‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 56 sur 91 · A MESSIEURS ESTANISL.AO FIGUEBAS ET EMIL.IO GA8TEL.AR · texte numérisé non relu

A MESSIEURS ESTANISL.AO FIGUEBAS ET EMIL.IO GA8TEL.AR

Messieurs,

Honneur aux Certes et au peuple espagnol! Ils ont rompu la monotonie byzantine, jésuitique, où nous sommes plongés. Ils ont remis quelque chose d'humain dans les choses humaines.

Il est certain que vous ne pouviez rien faire de plus sage. Ceux qui seraient étonnés de votre résolution montreraient qu'ils n'ont aucune connaissance de r Espagne.

Vous avez essayé toutes les formes du pouvoir monarchique. Aucune d'elles n'a pu prendre racine. N'est-ce pas la preuve éclatante que ce pouvoir n'est plus dans les conditions de l'Espagne moderne, et qu'en s'obstinant à le faire

revivre elle consumait dans une tâche impossible les forces nationales? Ce qui a abdiqué, ce n'est pas seulement le monarque, c'est la monarchie.

Dès 1846, je vous invitais à renoncer à de nouvelles tentatives de royauté qui ne pouvaient servir qu'à épuiser l'Espagne. Ma principale raison était que, chez vous, les mœurs sont plus conforipes qu'on ne croit à l'esprit républicain. Mes observations sur votre généreux pays, tout ce que j'avais vu dans chacune de vos provinces, me conduisait à ce résultat : qu'il n'y a pas de place, chez vous, pour une forme artilicieUe dé monarchie, qui ne serait ni aristocratie, ni peuple. J'avais trouvé, chez vous, les classes sociales plus rapprochées l'une de l'autre qu'en aucun autre pays d'Europe; j'en concluais que la monarchie seule empêchait les masses de la nation de se fondre en une vaste démocratie, et j'adjurais l'Espagne de se préparer â cette inévitable issue, la* République.

Oui, ce qui m'avait frappé des le premier pas m'avait été confirmé même par les chefs des partis rétrogrades. Je ne pouvais découvrir, chez vous, la féodalité de la finance, ni la grosse bourgeoisie, ni la classe de parvenus qui ailleurs essayent de constituer une aristocratie nouvelle avec les prétentions de l'ancienne. Sous le poids écrasant de vos monarchies, tout, chez vous, est

resté peuple. Vous êtes tous placés au môme niveau. La monarchie, en s' évanouissant, laisse apparaître un peuple d'égaux qui est précisément la base d'une institution républicaine.

Le voile qui recouvrait la grande égalité sociale de l'Espagne s'est déchiré le 11 février 4873. Vous avez fait ce jour-là plus que nous n'avons fait en France après deux ans d'Assemblée nationale.

La royauté ayant abdiqué, qui pouvait songer à la perpétuer malgré elle? Vous étiez, par le fait, en République. Vous avez eu la sagesse de proclamer le fait. Vous avez reconnu l'événement. Etait-ce à vous de ressusciter une chose morte, une monarchie qui avait renoncé a vivre, et dont vous veniez d'enregistrer solennellement le décès volontaire? Non, vous n'avez point chai^ de ressusciter les morts. Vous avez fait passer la Révolution dans la loi.

Au lieu de fermer, comme d'autres, les yeux à la lumière, vous l'avez acclamée. Far là, vous inaugurez une ère nouvelle, en lui donnant pour fondement la réalité, la vérité.

Vous n'avez pas nié l'évidence; mais en la proclamant, vous avez ramené le bon sens dans l'Occident.

D'un mot, en reconnaissant ce qui est, vous avez échappé à nos subtilités byzantines : un

gouvernement pris à Tessai, une République sans républicains, une France sans Français, une Espagne sans Espagnols. Dépareilles conceptions peuvent naître des calamités de Tinvasion.

Mais vous. Espagnols, vous n'auriez aucune excuse d'accepter un semblable point de départ dans la régénération de l'Espagne. Car, enfin, vous vous appartenez. Vous n'avez pas l'étranger vainqueur sur votre sol. Vous n'êtes pas à sa merci. Il vous- est donc permis de parler et de penser comme tous les peuples qui se sont appartenus à eux-mêmes. Ne nous imitez pas dans nos subtilités ; je veux bien qu'elles soient inévitables ; mais enfin, elles sont la marque de, la défaite. Elles sont nées de l'invasion. Elles disparaîtront de nos esprits à mesure que nous échapperons au joug de l'étranger.

Quoiqu'il arrive, le H février 1873 vous avez coupé le câble, vous êtes embarqués. Des tempêtes pourront survenir. Rien ne vous ramènera à ces monarchies stagnantes, empestées, où vous périssiez.

Si elles devaient reparaître, ce serait avec un despotisme effréné et pour s'engloutir aussitôt.

Votre danger vous le connaissez mieux que moi. Ce sera, comme dans les Républiques de rAmérique dn Sud, les généraux sauveurs, un essaim de petits Bonapartes, chacun avec son

usurpation d'un jour et son petit dix-huit brumaire.

Une chose me rassure. Elle m'avait donné une haute Idée de l'Espagne. En la traversant , dans tous les sens, en 1843, je ne^us rencontrer ni un moine, ni un couvent. Ils avaient été abolis depuis 1835. Voilà la réponse a ceux qui croient que l'Espagne est le foyer monacal de la superstition et du jésuitisme. L'alliance intime du militaire et du jésuite, qui est le péril de l'Amérique du Sud et de notre race latine, cette conspirationlà, ce n'est [pas vous qui en êtes les plus menacées.

Ne vous fiez pas à l'habileté et à l'expérience de vos ennemis pour conduire vos affaires. Ils viendront vous dire que, dans votre intérêt, il est bon de leur mettre en main le gouvernail; qu'eux seuls $' entendent à administrer, à juger, à punir, à occuper les grands emplois, à être quelque chose ; que pour vous il vous convient d'être dans l'ombre. Où est cette habileté? Qu'a-t-êlle fait? Ruine sur ruine, chez vous, comme chez nous.

Ce qui commence à s*entamer dans les races latines, c'est la nationalité, sous l'influence mortelle du jésuitisme. Il me semble que la nationalité espagnole a jusqu'ici échappé a cette peste. N'espérez pas conjurer le fléau du jésuitisme en

lui donnant, comme nous, une fonction dans l'Etat.

On dit que l'esprit de nationalité persiste même dans vos partis royalistes. Je voudrais bien le croire. Si. cela est, ils auraient une belle occasion de montrer que, par exception, chez les Espagnols, TEspagne remporte sur les passions de parti. Tel qui refuse de reconnaître une royauté rivale, n'a plus de raison de ne pas reconnaître la souveraineté nationale, à moins qu il ne se mette en dehors de la nation.

Si vous avez des biens nationaux à vendre pour le compte de l'Etat, vous ne ferez pas la faute irréparable de la Révolution française, qui, en aliénant presque pour rien d'immenses domaines, sans les diviser, a remplacé l'ancienne aristocratie foncière par des enrichis d'hier qui doivent tout à la Révolution, et l'ont reniée et combattue dès le lendemain. C'est là un de nos pires fléaux. Vous l'éviterez, en divisant les biens nationaux en petits lots, qui, rendus accessibles au paysan, l'enlèveront pour toujours à la conspiration du clergé et de la monarchie.

Espagnols, vous n'avez pas pris la République à l'essai. Vous l'avez proclamée comme la nécessité. Dans ce sentiment de l'irrévocable, vous trouverez des forces inconnues.

Donnez-nous, rendez-nous la chose qui man-

que le plus à notre temps, et sans laquelle nous nous perdons : une heure de sincérité.

On ne connaît plus quelle est la puissance d'un gouvernement qui avoue franchement son principe. Il vous appartient de montrer ce que peut la loyauté, un droit qui s'avoue, un drapeau qui se déploie, un État libre qui ose se dire libre. Toute l'histoire parle de vous comme d'un peuple fier. Voilà ce dont TEurope a besoin. Entrez la tête haute dans le monde nouveau. Laissez à d'autres les petites habiletés, prenez les grandes, les seules qui régénèrent les Etats.

Le monde attend çles Espagnols quelque chose de fier et de grand. Là est le tempérament de* votre peuple ; là est votre salut — et le nôtre.

C'est la monarchie qui, dans le passé, nous a mis les armes à la main, les uns contre les autres. C'est la République qui unit la nation espagnole et la nation française. Depuis hier seulement, il n'y a plus de Pyrénées.

Recevez, messieurs, en mon nom et au nom de mes amis, les félicitations et les vœux de ceux qui ont foi dans la Justice et dans la Liberté.

EDGAR OUINET.

Liberté de la Presse.

Versailles, 25 février 4878.

Monsieur et cher concitoyen,

Je ne puis que vous adresser, à la hâte, mes félicitations et mes vœux. Vous avez résisté, en un an, à une douzaine d'affaires, cinq arrestations, cinq mille francs d'amende, huit mois d'interdiction de la voie publique, quatre condamnations de conseils de guerre. Voilà ce que nous appelons en France la sage Uberté de la presse.

Et nous croyons être arrivés au but rêvé par nos pèreSy n'avoir plus qu'à nous endormir dans la jouissance de nos droits acquis ! De grâce, ne faisons pas de la vie publique et privée une moquerie de chaque jour.

Pour moi, je demande, depuis cinquante ans, ce qu'il est permis à un Français de penser et de dire. Je n'ai pu encore l'apprendre.

Tant que nous n'avons pas conquis le droit de penéer, que pouvons-nous faire ? Stériliser le présent et l'avenir. En voici un exemple :

Pendant que nos ennemis suspendent sur nos têtes la menace du pouvoir constituant, je voudrais que la presse entreprît sérieusement de le définir. Es-ce le pouvoir de tout faire, jusqu'à l'absurde? N'y a-t-il point des limites? J'ai démontré dans la République (i), que le pouvoir constituant d'une Assemblée, n'est pas celui de choisir arbitrairement ou la République ou la Monarchie, mais que le choix est absolument commandé par le fait existant et légal ; j'ai établi qu'une Assemblée quelconque ne peut reconnaître autre chose que ce qui est ; et puisque la République seule existe, il n'appartient à aucune Assemblée de faire que la République n'existe pas. Combien il serait nécessaire que les journaux, en revenant sur ce principe indubitable, fermassent la porte aux perpétuelles menaces de l'utopie monarchique ! Mais pour s'attacher à cette démonstration, il faudrait qu'ils se sentissent libres . Le sont-ils ?

(1) La République, 1 vol., 187S. Dentu, éditeur.

LIBERTÉ DE LA PRESSE. JiO)

Voyez pourtant où nous mène l'éternel provisoire. Si la France avait un démêlé sérieux avec une nation quelconque, de bonne foi, qu' arriverait-il ? Celte nation étrangère, descendue dans l'arène, aurait son drapeau. Elle saurait pour quelle sorte de gouvernement elle se bat, pour quel régime ; elle saurait sur quel terrain elle est placée. La France, seule, n'en saurait rien ; elle ne pourrait dire, d'une manière formelle, si elle se bat pour un roi ou pour une République. Vit on jamais, sur un champ de bataille, situation pareille, depuis qu'il y a des peuples dans le monde? C'est la situation la plus voisine du néant où l'on puisse traîner la France.

Je m'arrête ici ; car je serais conduit à examiner le principe même de la nationalité fran^ çaise et les conditions auxquelles nul pouvoir n'a le droit d'attenter. Je montrerais que notre nationalité est menacée chaque jour de périr, si elle ne peut se définir par un régime connu, par une forme de gouvernement établi et saisissable. Il ne me serait pas difficile de prouver qu'en perpétuant le provisoire, on laisse la France ouverte au premier occupant . Mais ce sont là de graves questions. Je sais que je pourrais les traiter librement en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Portugal. Cela se peut-il en France?

Est-ce permis à un Français? Je Tignore. Dans cette incertitude, après vos dures expériences, je me tais* Votre tout dévoué,

EDGAR QUÏNET.

(A rEcALiTic DE Marseille.)

A mes Électeurs.

Paris, 23 avril 1873.

Mes* chers concitoyens,

Je combats la candidature de M. de Rémusat, malgré mes sentiments personnels pour un homme que j* estime. Les factions monarchiques, en s' emparant de son nom, ne me laissent pas Talternative.

Quel est le sens de la candidature de M. de Rémusat? Nos adversaires déclarés, les orléanistes, en Tacclamant, lui ont donné sa signification réelle. Sous une ombre de République, ils en ont fait une candidature de réaction royaliste.

Toute la question est de savoir s'il convient Bux républicains de servir Tintérét des ennemis les plus puissants de la République.

On vous répète qu'en votant pour vos adver-

saires, vous vous les concilierez : et moi , je prétends, au contraire, que, si vous vous reniez pour plaire à vos adversaires et les attirer à vous, ils en conclueront que vous êtes faibles, que vous avez besoin d'eux ; et comme ils n'estiment que la fof ce et le pouvoir, ils vous prendront en mépris et vous fouleront aux pieds.

Ayons, je vous prie, de la mémoire. Il y a vingt-deux ans, on nous disait aussi, un peu avant l'Empire : — Soyez sages, soyez habiles. Ne contrariez en rien vos adversaires officiels. Ne faites pas la faute insigne de voter jamais autrement que l'Elysée. Le prince-président vient à vous. N'allez pas, par maladresse, lui déplaire, ou prendre les précautions même les plus indispensables. Sacrifiez-lui vos préférences, vos sentiments, vos candidats. Il en sera touché; il défendra votre cause cent fois mieux que vous ne feriez vous-mêmes.

Malgré tous mes efforts , je ne pus empêcher des républicains de tomber dans le piège. Ils entrèrent, aveuglément, systématiquement dans l'équivoque et dans l'embûche. Ils trouvèrent au fond le Deux-Décembre.

Voilà ce qu'a produit cettç habile politique qui consiste à parler et voter contre son parti, avec ses adversaires déchaînés. Je ne dis pas que vous ayez à redouter demain, sous la même

A MES ELECTEURS. kii

forme, un nouveau Deux-Décembre. Je dis seulement que ceux qui ne s*éclairent pas par Texpérience périssent. Je soutiens que la même méthode politique amènerait pour vous les mêmes résultats : la ruine de la République, et, pour conséquence, la décadence indéfinie de la France. Paris se reniant lui-mémé dans le vole du 27 avril, conçoit-on ce que ces mots signifient? Quel encouragement à tout oser, pour les réactionnaires de tous les régimes ! C'est alors qu'ils n'auraient plus de frein et qu'ils penseraient le moment venu d'en finir, du même coup, avec la République et avec la France moderne.

Faire de Paris la tête de la réaction, toute la question est là. Si l'on y réussit, on espère ^bien que le corps entier de la France suivra la léle. En effet, quelle puissance exercerait sur les départements cette nouvelle qu'au 27 avril Paris s'est renié , qu'il a cessé de croire à la République, que la ville de la lumière est devenue la ^ille de l'équivoque? Croyez-vous qu'un changement semblable ne serait pas présenté comme un exemple à suivre par la masse de la nation entière? Ce serait bien mal connaître vos ennemis.

Oui, ce précédent serait exploité par eux. Il pèserait d'un immense poids sur l'avenir. Car enfin votre espérance, votre dernière planche de

salut est dans une Assemblée nouvelle qui doit réparer les dommages causés par celle de Versailles. Mais, si le vote de Paris était réactionnaire, vous verriez la réaction se servir de ce vote pour extorquer des provinces une Assemblée constituante presque en tout semblable à celle que vous avez appris à connaître par ses paroles et par ses actes.

Si cette récidive se produit, si Téquivoque sô perpétue, que ferez-vous? Les mêmes réactionnaires qui vous pressent aujourd'hui de vous renier vous diront : — C'est vous qui l'avez voulu; c'est vous qui nous avez aidés à vous détruire. La France n'a fait que vous suivre dans cette voie ouverte par vous, d'une Républiqpie sans républicains, d'une démocratie sans démocrates. Votre République périt; c'est vous qui l'avez tuée le jour où vous avez préféré notre candidature royaliste à la candidature r,épublicaine. Courbez-vous sous la loi que vous avez faite, et permettez-nous de rire de vos habiletés : c'est justice.

Reconnaissons la vérité. La candidature Rémusat couvre, dans un avenir plus ou moins prochain, la candidature de M. le duc d'AunaaIe à la présidence de la République. Ces choses-là sont de même nature. Elles s*enchaînenl, 8''appellent et se soutiennent l'une l'autre.

A MES ÉLEOTÈURS. ]Vo

Quand le prince-président apparaîtra, je pense bien que la méthode pratiquée aujourd'hui sera suivie de nouveau. Les mêmes paroles serviront dans des circonstances analogues. On répétera qu'il est sage, qu'il est profondément habile de ne pas embarrasser Téleclion et Tavénement du ^ prince. Ce serait le rendre moins favorable à la République. Le prince consent à en être le meilleur soutien, si vous ne le contrariez jamais.

Oui, ces choses seront redites ; mais, alors, les plus aveugles sentiront la chaîne au cou. Il sera trop tard pour vous en défaire légalement. Une Révolution seule en sera capable ; et si Ton a dit avec raison, qu'elle serait la plus redoutable de touteSy je pense que l'on entend par là que le cratère ne s'ouvrirait plus seulement à Paris, mais sur la surface entière du territoire de la France. Étrange manière de conserver !

On couvre tout de ces mots : intéffrité du suffrage universel.

Mais je les ai entendus vingt fois avant et après la loi du 31 mai . Ceux qui ont renversé en 1850 le suffrage universel, je les ai toujours entendus soutenir qu'ils l'avaient respecté dans son intégrité. Pourquoi le même mot n'aurait-il pas le même sens aujourd'hui, dans les mêmes bouches ?

Que veulent-ils dire, je vous le demande, avec

ces déclarations perpétuelles de haine contre les idées radicales? Ou ces paroles n'ont point de sens, ou elles signifient : haine du peuple, haine des intérêts de la masse de la nation française.

Est-ce à nous à faire écho à ces déclamations par nos votes?

Sortons de Téquivoque où nous périssons tous.

Que chacun sache bien ce qu il va faire le 27 avril. Ceux qui veulent, dans un temps donné, pour président de la République , M . le duc d'Aumale, c'est-à-dire la monarchie et la révolution la plus redoutable, ceux-là voteront pour M. de Rémusat. Nous qui voulons la République, la Démocratie par le développement régulier des intérêts de tous, nous voterons pour

M. Barodet.

EDGAR QUINET

A mes Électeurs.

Versailles, 80 mai 1873

Mes chers concitoyens,

La République n'est pas uu parti ; elle est la J>ance.

De là le calme qui, sur toute retendue do la ilépublique, a accueilli la nouvelle du change- ^■nnent do gouvernement, dans la journée du 24 ^•nfiai.

Tous ont senli que la République établie dans i ^s esprits, fondée sur les intérêts, les besoins, les ^Convictions, les nécessités de la nation entière, ^^^ st au-dessus dn débat. Aucun trait ne peut Tat- *-C3indre.

Ce qui est résulté de la discussion avec une "vidence irréfutable, c'est l'impossibilité de faire

autre chose que la République, à moins de se jeter dans l'usurpation et de tomber dans le

crime.

Vous avez compris que trois monarchies acharnées Tune contre l'autre et se réunissant en un seul corps à trois tètes , ne sont pas une organi sation viable. Vous avez pensé qu'il faut attendre que ce corps se dissolve de lui-même, comme il arrive de tout ce qui porte en soi la discorde et la guerre; voire premier mot d'ordre a été : Patience .

L'effet a répondu à la parole ; tous les hommes qui, en France et dans le monde, croient à la République, à la liberté et au droit, ont approuvé votre conduite, comme la marque de la vraie force.

Par là, vous avez dissipé les calomnies qui ont été jusqu'ici l'arme principale de vos adversaires. Vous vous êtes montrés ce que vous êtes, les véritables défenseurs de l'ordre, les représentants de la conservation sociale. Car la conservation, telle que vous l'entendez, est en même temps vie et progrès. Si elle était ce que vos ennemis la font,, le statu quo et le dépouillement des droits acquis, elle ne serait que la mort socicde et politique.

Voilà, au fond, la différence entre vous et vos adversaires. Vous voulez empêcher la décadence

de la France; vous êtes des hommes de rénovation. Eux, au contraire, ont accepté la décadence nationale comme Tordre régulier, légitime, comme le fait accompli, auquel il n*est pas permis de se soustraire.

Il s'agit pour la France de renaître ou de périr. La République est la régénération, la monarchie est la chute sans espoir.

La question ainsi posée, quel Français hésitera?

Hier, nous vous avons dit : Patience, et vous avez été patients. Aujourd'hui j'ajoute : Persévérance, Fermeté, Énergie. '

EDGAR QUINET

A mes Électeurs.

Villera-sur-Mer, :28 ;ioût 187:{.

Mes chers concitoyens,

Il n'en faut plus douter. C'est bien Henri V, l'ancien régime, le droit divin, qu'il s'agit de vous imposer, par un vote de l'Assemblée, fût-ce à la majorité d'une voix. Oui, c'est la Révolution . de 89 qu'il s'agit d'effacer avec tous vos droits acquis, pour y substituer le bon plaisir d'un seul homme.

— Cela est insensé , dites-vous. On ne discute pas la démence. — Et pourtant, mes chers concitoyens, on prétend non -seulement la discuter, mais la voter.

Encore une fois, il s'agit de jouer sur un coup de dé le sort de la France. Une démence semblable à cellô qui vous a précipités à Sedan veut vous précipiter, en un jour, dans le droit divin.

Qu'est-ce donc que le droit divin, inconnu des générations actuelles? Il faut le définir. C'est le droit du vainqueur sur le vaincu; c'est Glovisquî dit au peuple terrassé sous sa francisque : < Tu es mon bien; tu m'appartiens par le droit du glaive ; je pourrais t'exterminer, je te laisse la vie, mais tu deviens ma chose. Tu ne posséderas, lu n'existeras que par mon bon plaisir. Tu l9s esclave, les évéques to le rediront après moi. i

Voilà le droit divin ; et n'est-ce pas déjà un commencement d'esclavage que d'avoir à prononcer de semblables paroles? Vaincus, conquis, devenus la proie du vainqueur !

Faut-il rire, faut-il s'indigner? Il faut l'un et l'autre. Car où est-il ce nouveau Clovis qui nous a écrasés de sa masse d'armes ? Sur quel champ <le bataille le comte de Ghambord et le comte de Paris nous ont-ils vaincus ? Où nous ont-ils réduits au rang des peuples tombés en servitude ?

Je vois bien les évéques prêts à consacrer le <lroit divin de la force et de l'épée. Mais la force, où est-elle? Et l'épée, et la victoire, et le victoxieux, où sont-ils?

Faible embarras. Une voix de majorité prononcera que la France a été terrassée sur un champ de bataille que nous ne connaissons pas. Gela devra tenir lieu de réalité. Nous serons censés avoir été subjugués par la victoire d'Henri V, du

-42i MANIFESTES ET DISCOURS.

jour OÙ quelques hommes assureront avoir vu en songe cette conquête de la nation française par notre vainqueur Henri V. Dès lors, la France deviendra sa proie, sa chose, il lui laissera la vie et, avec la vie, le droit d'obéir.

A fortîe de se répéter à eux-mêmes qu'ils sont souverains, ces hommes finissent par croire qu'ils peuvent tout en effet, qu'aucune limite ne les arrête, qu'ils disposent de la terre et du ciel.

C'est pour empêcher ce désordre d'esprit, ce vertige de l'omnipotence que sont faites les lois el les institulions réelles. EUles servent de gardefous à tous les souverains, quels qu'ils soient. Otez ces barrières, le vertige césarien commence .

J'ai toujours soutenu que le pouvoir constituant est le pouvoir d'organiser ce qui existe, et non de créer ce qui n'existe pas.

Dès lors, une Assemblée, au milieu d'institutions républicaines, peut proclamer une République, elle ne peut faire de rien une monarchie, à moins de se jeter dans l'absurde et, en matière poHtique, l'absurde est l'illégalité !

Depuis qu'il y a des Assemblées délibérantes, il ne s'en est trouvé aucune qui ait fait une révolution en contradiction avec le gouvernement légal et les faits existants. Pour réaliser des coups d'État parlementaires, il a fallu qu'ils fussent

précédés de coups d'Etat soldatesques, d'une révolution dans la rue, d'un changement extérieur dans les conditions de la vie publique. Jamais, depuis que le monde politique existe, U ne s'est trouvé une Assemblée qui ait renversé, toute seule, le régime légal d'un peuple, et pris l'initiative d'un bouleversement, 'tel que la substitution improvisée de la monarchie à la République.

Et pourquoi? C'est que toutes les Assemblées du monde ont compris qu'il est insensé de décréter une révolution, si cette révolution n'est pas dans les faits existants. Toutes ont compris qu'une usurpation parlementaire, en contradiction avec la réalité, serait sans base, sans force, sans validité, et comme non avenue, si elle n'était précédée par un coup de force. Aujourd'hui , la première condition serait un 18 Brumaire clérical, un 2 Décembre royaliste, un bouleversement des faits, des choses, des existences sur la place publique. En un mot, point de révolution par une Assemblée , sans une révolution antérieure dans la rue. Le vertige seul décrète les chimères.

Voilà le droit public universel. Lors donc que Ton prétend que l'Assemblée nationale de France, sans s'inquiéter de la réalité des choses, ni du gouvernement légal, ni des institutions existantes, se propose de renverser la République pour y

substituer la monarchie, on lui attribue la volonté de faire ce qui n'a jamais été fait chez aucun peuple. On Taccuse de se mettre en lutte avec le droit universel, avec les traditions parlementaires, non-seulement delà France, mais du monde.

Ici une chose confond : c'est que des hommes de loisir, de jouissance, ouvrent eux-mêmes Toutre des tempêtes. S'ils déchaînent de nouveau les Révolutions, croient-ils posséder un privilège qui les mette à l'abri des bouleversements qu'ils provoquent? Où est leur talisman? C'est donc de gaieté de cœur qu'ils appellent les convulsions, les renversements, comme s'ils , devaient y échapper. Louis-Philippe, dans la nuit du 23 au 24 février, ne voulut jamais croire que le tocsin sonnait autour de lui. Se trouvera-t-il encore des hommes qui ferment leurs oreilles au tocsin de l'opinion ?

Et si l'impossible devenait possible, s'ils réussissaient à réaliser l'absurde, à faire de la France un peuple tombé en enfance, que verriez-vous ? Un pareil effondrement de la nation française donnerait à ses voisins le droit de tout oser contre elle. Le mépris ouvrirait la porte à de nouvelles invasions. Si les restaurations de 1814, de 1815, du Deux-Décembre ont été suivies du démembrement de la France, que serait-ce d'une restauration cléricale de droit divin en 1873? La première pensée d'une résurrection de l'ancien régime

serait de détruire la nationalité italienne au profit du pape : d'où la nécessité d'une guerre contre ritalie et la Prusse.

Nous reverrions bientôt la quatrième invasion, et, ce jour-lcà, il ne nous resterait plus un ami dans le monde. Que Ton ne réponde pas que nous n'avons plus rien à perdre, que la Prusse nous a pris tout ce qu'elle désire nous prendre ! Voilà une étrange assurance. Je me refuse à désigner ici les parties de notre territoire qui nous seraient les premières arrachées, si, par notre faute ou notre complaisance, ou notre inertie, nous armions, au nom du droit divin, une coalition contre nous, de rAllemaiçne, de la Prusse, de l'Italie et de toute la société moderne .

La parenté nous lie, dit -on, avec la race latine.

Justement. S'il en est ainsi, la race latine, livrée

par nous, nous maudirait doublement comme des

oppresseurs et comme des traîtres.

Ainsi, convulsions au-dedans, démembrement, Tuine publique et privée, voilà tout ce que l'on "peut entrevoir, au milieu des complots qu'enliardit l'impunité.

Ce que les conspirateurs royalistes veulent nous imposer est si monstrueux qu'ils n'osent ifnême le nommer. Ils en appellent au droit ^ivin, et ils n'osent prononcer ce mot. Ils lui substituent celui de monarchie traditionnelle ,

comme si changer le mot, c*était changer la chose.

Quelques-uns nous promettent un drapeau cravaté de blanc par le haut, sur un lambeau tricolore par le bas. Et que feriez- vous de ce drapeau du Syllabus et d'Escobar sur un champ de bataille?

On ne pourrait ramener, sans le briser, un homme à la taille de Fenfant ; de même , on ne peut ramener la France de nos jours à l'ancien régime sans la tuer.

Y a-t-il, demandez- vous, un danger pour la République ? Oui, mes chers concitoyens, non-seulement il y va de la République, mais la liberté, la sécurité, T honneur, la vie de la France sont mis en péril par les conspirations qui se trament devant vous. Je vous ai avertis de tous vos périls, à différentes époques. Je vous dis encore aujourd'hui : le péril est là. Regardez-le en face. N'ai détournez pas les yeux.

Mais cette nation, est-elle encore une fois perdue, parce que des factieux conspirent? Loin de

moi cette pensée. Où donc est le remède? Je viens de le dire et je le répète.

Que ce peuple qui a montré une si magnanime patience y persiste ; mais qu'en même temps il veille ! Que la nation veille sur ce droit sacré, suivant lequel il n'appartient à personne de la

céder, en propriété, comme un corps mort, à un prince, à une famille, à un homme qui prétend la sauver en Tanéantissant. Que chaque Français se répète qu'il n'appartient ni à un individu, ni à une portion du peuple, de dépouiller la France de sa souveraineté nationale , pour en disposer sans la consulter, au profit d'une maison. Que la conscience publique proclame, par chacune de ses voix, que tout ce qui se ferait pour immoler la nation à un homme, serait un coup d'Etat sans valeur, contre lequel protestent les traditions de tout notre droit public et celles de la vie parlementaire chez tous les peuples civilisés.

Ces vérités, ces évidences, devenues chair et sang dans le cœur de chaque Français, voilà notre retranchement contre le dol et la vio- . lence .

Le monde entier est, sur cela, de notre avis. Qu'il soit, entre nos adversaires et nous, notre témoin'!

La France a pu être terrassée au Deux-Décembre par le fer. Elle ne peut être escamotée dans l'urne par un artifice de rhéteur. Elle est avertie; elle voit le complot, elle le suit pas à pas. Gela sufQt. Elle défendra et sauvera la RépubUque pour se défendre et se sauver elle-même.

Dans ces conditions, un peuple ne devient esclave que s'il veut bien l'être.

428 MAl^IFESTES ET DISCOURS.

En vain jouerait-on à croix ou pile l'existence de la nation. Elle sait, qu'après tout, elle tient les dés et que le dernier jeu sera ce qui lui plaît. C'est à elle qu'appartiennent les dés et les joueurs.

Pour moi, j'ai vu l'esclavage et la Terreur blanche sous la Restauration . Je la connais pour l'avoir éprouvée; je ne peux ni ne veux y rentrer. Je ne me sens pas né pour devenir esclave .

Voilà aussi le cri de la France pour tous ceux qui savent entendre.

EDGAR gUINET.

Aux Républicains de TAin.

23 septembre 1873.

Un mot seulement, par Tintermédiaire du journal, aux démocrates, aux républicains, aux patriotes de l'Ain, à tous ceux qui se sentent unis dans la République et dans la liberté. Cette parole est une parole d'espoir et de confiance dans l'avenir de la France.

Je crois qu'un do nos motifs les plus certains d'espérer, est précisément l'absurdité des entreprises de nos adversaires.

Il est facile de vouloir do.^ choses monstrueuses ; les faire vivre est impossii)le.

Nous ramener en un jour de la République à la monarchie, du dix-neuvième siècle au moyeu âge, est la plus jp^ande violence que Ton puisse tenter sur un peuple.

Au milieu de nos calamités, une chose fera l'honneur de notre pays. La grande masse de la

nation a pu conserver sa raison au milieu des provocations incessantes de la démence.

Le bon sens français a résisté à la conlagion du vertige. De combien de nations pourrait-on en dire autant?

Une immense ronde de derviches s'est déroulée autour de la France pour Tétourdir. La France est restée indifférente. Elle a même contenu son rire.

On lui a présenté une monarchie à trois tètes, puis à deux têtes; et ces visions du délire ont passé devant elle sans altérer son jugement et sans troubler sa vue.

On a dressé devant elle la fantasmagorie du droit divin, du césarisme, du roi constitutionnel, du Pape et du César qui se fondent Tun dans l'autre, comme dans une hallucination ou un rêve de fiévreux.

Apocalypse réactionnaire pleine de spectres, de revenants et de Bêtes couronnées.

Que de peuples ont perdu la raison en face de fantaisies moins insensées! L'empire romain, à pareil jeu, est devenu fou dans l'antiquité.

Et la France, à laquelle on a tendu toutes les vieilles coupes ébréchées du fanatisme, du despotisme, de la servitude et de la colère, a gardé son sang-froid. Elle est restée saine d'esprit.

Faisons comme elle. Dans ce combat de la rai-

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