POURQUOI J'ESPERE
pourrait se soustraire à ce mouvement imprimé aujourd'hui à toute TEurope. Encore une fois, c'est le contraire du césarisme ancien, où Rome seule était quelque chose. Quand Rome fut esclave, tout fut esclave.
— Qu'est ceci, mon cher monsieur?... Style de réfugié! Prenez-y-garde 1 vous oubliez le français.
— J'espère, parce que je vois un continent nouveau, que dis-je, un monde entier, échappé aux vieilles formes, réaliser ce que notre pensée a peine à concevoir. Si le citoyen souffre en moi, du moins l'homme ne peut désespérer.
— Bon, nous y voilà! L'Amérique, n'est-ce pas? le socialisme, le partage des biens, le monde rouge, toutes les folies à la fois. Le pillage, ça vous irait à vous, exilé. Et moi qui croyais que les rigueurs salutaires vous avaient rendu sage ! Restez et mourez où vous êtes. Je vous hais.
— Je vous plains.
EDGAR QUINET
{ A la Discussion dk Lyon. )
Les élections de Paris.
\eytHiix.Chillon, 11 juin 1869.
Monsieur et cher concitoyen,
Voici, en toute hâte, quelques lignes sur les dernières élections de Paris, pour votre numéro annoncé. Le temps me manque pour en dire davantage. Hélas! le temps nous dévore. Qu'il épargne au moins notre France qui renaît.
Si j'insiste sur Tancienne opposition , si je l'adjure ici de changer de langage, c'est qu'elle m'a fait souvent souffrir plus que Je pouvoir luimême. Tant de capitulations, tant de complaisances, tant d'éloges de l'adversaire, cela ne s'était jamais vu dans aucune époque, et dans aucune assemblée.
Votre tout dévoué.
EDGAR QUINET
LKS ÉLECTIONS DE PAHIS»^ «77
De tous les coins de Thori^on, les réactions de toutes sortes donnent le baptême aux Elections de Paris sorties du second tour de scrutin.
Est-ce, en effet, que Paris, après le vote foudroyant du 24 mai, s'est repenti? A-t-il voulu finir le 7 juin par un vote de Réaction?
Non. Si je ne me trompe, voici le sens de ce chailgement apparent.
Paris, en tenant en suspens dans sa balance les membres principaux de Fancienne opposition, leur a donné un avertissement que beaucoup jugeaient nécessaire. Il leur a dit : < Le temps a marché ; osez marcher avec lui. »
Après cette leçon, Paris n'a pas voulu pousser plus loin ses sévérités. Il a nommé de nouveau ceux qu'il avait avertis.
La question est de savoir si ceux-ci comprendront un tel langage; s'ils profiteront de l'enseignement reçu, pour faire un pas en avant; ou bien, si, comme tous les pouvoirs, ils s'ii^digneront et repousseront la lumière.
Une chose est certaine. Un nouveau terrain s*est formé, étranger ou hostile à l'ancienne opposition. Il dépend encore d'elle de s'appuyer à ces forces nouvelles ou de les combattre.
Dans le premier cas, l'opposition se rajeunira, elle se retrempera; dans le second, elle se détachera des forces vives ; elle restera sans écho,
étrangère au milieu d'une France nouvelle qui grandit sous ses pas.
Pour nous, qui d'avance avons fait notre choix, nous saluons cette France rajeunie qui vient de se révéler à Tinsu de la presse, de la tribune, de tous les pouvoirs organisés, par le pur instinct de salut de la race française. Là est Tespérance, là est la vie, en dehors dé tout artifice. Le reste pas* sera; cette France née d'elle-même ne passera pas. Déjà elle déborde l'Urne de TAvenir.
EDGAR OUINET.
( Au CdURRtRR DK LA SaRTHE. )
vt
De la Traie et de la fausse tactique.
Veylaux rSiii«se), 10 juillet 1869.
Monsieur et cher concitoyen,
Voici quelques lignes sur un sujet qui aurait besoin d'être traité à fond. Elles pourront, je Tespère, servir de texte à ceux qui voudraient s'y engager. Prévenu ti^op tard, j'ai dû me contenter d'indiquer la question et la réponse.
Votre bien dévoué,
EDGAR QUINET
Ne soyez pas trop fins, si vous ne voulez être dupes.
C'est une chose nouvelle que la situation d'une opposition, qui, placée entre deux ad-
i>80 LKTTHKï? FOLlTIgUKS.
versaires, en choisit un pour le pousser au pouvoir.
Telle est aujourd'hui la situation de la Gauche, en face du Tiers-parti. Celte nouveauté entraîne avec soi des dangers au milieu desquels je veux chercher ici à m'orienler.
Lorsqu'une opposition a été renouvelée par un vote récent, elle ne peut être trop attentive à conserver ' intacte Tempreinte qu'elle vient de recevoir. N'ayant pas l'idée d'arriver au pouvoir, son grand but est d'accroître le nombre de ceux qui sentent, pensent, agissent comme elle. Là est son point de direction. Qu'elle marche dans celte voie, elle est sûre de ne pas se tromper. Qu'elle s'en écarte, elle est dans l'inconnu. »
Une opposition, telle que je viens de la définir, peut, il est vrai, trouver avantage à ce que des adversaires qui ont souffert avec elle entrent au pouvoir. On espère qu'ils se souviendront de la communauté des désastres éprouvés ensemble.
Telle est, au fond, la relation de la Gauche et du Tiers-parti. Ceci suffit pour éclairer les difficultes qui se présentent.
Si, pour obtenir ce premier résultat, l'opposition devait s'effacer au point de disparaître, il est trop évident qu'elle manquerait le grand but, pour atteindre le petit; elle s'évanouirait pour laisser passer le Tiers-parti; et, dana ce cas»
I)K LA \ n.VlK ET DE LA FAUSSE TACTIOCE. 28i
ï"rjalgré les revendications poursuivies ensemble, le sacrifice serait infiniment plus grand que le r> refît.
Car, au lieu de gagner dans l'opinion du pays, C5e qui, encore une fois, doit être une règle de oonduite, elle ferait croire à beaucoup de gens que les affaires de la liberté ne peuvent avancer que si l'opposition s'efface et recule, ce qui serait sa condamnation même.
En donnant la main au Tiers-parti, que l'opposition n'oublie jamais que le Tiers-parti la poursuit d'une antipathie que les temps l'ont forcé de dissimuler, mais qu'au fond rien n'a atténuée ; que tout en aidant le Tiers-parti à vaincre, elle ne peut aller jusqu'à lui livrer ses armes, je veux dire son caractère, sa popularité, son action propre ; qu'enfin pour arriver à l'âge d'or, il ne suffit pas de faire entrer le Deux-Décçmbre dans Ja Rue de Poitiers .
Demander la responsabilité ministérielle, et
^'en tenir là, peut s'accorder avec l'ambition du
J>ouvoir. Une seule chose marquera l'ambition
<"îo la liberté et vous la reconnaîtrez à ce signe :
I^éclamer des garanties efficaces pour la Presse.
EDGAR QUI NET
.4 yÉHANCIPATIOX DE ToULOLSE. )
Là France et l'Étranger.
Veytaux (Suisse), 14 juillet 1809.
Cher concitoyen,
Je vous envoie ces lignes, où vous verrez, du moins, ma bonne volonté. Ayant rencontré mon ancien collègue et ami, M« Tamisier, j*ai arraché à sa modestie la lettre qu'il vous adresse. Heureux ceux qui, partagés entre la gloire et la fortune, n'ont ambitionné comme lui que les périls et le devoir !
Votre tout dévoué,
EDGAR QUINKT.
Un mot sur l'impression que la France fait à l'étranger.
LA FRANCE ET L'ETRANGER. 2ffl
Nous avons été lents à l'espérance; aussi ne sera-t-il pas facile de nous ranracher.
Nous ne Tavons pas mise dans un homme, ni dans une assemblée, mais dans le pays tout entier où nous l'avons vue germer et reverdir après dix-huit ans d'attente. Gomment donc pourrait-on nous l'enlever ? Elle est mêlée à toute la terre de France.
Jamais élan ne fut moins factice. Oii a vu des pays devoir à d'autres leur renaissance . Ici rien de semblable. Pas une voix étrangère n'a plaidé pour nous. Au contraire. Chaque peuple regardait le grand vide que la France laissait dans le monde moral et se contentait de dire : t Nous n'aurons plus à songera la France. Dieu soit loué!
« La France n'est pas mûre, elle n'est pas faite pour la liberté. C'est à nous de vivre à sa place. »
Par cette joie prématurée, presque tous ont montré combien ils sont peu faits pour se substituer à la nation française. Ils l'ont crue morte moralement, et ils ont laissé voir trop tôt la joie de l'héritier au chevet du mourant.
Eh bien ! non. Ces joies mauvaises ont été trompées. Elles devaient l'être.
La France, sur son lit de Procuste, a respiré; elle a rouvert les yeux, elle s'est mise sur son séant.
Grand ébahissement en Europe, je vous assure.
284 LETTRES POLITIQL'Eî?.
On n'eût pas été plus étonné de revoir Lazare déployer ses bandelettes en guise de drapeau:
— Quoi ! Encore la France? Est-ce bien elle ? La France de 89? N'est-ce pas son spectre?
— Oui, c'est elle. Il en faut prendre son parti. Elle ne s'est pas faite à la mort ; mais comme elle l'a vue de près, elle est décidée à ne pas y rentrer ; sans doute aussi elle a quelque ' chose encore à faire dans le monde.
Là-dessus je vois les peuples étrangers étonnés, ne sachant que désirer et que croire, et je conclus :
Ne retombez plus dans le sommeil de la mort ; car, une seconde fois, il n'y aurait plus de réveil. Vous seuls encore vivez, agissez et travaillez pour les autres.
EDGAR OUINET.
[A /'Avenir du Gers.)
L'art de faire le mort.
VuyUiux tSuiiJàe), io juillet 1869.
Quand Télection eut souftlé un nouvel esprit sur Topposition, je savais bien qu'il y aurait des gens pour dire aux élus de la gauche :
— Vous n'ignorez pas qu'il est de bon goût do parler bas et même de se taire ?
— Nous le savons, dirent-ils.
— Eh bien, faites un progrès encore.
— Lequel?
— Il est tout à fait de bonne compagnie d'être mort. Tachez au moins de le paraître, et vous serez des noires.
— Nous essayerons, répondirent-ils.
Et ils s'endormirent du sommeil d'Epiménide.
Pendant ce temps-là, ceux qui avaient donné cet excellent conseil se tinrent éveillés, et même ils s'approchèrent de toutes les avenues du pou*
voir. Ils ne le possédaient pas encore, mais déjà ils jouissaient en espérance de tout ce qu*il donne, emplois, fonctions, honneurs. Par- dessus tout, ils jouissaient de l'assoupissement de leurs anciens adversaires.
Les voilà donc, ces hommes de bruit ! disaientils. Qu'ils dorment sous • notref garde! Leurs spectres rouges ne sont plus qu'un rêve ; et pourtant ils nous font encore peur.
Alors ils s'apprêtèrent à les lier de mille fils de fer qu'ils appelaient convenances, habiletés, bon esprit, esprit sérieux, saine politique.
Tant firent-ils qu'ils éveillèrent ceux qu'ils avaient assoupi jusqu'à la mort.
— ^ Il est temps de se lever, dirent nos gens. La France nous appelle.
— Y pensez-vous? Votre impatience va tout perdre ; ne parlez pas, ne pensez pas. Faites les morts à s'y méprendre. Laissez-nous vivre à votre place. Nous prenons tout sur nous : le présent et Tavenilr, charges et bénéfices.
Vint aussi de l'exil, un ami qui leur cria :
— Éveille-toi, Épiménide !
Mais sa voix se perdit sans entrer dans leurs oreilles.
Pendant ce démêlé, la France, lasse des uas et des autres, fit un pas. Le monde changea.. D^à