrait les esprits les plus violents, pris d'un engourdissement inexplicable, déclarer que les patries ne sont qu'un mot, et que le genre humain a seul le droit de les intéresser.

La démocratie française se ferait cosmopolite. Mais comme elle serait la seule qui se détacherait dû sol natal, elle serait immanquablement dupe de toutes les autres, et principalement de la démocratie allemande qui, restée toute neuve, a conservé toutes les passions et toutes les ambitions à la fois, celles de classe et celles de race.

En dépit de nos fautes, l'action de la France se ferait sentir longtemps encore sur les nations latines, rapprochées de nous par la langue. Mais le moment viendrait où ces nations s'apercevraient que la civilisation a passé en d'autres mains. Elles se tourneraient vers l'astre nouveau ; elles convergeraient vers la race qui se dirait notre héritière ; et un déclin même passager de la France entraînerait la chute de toute la racelatine.

POINT DE VUE DE LA FRANCK. ±iH

Comme, dans le Nouveau Monde, la race germanique pèse sur l'Amérique du Sud; il en serait do même de l'ancien.

L'Angleterre et l'Allemagne unifiée pèseraient sur la France, l'Italie et l'Espagne, comme les Anglo-Saxons des Etats-Unis pèsent sur l'Amérique méridionale. Alors, il serait vrai de dii'e que le jour de la race germanique esl arrivé.

Point de vne de TEurope.

Reste à marquer Tinfluence des derniers événements sur TEurope et la société en général. ' Rien de plus étrange et de plus instructif que le jugement que TEurope en a porté, avant ou après la victoire. Jamais perturbation semblable des opinions. Tel était Autrichien le malin qui était Prussien le soir. On pourrait se donner le j)laisir de ce complet désarroi de Fesprit européen. Ces soubresauts de la conscience en des sens opposés, suivant Theure, suivant la pluie et presque toujours d'après le succès, qu'est-ce que cela, sinon la négation de la conscience ? Combien faut-il de temps pour que le mal devienne le bien, et Tinjuste le juste? un mois? un jour? une heure? Ce spectacle nous a été donné; frêle base, si je ne me trompe, pour les hbertés futures. L'Europe entière a été prise en flagrant délit de

reniement, dix fois dans la même semaine, comme s'il n'y avait plus aucune règle morale établie entre les hommes. Je constate ici cette même éclipse de la conscience humaine que j'ai remarquée dans toutes les grandes chutes de la liberté publique.

L'impossibilité où le monde a été de discerner le droit, de s'y fixer un instant, de s'en éclairer, a donné la démonstration palpable du vide qui s'est accompli dans Tàme humaine. Interrogée, elle n'a répondu que par la force et la fatalité% Aucune lumière n'a jailli des esprits. On les a vus se plier à tout, c'est-à-dire s'évanouir. Le fusil à aiguille a seul rempli la scène. Il a seul parlé, pensé, jugé, philosophé, persuadé, converti. Mais, dans celte nuit de l'esprit, une chose doit réjouir les gens de bien. Ils ont pu voir que l'abaissement de la conscience a entraîné l'abaissement de l'inlolligence. Plus l'instinct du droit a diminué, plus aussi s'est perdu Tespril pratique. Aucune époque n'a eu moins de droiture, et aucune n'a été plus aisément dupe. Il n'est donc pas vrai que l'habileté croit en raison inverse de la conscience ! Cette seule vérité ne pouvait être payée trop cher. Il a bien fallu couvrir ce risible désarroi de l'esprit humain démoralisé, et l'on s'est naturelle-, ^nent hâté de donner les plus beaux noms aux "Victorieux.

Après Sadowa, M. de Bismark s'est appelé 89.

Le roi de Prusse s'est appelé la Révolution française. Car une chose caractérise notre temps : la peur qu'on y a des Révolutions fait accepter toutes les défaites du droit, et, comme on a besoin de les masquer, on en fait hommage à la Révolution que Ton déteste. Le droit fait peur s'il se montre sous la forme du droit ; on ne l'accepte que s'il est corrigé par une visible iniquité. Qu'est-ce, en effet, que le sophisme par lequel on compare les annexions prussiennes au 89 français? Où est, je vous le demande, la ressemblance ? Notre 89 a-t-il donc contraint par les armes la Normandie, la Provence, la Bourgogne, d'entrer dans l'alliance de la France? N'est-ce pas par un vote unanime, solennel, pacifique de la Constituante, que tout s'est accompli chez nous ? Les provinces françaises, déjà unies, se sont librement confondues en une seule loi. Et c'est là ce que vous assimilez aux annexions sanglantes de la Prusse ! Et vous appelez ces deux choses opposées d'un même nom : le droit nouveau de 89 ! Est-ce donc l'Allemagne qui a demandé formellement d'être battue? Besoin étrange de tout brouiller, jusqu'à ce que les peuples, aveuglés, hébétés, ne sachent plus où se prendre, et se donnent, eux aussi, à la fatalité.

Mauvaise conscience, mauvaise histoire. Sau-

vons donc au moins le passé. Non, ce n'est pas en 89 qu'il faut chercher des analogies avec la composition actuelle de TAllemagne : c'est dans . l'ancien régime. C'est lui qui réunissait par la force des armes les provinces et les membres hostiles. Ainsi se sont formées les grandes monarchies du quinzième et du seizième siècle, par ,1a conquête, par des ventes 'de peuples, par des trafics de princes, dans lesquels la volonté publique n'était copiptée pour rien. Au lieu d'appeler cela le droit nouveau, il faut donc l'appeler le droit de l'ancien régime, celui dont le monde ne veut plus depuis trois siècles ; et c'est parce que la Prusse rejette le monde en arrière de trois siècles, que sa victoire, parée de la plus belle philosophie de Thistoire, a tant de peine à s'autoriser et à se couvrir de l'exemple et du nom de la Révolution française.

Laissons là ces fausses ressemblances. Une rnonarchie qui conquiert des peuples par la fon^e Ouverte, c'est le droit de la vieille Europe: voilà la. vérité.

Mais le droit nouveau, dites-vous, naîtra de eette confusion. Il est caché sous ce masque. A la. bonne heure! J'aimerais mieux pourtant qu'il parût une seule fois à visage découvert.

Dans une victoire telle que celle de la Prusse, ^« t-on bien calculé tout ce que perdent moralement

les peuples qui se laissent faire violence ? Ils se convertissent sincèrement à la victoire. Je le veux bien. Mais cette conversion forcée les corrompt. Ils se rendent ingénument au succès comme à la Providence. D'accord. Mais ils y perdent la meilleure partie d'eux-mêmes : conscience du droit, fierté, dignité, caractère, ^ c'est-à-dire la seule chose qui fait les peuples libres . Je les vois entrer tous ou presque tous en Europe, par la porte basse. Elle est assurément la plus commode.» Mais qu'ils ont de peine après cela à relever la tête !

Les penseurs allemands, qui savent tant de choses, ignorent encore celle-ci, qui ne le cède en importance à aucune autre. Ils croient que les peuples, après s'être reniés du jour au lendemain, brisés, ployés, mutilés par la violence, peuvent se redresser et recouvrer en un moment ce qui leur a été arraché : le sentiment de la justice, celui de leur bon droit.

Non. Un ressort se brise dans cet attentat contre la conscience publique, et ce ressort ne se redresse pas. Les peuples apprennent à douter d'eux-mêmes, à n'écouter que l'oracle du plus fort. C'est ainsi que l'Europe peut achever de perdre tout caractère.

Nous avions pour l'Allemagne plus d'ambition qu'elle-même, Nous aurions voulu qu'elle entrât

€4ons le monde du dix-neuvième siècle, par une ^iutre porte que par la porte surbaissée du cjuinzième. Nous aurions voulu que son unité se fît, non comme au temps de Louis XI et de Richelieu, par la contrainte, mais comme il convient à une époque qui se dit affranchie par le concours de la volonté de tous. Là eût été un gage certain d'avenir et d'innovation.

Mais des peuples forcés d'acclamer le vainqueur et de lui payer tribut, des peuples qui saluent le soir ce qu'ils ont maudit le matin, il n'y a rien de plus vieux dans le monde. Nous avons beau forger pour cela un nom barbare et impossible, Démocratie autoritaire : comme si une autorité quelconque mise à la place de la loi n'était pas la négation et l'extirpation même de la démocratie, telle que les hommes l'ont toujours entendue !

Le mot barbare no rajeunit pas la chose. Il y a trois ou quatre mille ans qu'elle s'appelle servitude volontaire, et ce nom lui restera. Est-ce bien là le chemin par où l'on va à la liberté ? Personne n'est encore arrivé au but par cette voie. Les Allemands étaient dignes d'en prendre une meilleure.

Ainsi l'expérience d'aucun peuple ne sert à un autre peuple. Ils reprennent l'un après l'autre la même roule. Us se jettent dans \g même moule,

Ce que l'Espagne a fait au seizième siècle, la France au dix-sepliéme, TAllemagne le refait au dix-neuvième siècle. L'idée de former une seule masse compacte les emporte tous. Ils n'examinent pas si ces masses deviennent» oui ou non, impénétrables à la justice, à la liberté. Ils espèrent devenir les plus forts, et cela suffit. Toute autre considération s'évanouit, parce qu'il s'est établi que le droit en lui-même ne protège plus personne. Ce que nous avons entendu tant de fois dans le passé, on le répète aujourd'hui à la Prusse: Soyez forte. Faites toutes vos fantaisies. Ecrasez tout, sans marchander. Nous y mettons seulement pour condition que vous deviendrez, le lendemain, le plus doux, le plus modeste, le plus humble des Etats. Et, en vérité, rien ne sera plus facile, quand vous n'aurez plus rien à convoiter.

Pour moi, j'ai vu tant de fois la démocratie européenne et la liberté dupes de ce beau marché, que je ne puis m'empécher de craindre qu'elles ne le soient encore en cette occasion. Si chaque fois qu'un peuple nouveau entre en scène il tient à honneur de recommencer le passé, dans ses plus mauvais jours, attendez- vous à un laborieux avenir. Dans l'ambition de former une grande unité nationale, il y a deux choses : premièrement, le désir d'être assez fort pour être respecté, et

POLNT DE VUE DE L'EUIIOPE. 2il

cela est légilime ; deuxièmement, ie plaisir de commander aux autres, et il est juste que ce plaisir de vanité soit acheté par un peu de servi lude.

Je n'ai rien dit des petits États; on les suppose déjà engloutis et disparus. Un mot pourtant sur ce qui les louche.

Supposons Texistcnce de doux ou trois empires

assyriens en Europe ; les petits Etats, qui seraient conservés par hasard, ne pourraient continuer de vivre qu'a la condition de se faire oublier. Ils «levraient aspirer à être le moins possible. La première garantie pour eux serait de rester indifférents à tous les grands intérêts de droit et de justice qui se disputeraient le monde. La pensée ne devrait jamais s'y prendre à ce qui se passe au delà de leur horizon. Le cœur et Tesprit devraient s'y resserrer autant que les frontières, et la principale vertu des hommes serait partout de devenir étrangers à l'humanité.

Voilà ce qu'U m'est donné d'entrevoir dans les conséquences des choses (jui viennent de se passer. Puisse l'avenir prochain me démentir dans tout ce qui n'est pas un pressentiment heureux pour la justice et pour la liberté de la France et du monde !

^^•^^^^war

Le prisonnier de Ham m'écrivait, en 1844: « Il n'y a. rien à craindre pour la liberté, tant < que la France possède dans son sein dés liom- € mes tels que vous, qui rappellent aux peuples € leurs droils et leurs devoirs. »

Ces mots me reviennent aujourd'hui en mémoire, au moment de prendre la plume.

Que doit faire un écrivain qui voit son pays s'engager, les yeux fermés, dans le chemin de la décadence? — L'avertir. — Oui, sans doute. Et si les avertissements ne servent à rien, si les cœurs se sont endurcis, si les oreilles se sont fermées ? — Recommencer, comme si rien n'avait été dit, étouffer ses dégoûts, compter sur la nature humaine, sur ses retours, sur sa force de

renaissance et de vitalité. — Je le veux bien. Subissons donc le supplice de démontrer pour la centième fois Tévidence.

Quelqu'un a parlé de ses émotions patriotiques pendant la bataille de Sadowa. M'est-il permis de dire quelque chose des miennes, au bruit de la seconde expédition romaine?

Il y a bientôt vingt ans, j'ai montré quelles devaient être les conséquences de la première expédition romaine de 1849, au moment où elle se préparait. Ses conséquences se sont déroulées; elles ont même passé mon espérance ; elles durent encore, elles continuent, elles s'aggravent; je les aavoure chaque jour depuis seize ans, je n'en parlerai pas.

Aujourd'hui, je chercherai . seulement quelles doivent être pour nous les suites de cette seconde expédition romaine.

La première nous a coûté la liberté ; fasse le ciel que la seconde ne nous coûte pas plus cher!

Un point marque d'abord la différence et la marche des temps : personne aujourd'hui ne semble plus s'étonner de ce qui nous parut si incroyable en 1849. Je veux dire une société moderne, telle que la France, qui identifie sa cause avec celle de la théocratie. Quand cette identification se produisit pour la première fois,

FHANCE ET ITALIE. 247

Xa conscience publique en fut ébranlée jusque cians ses plus intimes profondeurs. Aujourd'hui mien de pareil.

On calcule les chances de cette expédition mili- "ftaire comme de tout autre opération en Chine ou ^n Cochinchine. Mais son caractère spécial, uni- <que, son incompatibilité avec Tesprit laïque et le ^roit moderne, on Ta oublié. Il faut pourtant s'en ouvenir.

Des événements tels que la première expédition omaine, l'expédition du Mexique et la seconde xpédilion romaine, ne sont pas de purs caprices. Chacun d'eux laisse après lui sa trace : tous ils ss'enchaînent. Un seul pourrait n'être qu'un acci- ^Jent. Pris dans leur ensemble, en se répétant ^3omme un mal chronique, ils marquent une di- ^•eclion à laquelle il devient de plus en plus diffi- ^3ile d'échapper. Des entreprises de ce genre, for- :mées dans le même esprit, conduisant l'une à l'autre, finissent par creuser le lit et la fosse où les peuples descendent. C'est à la longue ce qui «'appelle pour chaque nation sa destinée. Comblent rompre le charme ?

Quand vous faites une entreprise pour soutenir '^u imposer, en quelque lieu du monde que ce «oit, une théocratie, veuillez, je vous en conjure, ftenir compte de ceci : de réaction en réaction, "VOUS pouvez vous trouver rejetés en dehors des

L>/|,s FRANCK ET ITALIi:.

conditions les plus lormollos de TÉlal moderne, telles que toute la civilisation les proclame et les comprend de nos jours.

Il faut pourtant qu'une nation se fixe un point quelconque au delà duquel elle ne veut pas rétrograder. Sinon, de recul en recul, elle peut élre ramenée en des régions stériles, mortes, où la vie sociale n'est plus possible.

La première des conditions de TElat moderne est de respecter en moi ma conscience, ma religion, ma foi, ma vie morale. Mais lorsque vous m'obligez de concourir au maintien, à l'autorité d'une théocratie quelconque, par le for et par le feu, que faites-vous? C'est tout mon être moral que vous brisez : c'est ma foi, à laquelle vous m'obligez d'attenter. Toutes ces vérités intérieures pour lesquelles je n'ai cessé de travailler et qui sont ma vie, vous m'obligez de les renverser moimême ! Vous faites bien plus qu'offenser ma religion ; vous me contraignez de l'offenser moimême, de la combattre, de l'anéantir...

L'Elat me 'promettait tout le contraire. Il ne devait jamais, disait-il, intervenir dans ce for intérieur, dans le monde de la conscience, qui m'appartient bien plus que mon foyer ; car il est moimême tout entier, la seule chose que je [ne puisse céder, même à ma patrie. Lors donc que vous me rivez à une théocratie, que vous m'obligez de

FlîANCr: KT ITALIE. iîVJ

laire des vœux pour elle, pour ses armes, vous me placez enlre ma patrie el une religion qui n'est pas la mienne, qui est Tennemie de la mienne. Je dis et je répète: que vous sortez ainsi <les conditions de TElat moderne ; el quand je ])arle en mon nom, il est bien évident que j'en- Icnds parler au nom de quiconque n'est pas catholique ullramontain,

Homme moral, for intérieur, qu'est-ce que cela? réplique- t-on. Vaines délicatesses de conscience; bonnes en 1849; qui ne sont plus de saison aujourd'hui. C'est de notre intérêt qu'il s'agît. Toilà tout. Tant pis si votre, homme moral est sous notre char ! Nous passons et le broyons. Entendez-vous?

Oui, j'entends ; et c'est justement de votre inlérét, et de cela seulement que je veux vous parler. Si vous voulez bien penser que, depuis quarante ans, je n'ai jamais cherché que votre intérêt; que j'y ai quelquefois sacrifié le mien; que je ne vous ai jamais ni trompés, ni flattés, peut-être donnerez-vous quelques minutes de votre attention à ce que j'ai à vous dire.

Ecoutez-moi. Si vous étiez seuls en Europe, ou si du moins personne ne songeait à rivaliser ^vcc vous, et même à vous subordonner, vous fourriez, sans danger immédiat pour votre sécu- ^•ilé et votre avenir, rétrograder brusquement à

riôO FRANCE ET ITALIE.

votre gré jusque dans le moyen âge, étreindre une théocratie, vous attacher celte meule au cou, et surnager peut-être encore longtemps.

Vous pourriez quitter le terrain du monde moderne, et s'il vous plaisait, reculer jusqu'à Philippe II, à TArmada et au désert de rEscurial. Vous ne perdriez ainsi que votre liber lé, votre existence intérieure, vos droits encore incertains et .mal acquis. S'il n'y avait pas de puissance rivale autour de vous, oui, vous pourriez rentrer en paix dans le moyen âge, et vous asseoir au pied de la théocratie d'Innoceut III, sans avoir à craindre d'être précipités par personne en dehors

du soleil des vivants, et relégués au troisième, au quatrième rang parmi les peuples qui, acharnés au passé, n'ont plus d'histoire.

Mais cette supposition, il faut y renoncer. Vous n'êtes pas seuls en Europe ; les temps ont changé depuis 1849: ils ont même changé du tout au tout depuis un an. Comment cela? Vous le savez; il n'est plus possible de marquer de l'étonnement.

Vous ne parlez que de cette puissance nouvelle que Sadowa a révélée, la Prusse et l'Allemagne ; chaque matin vous demandez ce qu'elle fait. Elle épie vos mouvements, elle observe vos contradictions ; elle se félicite quand vous quittez le terrain moderne, impatiente de vous y remplacer; elle attend vos chutes, et elle appelle de ce nom

chaque pas que vous faites en arrière vers des temps et des choses qui ne sont plus les nôtres.

Quelle joie de vous voir rentrer dans ces entreprises impossibles, dans ces restaurations théocratiques qui vont se briser contre Tesprit de notre siècle ! Entendez donc les félicitations de tous vos ennemis ; ce sont les mêmes qui vous ont encouragés à l'expédition du Mexique. Ils étaient si heureux de vous voir vous consumer et disparaître au delà de Vera-Cruz à la recherche de l'empire de Montézuma. Aujourd'hui, ils vous encouragent de même à réparer dans Rome l'irréparable, à vous rivpr aux ruines, à vous user dans 3'impossible (1).

Car ils trouvent trois immenses avantages dans celte nouvelle expédition romaine. Le gouvernement prusso-allemand sait, comme vous, que la théocratie romaine est la clef de voûte de toute réaction européenne: à ce titre, il vous approuve défaire IVpîivre du pouvoir absolu.

En second lieu, il sait que cette œuvre ne va pas sans attirer les haines de l'Italie, et il est charmé que vous vous chargiez de ces haines. Par là il profite de votre action ; il espère qu'elle vous rendra odieux. Enfin, voici le point le plus important qui renferme tous les autres, celui sur

(I) Vovpz 1^ Timfifi.

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lequel vou>^ ne pouvez trop réfléchir : la Prusse et r Allemagne aiment à vous voir vous enfoucer dans la théocratie, vous identifier, s'il se peut, avec elle, parce que vous leur abandonnez ainsi tout le terrain lil)éral ; qu'elles se pressent de vous y remplacer au moins en paroles ; que cette conquête est pour elles un autre Sadowa, sans combat; qu'elles comptent gagner ainsi dans ropinion du monde moderne tout ce que vous avez consenti à perdre.

Quelle est, en effet, la prétention ou l'ambition de ce monde allemand, qui vient de se soulever de terre comme une force de la nature? Quelle est la mission qu'il se donne? Quel est le titre dont il se pare pour se faire accepter des peuples? Quel est son mot d'ordre, sa raison d'être? Je ne serai démenti par personne, quand je dirai que ce titre, cette mission, cette ambition, c'est de reprér senter par excellence, quoi, encore un coup? l'État moderne.

Interrogez leurs livres, leurs discours, leur langage même de chancellerie ; tout revient perpétuellement à ceci : que l'empire allemand représente par excellence l'Etat moderne, c'est-à-dire l'État laïque, séparé de toute théocratie ; que lui seul peut donner la vraie liberté des cultes et de conscience ; qu'il est en cela l'héritier philosophique du grand Frédéric et de Kant ; que les

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autres Étals ne peuvent donner que Tombre de ces libertés, principe et source de toutes les autres. Et il faut avouer que cet État, avec ses vues, s'est bien gardé de faire ni expédition du Mexique, ni expédition romaine. Il aurait cru se suicider par des entreprises accomplies au nom

d'une secte ou d'une Eglise. Au lieu de cela, il s'est assis sur le terrain civil et laïque. Il s'est bien gardé de mettre sa main dans la main de pierre d'une théocratie quelconque: il sait que ces étreintes de pierre ne lâchent plus le vivant.

Ai-je donc besoin d'en dire davantage pour démontrer ce qui est plus clair que la lumière, à savoir : que nous faisons nous-mêmes ,1a fortune de la Prusse et de la race allemande ; que nous abdiquons entre leurs mains toutes les fois que nous abandonnons le sol sacré de l'indépendance en matière religieuse, pour nous mettre au service d'un pape, d'une congrégation, d'un saint-ofiice, d'une théocratie, d'une encyclique, d'un syllabus, d'un pouvoir temporel, dès qu'ils viennent à branler au souffle du monde moderne ?'Que diriezvous d'une armée qui, ayant une position inexpugnable, l'abandonnerait à l'ennemi par préférence pour une position impossible à tenir? — Voilà ce que nous faisons.

On voit ainsi que notre seconde expédition romaine vaut à la Prusse un second Sadowa. Sans

bouger, elle prend notre place ; et nous, qu'avonsnous fait? Nous nous^ sommes jetés sur notre fer.

Si jamais, en effet (ce qu'à Dieu ne plaise!), la lutte que tout le monde pressent venait à écla-' ter, j'ai certes toute confiance dans les forces de mon pays. Je veux le croire invincible. Pourtant, veuillez aussi retenir ces paroles : Ce jour^là, tout ce qui existe au delà du Rhin, journaux, chancelleries, tribunes, rois, peuples, ii'aura qu'un seul texte, et le voici: c La Prusse et l'Allemagne, c'est l'Etat moderne ; la France, c'est le Syllabus. Peuples, voyez et choisisses. »

L'Allemagne ar-t-elle jamais envoyé au loin ses armées pour inaposep à un peuple la domination spirituelle et temporelle d'un Luther ou d'un Calvin? Non. Elle s'est maintenue en dehors de toute question d'Eglise; elle n'a point fait alliance avec une communion, ni avec unp ruine en parr ticulier ; là est son terrain : c'est aelui de l'avenir.

Voilà certainement le camp retranché où s'établira l'Allemagne, pour peu que les choses se brouillent entre nous. Encore une fois, je compte sur notre force; mais je dis qu'en face de tant de difficultés et d'hostilités qui se lèvent contre nous, il n'est pas sage de renoncer à la force morale, de la transporter du côté de l'adversaire ; il n'est pas sage de se dépouiller de l'alliance,

de la complicité du genre humain pour se faire exclusivement le bras séculier d'une Église qui, pour être nombreuse, n'est pourtant plus qu'une Église particulière. Il n*est pas sage, quand on pourrait avoir le monde pour soi, de s'enfermer dans la Rome du moyen âge, et de laisser à la Prusse, à l'Allemagne, le vaste champ de la liberté et les grands horizons que poursuit par mille voies l'esprit humain. Il n'est pas bon pour une armée de se laisser enfermer dans une ville, dans un défilé étroit où la famine peut faire tomber les armes des mains les plus fortes. Il est encorje moins bon pour un peuple, une race d'hommes, de se blçttir dans un défilé, de se cloîtrer dans un parti religieux où la famine do l'esprit, de l'intelligence, peut, à la longue, avoir raison de la nation la mieux douée, pendant que les autres tiennent librement la campagne, ouvertes à tout, prêtes à tout, en communication, non pas seule-

ment avec une Eglise, mais avec la terre entière!

Telle était autrefois notre situation. Pourquoi l'avons-nous perdue ?. . .

J'en étais là de ces lignes, et déjà j'en reçois la confirmation. Je m'interromps pour chercher dans les journaux allemands le premier mot de la Prusse. Que viens-je de voir? Si le gouvernement de Berlin se tait encore, il laisse parler la maison prussienne. Et avec quelle rapidité le

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sentiment public a saisi Toccasion que nous lui avons fournie ! Avec quelle intelligence ! avec quelle inspiration soudaine! Cela rappelle les marches de la campagne de Tannée dernière. A peine j'ai eu le temps de pressentir la pensée d'outre-Rhin ; la voilà déjà réalisée.

Que disent, en effet, les organes de Topinion allemande? Ce que je viens de dire. Ils achèvent les paroles que j'avais ébauchées. Ils se font les défenseurs du droit moderne. Voilà le premier mot. Le second est pour Tunilé italienne; ils proclament qu'elle est un des éléments de l'ordre européen. Bien plus, et pour tout couronner, ils établissent la solidarité entre Vunité italienne et Vunité allemande. Offenser l'une, disent-ils, ce serait offenser l'autre. Que peut-on objecter de plus? La grande patrie allemande bat des maiiis à la grande patrie italienne. La première est solidaire de la seconde.

Entendez-vous ? dirai-je à mon tour. — Comment embrasser plus de choses, donner plus d'espérances, tendre plus d'amorces, occuper un plus grand terrain stratégique ; rallier à soi plus de gens, conquérir plus de choses et d'àmes, en moins de mots?

Avais-je tort tout à l'heure de dire que cette marche rapide est celle de Sadowa? Et comment l'Italie n'écouterait-elle pas ceux qui lui tiennent

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ce langage. Ils parlent avec respect de tout ce qu^elle aime ; ils Tencouragent dans tous ses vœux. Ils semblent n*avoir qu*un cœur et une cause avec l'Italie. Voilà donc la race allemande, peuple et gouvernement, qui fait le grand pas, qui nous prend notre place au soleil dans Taffection des peuples. Les Germains et les Latins unis contre nous, quelle plus grande nouvelle attendez-vous encore ?

Sentiment national, incompatibilité du droit des peuples avec Tintervention étrangère, but unitaire, progrès indéfini dans la liberté et dans rindépendance, — le gouvernement et le peuple prussien nous ont pris tous les mots les plus sacrés qui fascinent le monde ! Et nous, que nous ont-ils laissé ? De quoi parlons-nous ? Intervention, occupation mixte d'Autrichiens, de Français, de Bavarois, d'Espagnols, ou occupation isolée, débarquements de troupes étrangères, garnisons d'étrangers au centre de Fltalie pour un temps fixé, ou pour un temps illimité ! Mais tout cela, c'est la vieille Italie : c'est le retour à ce qu'elle a appris à haïr depuis qu'elle a recommencé à respirer. Entre ces deux langages, comment ne ferait-elle pas de difTérence ? L'un la rive au passé qu'elle maudit, l'autre lui ouvre l'avenir qu'elle convoite. Et comment, pour ma part, ne serais-je pas navré de douleur en voyant mon pays perdre

en un jour l'affection de toute une race d'hommes, quand celte affection nous était le plus nécessaire pour balancer sinon l'hostilité, au moins Tambition d'une autre race ?

N'est-il donc pas évident, comme la lumière, que nous perdons tout à rétrécir, à diminuer chaque jour la base sur laquelle notre France s'appuie? Dans tout ce qu'elle a fait de durable et de fort, par exemple, dans ses codes, dans ses institutions civiles, elle se montrait le représentant, non pjs d'une caste ou d'une race seulement, mais de la raison européenne ou plutôt universelle. C'est là ce qui lui avait gagné le cœur du monde. Elle pouvait tendre la main à différentes races, à différentes nationalités, et compter au besoin sur l'assentiment de toutes !

' Aujourd'hui, quelle différence ! Les autres parlent au nom de tout le monde civilisé; nous autres, au nom du monde catholique ! Nous ne parlons plus do nous-mêmes que comme d'un * fragment brisé de notre unité. A nous entendre, la France n'est plus qu'une nation catholique ; elle n'est plus qu'une nation latine; elle doit se murer dans celte classification factice qui n'est plus de notre âge. La France ne pourrait rentrer dans ce lit de Procuste qu'en se mutilant ; elle ne se reconnaîtrait plus elle-même, en revenant

ainsi au passé de la France par delà la philoso-

pKie, la ïïéfoi'me, et toute l'époque moderne. En pëj*dant àiiisi chaque jour une partie de ses larges Kfiseâ, à quoi veut-elle donc aboutir?

J'ai peur qu'elle ne chancelle en se donnant de si étroits fondements.

Le dràpeâù catholique a fait de l'Espagne fce que nous voyons ; il a conduit l'atinéë dernière rÂulrichè à Sâdowa ; nous-mêmes, où nous a-t-iï conduits? au Mexique? Ce drapeau, je le répète, n'est plus âséëz grand pour côilvrif là FMnce modériië,: il ne peut nous ramener déi^orlîlais qu'au pays des rilinës.

En résùtaé, par Téxpédition du Mexique, nous nous sommes aliéné l'Amérique ; ^àv hotre imprévoyance dé Tannée dernière, nous avons décidé Tunité allemande, et nous l'avons faite cohit^e nous. Par la nouvelle expédition româiile, houâ nous aliénons l'Italie et les peuplés Tatihs, auxquels nous réduisons aujourd'hui nos origines et notre parenté.

Veuillez aussi penser à ceci : il n'est pas de peuple au monde qui ne soit diminué et né soit arrivé au déclin, en s'acharnant à une question impossible à résoudre. C'est en se brisant contre des questions et des choses de ce genre, que tous les peuples du passé ont perdu leur puissance. Or, j'ai démontré, pour ma part, à satiété, que le problème que vous posez en Italie est impossible,

aussi impossible que la quadrature da cercle. D*un côté, vous voulez que la théocratie du moyen âge soit une puissance moderne et libérale, ce qui est contradictoire ; de Tautre, vous voulez que Tunité de ritalie se forme, en ayant à son centre et dans ses entrailles un pouvoir ennemi, étranger, qui appelle incessamment l'étranger de tous les coins du monde, ce qui n'est pas moins contradictoire. Certes, la puissance de la France est grande ; mais tout son or et tout son sang se dépenseraient en vain jusqu'au dernier homme dans ce problème : la France s'y briserait, à la grande satisfaction de ses ennemis ou de ses rivaux, sans le faire avancer d'un seul pas.

L'expérience des vingt dernières années ne nous a-t-elle donc rien appris ? L'avertissement que nous donne l'Allemagne, en prenant notre place, sera-t-il aussi perdu? Pour moi, que l'on médise ce que j'ai à faire encore pour rendre l'évidence plus évidente, la lumière plus lumineuse. J'ai rempli mon devoir: je veux le faire jusqu'au bout.

Veytaux (Suisse), 1867.

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