‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 37 sur 91 · LA VRAIE ET LA FAUSSE LIBERTE · texte numérisé non relu

LA VRAIE ET LA FAUSSE LIBERTE

des formes mortes qui par elles-mêmes ne contiennent aucune vie. En quoi est changée la condition du Français? En quoi son indépendance, sa vie, son honneur, sa dignité, son foyer, sont-ils plus assurés aujourd'hui qu'hier? Voilà ce qui m'importe, c'est toujours la question; elle n'est, pas même posée.

Comment donc dépasserons-nous cet infranchissable ABC? Gomment naîtra le premier élément, la liberté et Tinviolabilité de la personne ! Je ne vois que des obstacles entassés, où elle a cent chances de périr avant même que de naître, candidats officiels. Corps législatif, conseil d'Etat, sénat, veto.

Ecoutez! Il y avait une fois une fée qui dit à un chevalier : Je vais te faire plusieurs cadeaux de joyeuse entrée. Je te ferai d'abord ce que nous appelons entre nous un lac d'angoisse, lu essayeras de le traverser à la nage ; il est probable que tu te noieras sans pouvoir en sortir. Supposons un instant que tu l'aies traversé, je le ferai, au sortir, un lac d'amertume, cent fois plus dangereux que le premier ; tu t'y perdras indubitablement. Si, par impossible, tu en reviens, tu trouveras, au débarqué, une armée de géants de mes amis, prêts à t' achever sous leurs massues de fer. Eh bien, admettons qu'eux aussi, par hasard, te laissent échapper. En ce cas tu finiras

t94 LETTRES POLITIQUES.

par trouver dans un donjon» étendue sur un canapé, une belle princesse qui s'appelle la Liberté I

— Ah ! dit le chevalier, que ne commencezvous par là, puisque vous pouvez tout?

— Tu es bien indiscret, répondit la fée. Un mot de plus et je te change en reptile.

EDGAR ÔUINET.

( A 7'ÉCLAIREUR Dl SaINT-ÉtIKNNB. )

Le secret du Rèjne.

Vcytoiix Suisse), 5>9 août 4869.

Mon cher concitoyen,

Voici, sans reproche, le dixième article que j'écris en peu de jours pour la presse frappée, coup sur coup ; et Dieu sait la peine qiie j'éprouve à mettre ma pensée dans ces tenailles.

Après cela, une chose m'étonne; la joie des journaux libéraux sur les libertés concjuises.

Où vivent-ils donc? Assurément ce n'est pas sur notre terre.

Votre tout dévoué,

KDGAR QUINET.

Le Sénat a parlé ; il a porté un premier jugement sur le Sénatus-Consulle. Mais tous ses

iUG LETT!{ES POLITKjUE?.

efforts ont échoué quand il a fallu trouver le sen^caché de Tarticle II et surtout de la responsa — bilité du souverain. Ici le mystère est resté en son entier. Cherchons donc à notre tour à expliquer Ténigme.

L'éloge du coup d'Elat du Deux-Décembre devait naturellement être la clef de voûte du système : On nous dit : « Un peuple entier, la nation de « 1789, de 1830 et de 1848 en était venue à < 'recourir à la dictature. »

Attachons-nous à cette première proposition fondamentale. Voyons ce qu'elle renferme.

Le Deux-Décembre est présenté comme ce qu'il y a de plus légal au monde. C'est la nation qui l'a voulu ; c'est elle qui y a recours dans je ne sais quel Champ de Mai qui, sans doute à notre insu a été tenu la veille en pleine nuit.

De ce point de départ, tirez la conséquence. L'acte est normal et régulier. Or, il est de la nature de tout acte normal, louable, de devoir être recommencé. La condition de tout acte légitime est de servir de loi et d'exemple; il est fait pour reparaître.

D'où il suit que le Peux-Décembre loué par les magistrats, exalté par le Sénat, est le fondement de notre existence; il devient, par l'apothéose, l'àme de notre droit politique.

Maintenant rapprochez ces deux choses : la

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consécration du Deux-Décembre et Tarlicle II du Sénalus-Gonsulte, vous verrez que Ténigme de cet article s*expliquera d*elle-méme.

Vous avez d*un côté, un acte sauveur initial, qui contient en soi tous les autres, et de Tautre une formule vague qui autorise le chef de l'État à réitérer au besoin cet acte-modèle quand il le jugera nécessaire, sauf à faire couvrir l'événement consommé par l'approbation des Comices.

De là l'article mystérieux, vague, incompréhensible, sur la responsabilité du chef de l'Etat, sans application ni sanction, s'éclaire subitement ; et de quelle splendide lumière! Une série de Deux^Décembrey en puissance, est contenue dans l'incompréhensible article II du Sénatus-Consulte. Tout s'explique, tout se comprend. Vous tenez dans votre main le principe qui nous régit. C'est l'ancien droit tribunitien pour un seul homme, d'accomplir des actes sauveurs que la nation ne devra juger que lorsqu'ils seront consommés et irréparables.

Nous sortons des ténèbres. Faisons encore un pas.

Qu'est-ce que la liberté d'une nation qui sent toujours suspendue sur sa tète la fatalité d'un nouveau Deux-Décembre?

Qu'est-ce que ce fait antérieur et sauveur, ce droit tribunitien primordial, qui consiste à pou-

voir devancer la volonté nationale et a la consulter, lorsqu'il n'est plus temps de s'opposer et que la pièce est jouée ? Cette forme de gouvernement date de deux mille ans. Elle s'appelle le Césarisme.

Ajoutez-y tant que vous le voudrez les simulacres ou même les formules de liberté ; vous ne modifiez en rien l'essence de ce gouvernement. C'est vous-même qui le dites: En ce qui concerûe le souverain, rien n'est changé (1).

Non, rien n'est changé, je le crois bien vraiment. Vous placez â la tête des affaires humaines une volonté qui peut tout comme le destin. Vous vous réservez subsidiairement le droit de la plainte, de l'interpella tion, de l'interrogation, de la justice boiteuse, quand l'événement a passé. Sachez que jamais et nulle part la liberté n'est entrée dans le monde par ce chemin^ Quand elle arrive, le Destin qui a pris les devants lui répond : Il est trop tard.

Veuillez donc relire l'histoire du Césarisme. Vous verrez que les Assemblées politiques de tous les Césars avaient les droits que vous saluez de Votre reconnaissance : droitô d'interpellations,

(1) Rapport au Sénat : a Là pentée de l'afUele II 6i le but « de sa rédaction sont donc de bien établir la situation que c voici : En ce qui concerne le souverain, rien n'est changé; K H conserva toute sa responsabilité derant la nation. »

J.Ê J^ËCAËT DU RÈGNE.

d*ordrê« du Jour motivés, d'iûitihtive d«s lois (1) ; et il ne faut pas oroiiNi qu'elles étaient muettes; il y avait quelquefois plus de quarante diiBCOWs sur une question. L'éloquence n'y manquait paS| non plus qu'une certaine opposition de tiersparti (2).

Ces assemblées avaient tout ce que l'on vous accorde et beaucoupde choses que l'on ne vous accordera jamais; malgré cela,, où ont-elles conduit le monde? Vous le savez comme moi.

Pourquoi donc les Constitutions des Césars, avec toutes les formes de la liberté, n'ont-elles abouti qu'à l'extrême servitude? Je l'ai déjà dit et je le répète: Parce qu'elles ne contenaient aucune garantie pour la liberté des personnes.

Et qu'est-ce qui s'opposait à ces garanties ? Le droit supérieur, mystérieux, que le César s'attribuait, de les enfreindre, au nom d'un Plébiscite, dont il se rendait d'avance responsable.

Il y avait toujours dans toute Constitution Césarienne nn Deux-Décembre, un Acte Sauveur indiscutable qui primait tous les autres et un article II qui donnait au chef de l'Etat le droit de supposer que sa volonté accompUe était celle du peuple.

(i) SpoDte dixisse, — Senatus décrète,

(2) Certamea adveraua Cses*rem exortum esU

SOO LETTRES POLITIQUES.

Aussi le monde ofQciel eut beau élever des temples à TEspérance, Spei jEdes.

L'Espérance refusa d'y entrer, et se bâtit ailleurs son refuge.

EDGAR QUINET

(Au DÉMOCRATE DU MiDI. )

La Renaissance.

Veytaux (Suisse), 3 septembre 1869.

Cher concitoyen,

Oui, assurément, je vous envoie mon adhésion et tous mes vœux.

J'ai vu, il y a dix-huit ans, mourir la conscience humaine, et j'en ai porté le deuil. Aujourd'hui, la conscience morte se retrouve toute vivante dans le cœur de votre génération. Honneur à elle!

Allez, cher concitoyen, porter cette bonne nouvelle jusque dans le dernier village de notre France. Dites-lui qu'il vaut la peine de renaître pour voir les jours qui se préparent.

Tout n'est pas fait, sans doute, parce que nous avons retrouvé l'espérance; mais c'est quelque chose de pouvoir lutter.

Rappellez-vous ces années sépulcrales où la pensée ne pouvait dépasser les lèvres. Jamais peuple ne fut plus près de la mort.

Et pourtant il revit.

Comme nous avons été étonnés de ses chutes , nous le serons bien plus encore de ses réhabilitations.

Aidez-le, cher couoitoyeA, à entrer en possession de l'avenir ; achevez de le détromper.

Apprenez-lui à distinguer la vraie liberté de ses simulacres.

Il n'est pas de plus noble tâche en ce monde.

Votre digne père vous a marqué la voie. Heureux ceux pour qui le sacrifice à la plus grande dea oauaes, à la liberté et à la vérité, Q3t un héritage de famille !

Vetre tout dévoué,

EDGAR OUINCT, Ancien Représentant du Peuple,

( 4^n Habp^l db P^OVf^OI» )■

Les Nouvelles Libertés conquises.

Veytaux (Suisse), 4 septembre 18d9.

Mon cher ami,

Vous me demandez ce que je pense de$ hou^ y elles libertés conquises,

J*ai exprimé dix fois mon opinion à cet égard dans une dizaine d* articles écrits pour des jour^ naux de province condamnés à l'amende. Voici, en deux mots, le fond de ma pensée.

Deux points, suivant moi, dominent tout le rest^ dans ces libertés nouvelles.

Premièrement, la consécration du Deux-Décembre; secondement, la responsabilité du chef de rÉtat. Voilà ce qu'il y a de réel dans le sénatusconsulte.

Par là, je vois clairement que rien p.'e9t changé. En combinant les deux bases du nouyel édifice,

coup rrÉtat et responsabilité sans application ni sanction, je reconnais que la liberté n'est encore une fois qu'une apparence sur le fond du pouvoir personnel qui subsiste en son entier.

Si le miracle d'une majorité libérale venait a s'accomplir, il serait toujours à la discrétion de celui qui peut dire : Je repousse cette majorité, je l'annule, je la brise et je me déclare responsable du fait accompli.

Qu'est-ce que cela, si ce n'est tenir en réserve une série indéfinie de Deux-Décembre en puissance ? Voilà le premier anneau auquel sont suspendues toutes les libertés promises.

Tel est le fond de la situation. Les formules peuvent la masquer, elles ne changent en rien l'essence du régime.

Des apologistes prétendent qu'aucun gouvernement de ce genre n'a été vu sur la terre. Ils se trompent.

Le Césarisme reposait, il y a mille huit cent soixante-neuf ans, sur ces mêmes bases. Des discussions régulières, abondantes, magistrales dans les assemblées politiques, des flots de discours, une grande escrime de paroles, les simulacres de Téloquence et de la vie ; puis, à l'improviste, une m^in responsable qui sortait du nuage et ramenait tout au silence et à l'obéissance.

J'ai peine à pardonner aux partis dits libéraux

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