‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 41 sur 91 · LA PEUR · texte numérisé non relu

LA PEUR

vécu dix-huit ans dans une chambre de malade. Le grand air vous fait peur. Toute vie vous est un scandale. Tout mouvement vous effraie»

Venez, couchez-vous sur ce lit ; on vient de le refaire pour vous.

C'est le lit de Procuste.

EDGAR QUINET

(Ali Rappel. )

Reviser la tradition française.

Genève, mai 1870.

. Il y a un demi-siècle TAustralie n'était qu'une terre sauvage, presque inconnue, livrée aux cannibales. Un groupe d'Anglais y pose le pied; et, aujourd'hui, cette terre du cannibalisme possède de libres institutions qui pourraient, à beaucoup d'égards, servir de modèles aux peuples les plus anciennement civilisés du vieux monde.

Pendant ce même temps, la France s'épuisait en tentatives pour entrer dans la liberté ; elle semait sur son ancienne terre des idées qui ne germaient pas ; elle plantait des arbres de liberté qui se desséchaient sur pied : après un immense travail, la voilà moins avancée qu'au premier jour.

Malgré l'industrie de ses villes, malgré le génie de ses écrivains, elle occupe aujourd'hui, dans

HF.VIfîER LA THADITION FRAN(;AISE. 8->9

la vie publique, un degré inférieur à la moindre fondation de TAustralie ou de la terre de Van Diemen.

Celte différence mot dans toute sa lumière la puissance des origines et des traditions ; j*en conclus qu'aucune œuvre n'est plus nécessaire que de reviser Thistoirede la tradition française. C'est là, je crois, ce que vous vous proposez .

Il ne vous sera pas difficile de montrer que partout l'ancien étouffe chez nous le nouveau ; que le vieux génie de notre monarchie absolue se trouve encore dans tous nos établissements. Voilà pourquoi la France est condamnée au supplice d'Ixion ; elle n'embrasse que des nuages.

Osez loucher à cet édifice d'illusions.

Pesez chacun des éléments de notre passé. Montrez-nous ceux qui sont incompatibles avec la vie moderne, et ceux qui peuvent se transformer; vous • ne ferez que de l'histoire, mais ce sera une histoire plus vivante que notre vie actuelle.

Passez au crible nos idées; jetez l'ivraie et la ciguë, ne gardez que le bon grain éprouvé que nous ressèmerons dans notre Golgothà.

Discutez-nous, discutez nos pères; et au milieu de tout cela, je vous demande encore d'être tolérants, car c'est la vertu qui nous manque le plus. Qu'un seul point de dissidence ne nous fasse pas méconnnître tous les points de ressemblance et de

SaO LETTRES POLITIQUES.

eonformité. Ne distinguez pas les hommes selon les générations auxquelles ils appartiennent : ce système est anti-philosophique, anti-scientifique autant qu'inhumain. Pesez les esprits, les vérités, et non pas les années.

Enfin, donnez-vous pour but de rapprocher les hommes de liberté. Ils sont maintenant faciles à reconnaître après tant d'épreuves.

Elevez vos pensées au-dessus de la mêlée. C'est le seul moyen de raUier ceux qui sont dispersés.

Voilà, mes chers amis, les premières réflexions que m'inspire votre entreprise. J'y ajoute tous mes vœux ; et je dis à votre navire en partance : Adieu, va !

EDGAR QUINET

Au Patriote Français.)

La nouvelle Barbarie.

Genève, mai 1870^

Chaque peuple, de nos jours, et môme le plus civilisé, a gardé un reste de barbarie.

La nôtre est devenue si visible que je suis dispensé de la nommer.

Quant aux nations qui peuvent se dire libres, elles sont aussi restées barbares en un point : j'entends par là que la chute des autres nations leur est indifférente; le plus souvent elles en jouissent. L'Angleterre , l'Amérique des États-Unis ont vu rabaissement moral et politique de la France; elles ont pris plaisir à ce spectacle. Elles se sont contentées de dire : C*est bien fait !

Voilà ce que j'appelle la barbarie, qui persiste en pleine civilisation.

Malgré la chute trop évidente de notre pays, une chose lui reste. Seul il s'intéresse aux peuples étrangers ; seul il souffre de leurs plaies ; seul il jouit de leurs victoires contre le mal.

Depuis que la France a été enterrée vivante, et que sa grande voix ne se fait plus entendre, tenez ceci pour certain : le lien manque entre les peuples ; ils s'ignorent les uns les autres et . se plaisent à s'ignorer. Ils marchent encore, ils avancent; mais sans vouloir se connaître, ni s'appuyer mutuellement.

Si la France manquait plus longtemps au monde, la dispersion des peuples, des intérêts, des idées s'ensuivrait : Chacun pour soi, chacun chez soi deviendrait le mot d'ordre de la race humaine. Tous seraient étrangers à tous, comme dans l'ancienne barbarie. L'Amérique émancipée bafouerait l'Angleterre; l'Angleterre bafouerait l'Europe continentale; Boston se moquerait de Londres; Londres de Paris; Berlin, de Rome; Rome se moquerait de l'humanité; partout l'homme rirait de l'homme.

L'idée du droit pour tous, n'ayant plus de patrie, serait le comble du ridicule. La civilisation moderne finirait par un éclat de rire.

Or, cela ne sera pas. La civilisation continuera

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