‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 36 sur 91 · LE MOULIN SANS KAL · texte numérisé non relu

LE MOULIN SANS KAL

La presse, c*est-à-dire l'opinion, y a-t-elle une xistence assurée, respectée?

Voilà le premier germe d'où sortira l'être vivant, ►inon, je ne me laisserai pas égarer par de vains simulacres. Là où la presse manque, je dis avec c?* ertitude : la vérité, la vie, la liberté ne sont pas i c^i, même en germe; cherchons ailleurs.

Rien de plus cruel que d'être condamnés, comme x^cus, à démontrer l'évidence.

Essayons-le, pourtant.

Je suppose qu'un homme se donne pour tache <^1 e construire un moulin qui manquait à la contrée.

Il réunirait des meules, des roues, avec divers ^^ngrenages; les voisins croiraient déjà entendre ^o tic-tac du moulin; et ils s'apprêteraient à y l^orter leur plus pur froment.

Rien ne manquerait que l'eau à cet ouvrage

^Hnt désiré; mais, au lieu de l'amener sous les

ï*oues, de la puiser aux sources voisines, le cons-

*i*ucteurque nous imaginons détournerait les eaux

"Vives ; il en souffrirait à peine un filet stagnant ;

^î bien que tout serait mort et desséché et qu'au-

^^tine pièce de la fabrique ne pourrait jamais èlre

^Tiîse en mouvement. En vain, les bonnes gens,

toujours crédules, porteraient là leur blé mûr ;

s une parcelle de farine n'en sortirait jamais ; las périraient de faim sur leurs monceaux de blé.

Est-ce vraiment d'un moulin que j'ai voulu parler?

Oui, mais aussi des institutions humaines. Faites-les comme vous le voudrez ; si la liberté vraie de la presse y manque, si elle ne coule pas à pleins bords, si, loin de la tarir, on ne va pas a puiser jusque dans les torrents, c'est un moulin sans eau; aridité, stérilité, illusion, misère et mort, même au milieu de Tabondance.

EDGAR QUINET

P. S. — Je regrette que la Gauche n'ait pas fait son manifeste. Elle eût, je pense, dénoncé l'état de la presse en France. Ce point est de ceux où il ne peut y avoir de divergence. H vaut mieux être quinze, ou dix, ou cinq, que d'être trente pour s'annuler les uns les autres.

{A /'Indépendant des Pyrknkes. )

La vraie et la fausse liberté.

Veytaux (Suisse), i9 aoèl IS69.

Quand un peuple a été privé longtemps de liberté, la tentation est grande de lui faire prendre Ici fausse pour la vraie» la verroterie pour le pur damant.

Cherchons le moyen de les discerner.

Il y a, dans les mathématiques, des vérités ^mentaires sur lesquelles répose toute la science. Supposez qu'un mathématicien exclue ces vérités, il fera un ouvrage dans lequel les propositions se détruiront Tune l'autre; il aboutira à zéro.

Il y a, de même, dans Tordre politique, des axiomes élémentaires. Supposez qu'un politique n'en tienne aucun compte ; il construira un échafaudage sans base qui ne pourra supporter que 1^ néant.

i^ sûreté da la personne, la liberté de la peu-

sée, de la presse, le respect de Tindividu, le droit 5rii de réunion sont, en politique, ce que deux e-^^' deux font quatre sont en matière de mathématiques.

C'est là le point de départ; prenez-en un autre ^ vous ne pouvez arriver qu'à l'esclavage et au vide ^^ ^^

Sur ce principe, jugez des combinaisons poli— i -Hi tiques qui s'offriront à vous.

Le sénat de Tibère avait le droit de nomme» ^^-^^ son bureau ; il avait le droit d'interpellation, celu: si^ B* d'initiative {sponte dixisse). Est-ce la liberté quz^M^^lB} est sortie de ses harangues? Non, c'est l'escla — -^^^^ vage . Et pourquoi ? Parce que ces droits appa— rents étaient des simulacres sans vie qui n contenaient aucune garantie pour la personn humaine.

N'oubliez jamais qu'il s'agit enfin de fonder des^^ ^^ droits pour des créatures humaines, et non pas, comme dans Rabelais, de faire pleuvoir des paroles gelées.

La grande charte anglaise a enfanté une nation libre. Pourquoi? Parce qu'avant tout, elle a semé le premier germe, la liberté individuelle» le res — ^^^s pect du citoyen, sans lesquels la politique opère^"'^-'^ sur une matière inerte, éternellement patiente & ^ ^ l'éternel servage.

Je me défie des projets où je ne trouve quede^^-JB^^ linéaments, des abstractions, des mailles vide^^^^s.

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