‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 33 sur 91 · LE JOURNALISTE · texte numérisé non relu

LE JOURNALISTE

son de son action incessante? Bruit et fumée. Et la tribune, que serait-elle sans cet écho grossissant?

Je puis me représenter un pays plein de livres et d'esclaves, mais partout où je trouve le journaliste honoré, je sais que je suis dans une lerro libre. Sa condition, menacée ou assurée, est la marque de la dépendance ou de Tindépendance d'un peuple.

J'ai vu lo journaliste dans la proscription. Partout il portait avec lui son arme et son drapeau. De nous tous, c'est lui qui a le mieux conservé Tespérance. Ses paroles n'arrivaient plus dans sa patrie, mais elles allaient en Belgique, en Suisse, en Italie, en Grèce, en Angleterre, au Brésil, à Buenos-Ayres ; elles faisaient, comme

la Révolution, le tour du monde.

Les étrangers disaient : Ecoutez ! voici l'esprit français. Il vit encore.

EDGAK QUINÉT.

( A /'Avenir du Gers. )

Pourquoi j'espère.

Veytaux-Cliillon (Suisse), 13 mars 1869.

Voici, mon cher monsieur, un petit dialogue, presque rien ; mais il est si difficile d'écrire pour la France! Il faut absolument ne pas penser; f espère y être parvenu. Au moins voyez, dans ces lignes dialoguées pour vous, ma bonne volonté.

Vous savez tout ce que je pense de vous, de votre situation. Je n'en parle pas, pour ne pas l'aggraver.

Il faudrait se voir et causer. N'avez- vous aucune pensée de venir respirer ici quelques jours après la prison?

Vous êtes utile en France, cela est certain.

Mais si le séjour vous y devenait impossible, n'oubliez pas que vous avôz des amis à Lausanne et à Veytaux.

Je suis votre bien dévoué de tout cœur,

DlALOCiUE

— Qu*espérez-vous ?

— Rien pour moi, beaucoup de choses pour la France et le monde.

— Et moi, je me fais un plaisir de vous ôter Tespérance, mon bon monsieur.

— Comment cela?

— Vous savez que la France a renié ses proscrits, non une fois, mais trois cents fois.

— On le dit.

— Qu'elle abhorre les vaincus.

— Je ne suis pas un vaincu.

— Que le peuple vous a oubliés ; vous savez que vous éles enterrés.

— J'y suis accoutumé.

— Pourquoi, diable, espérez-vous donc?

274 LETTREb POLITIQUES.

— Ecoutez-moi : J'espère, parce que je vois surgir de tous côtés, en France, une foule de talents nouveaux, énergiques qu'il a été impossible d*empôcher de naître. Ils prouvent que la fécondité de notre race est restée entière. Je salue de loin ces messagers de Tavenir qui nous remplacent et nous font oublier.

— Oh! oui! pour cela, mon cher monsieur, prenez-en bien votre parti. Je suis vraiment au regret de vous apprendre que personne ne se souvient que vous aussi vous avez eu, un moment, la prétention d'exister.

— J'espère, parce que, si le peuple ne nous a pas suivis, du moins il existe. Il commence à entrer en scène; il veut apprendre, savoir, connaître. Ce n*est pas cet isolement désespérant de l'ancien césarisme, où chaque homme se sentait perdu, sans postérité, sans peuple derrière lui. Oh! alors le monde était triste; Tespoir impossible; le suicide était le seul remède.

— Ainsi, mon cher monsieur, vous voulez bien nous rassurer. Vous n'attenterez pas à vos jours précieux. En vérité, c'est trop de vertu. Je m'en doutais. . • Vous laissez cela aux Anciens !

— J'espère, parce qu'autour de la France il y a une ceinture de peuples ^ qui tous marchent vers la liberté. Si Tun tombe, l'autre se relève; la vie se propage, et la France, le voulût-elle, ne

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