‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 79 sur 91 · AU CONGRES DE BERNE · texte numérisé non relu

AU CONGRES DE BERNE

Combien de motifs, en elfet, s'ajoutent à ceux qui ne suffirent pas alors pour entraîner la persuasion du plus grand nombre ! Que de cruelles épreuves ont succédé ! Que de sanglantes leçons nous sont venues de tous les bouts de l'horizon! Qui n'a pas eu à gémir de ce mélange quelquefois monstrueux de la religion et de la politique jusque dans l'instruction primaire! Les ecclésiastiques ont fini par s'en plaindre presque aussi haut que les philosophes.

Sauvez au moins, messieurs, les générations nouvelles de cette double embûche où nous périssons. Ne donnez pas à la société laïque et à la civilisation moderne pour fondement Taulorité qui leur déclare si impitoyablement la guerre.

Ne faites pas de l'encyclique le manuel et l'abécédaire .de Técole.

Ne mettez pas les cultes positifs aux prises dans le berceau de l'enfant.

Ne lui donnez pas pour premier spectacle celui des anathémes.

Au contraire, choisissez pour sa première instruction un terrain où tous peuvent s'entendre et s'unîr dans une patrie commune.

Ne le faites pas naître à la vie sociale dans la guerre des Eglises et des sectes, mais dans la paix et la concorde.

Sauvèz-le de nos haines, de nos divisions, de

nos implacables préjugés : vous aurez tout sauvé.

J'ai rhonneur de prier la section de vouloir bien prendre connaissance des considérations annexées à cette lettre.

Agréez, Messieurs, l'expression de ma plus haute considération.

KDGAR QUINET.

Discours sur la Tombe de Ney.

Novembre 1845 (1).

Comment ouvrir sans saisissement la bouche sur cette tombe sans nom? Comment, après trente années, rompre le silence qui n'a cessé de peser ici sur cette poussière à jamais glorieuse? Assurément, je ne l'aurais pas osé, si une ancienne amitié ne me Teût commandé. Rien n'annonce ici celui que cette terre renferme. Seul de tous les morts couchés dans cette enceinte, celui qui repose ici n'a autour de lui ni inscription ni signe qui rappelle aux vivants ce qu'il a été. Une piété profonde a voulu que ce coin de terre restât le plus nu et le plus dépouillé de tous. On attendait, pour écrire ce grand nom, le jour de justice, de réparation, d'expiation, où la loi , effaçant un

(1) Des amitiés d'enfance, des alliances de famille, motivèrent c(5 discours sur la tombe d'Eugène Ney.

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meurtre au milieu de Tallégresse publique, viendrait elle-même inscrire sur cette pierre le nom de Michel Ney.

Mais ce jour de fête n'est pas arrivé. La justice tarde encore; et, si nous visitons aujourd'hui cette triste dépouille, ce n'est pas pour lui apporter la consolation et le prix mérité. Un mort se joint au mort : Eugène Ney va retrouver son père. Voilà, depuis trente ans, la seule solennité accordée à ce grand deuil.

Le dernier embrassement du père et de son fils a été caché sous les verrous de la prison du Luxembourg. Kn ce moment ils se retrouvent l'un l'autre. Qu'Eugène Ney, puisqu'il nous devance, soit l'interprète des générations nouvelles . Si son père l'interroge, il lui dira que les haines se sont éteintes, que sa renommée a grandi, que l'histoire «'est éclairée, que les méprises se sont dissipées, que Waterloo brille à côté de la Moscowa, que Sainte-Hélène a réconcilié Napoléon avec le brave des braves, que l'opprobre est demeuré pour les juges, la gloire pour le condamné, et que toute la France a pour lui le cœur d'un vétéran.

Certes, le jugement a été emporté avec la dynastie qui l'a rendu et qui l'expie ; des pleurs de sang l'ont mille et mille fois effacé, et cet illustre mort, suivant ses propres paroles, a comparu là-haut devant le Juge des juges, qui a cassé

DISCOURS SUR LA TOMBE DE NEY. Sié

le procès en détrônant ses ennemis, et en lui donnant chaque jour davantage Timmortalité terrestre. Il n*a pas besoin de nous, mais nous qui vivons, nous avons besoin de la justice humaine. Il faut que la justice soit réhabilitée; non pas le justicié, car il n'est pas bon que la loi soit ingrate et que l'homicide continue de triompher dans la lettre des jugements. Malheur à qui profite du sang versé et qui ne F efface pas ! Pourquoi faut-il qu'une voix aussi faible que la mienne dise ici de telles choses ! Mais cette voix est celle qui sort de toutes les bouches , c'est celle d'un peuple entier, c'est la voix de ceux qui m'entendent, c'est celle du mort que nous venons de déposer dans cette tombe, et la terre fraîchement remuée que vous foulez crie aussi avec moi et avec toute la terre de France : < Justice! Justice du sang odieusement versé ! Réparation du meurtre du maréchal Ney! »

Discours sur la Tombe de Charras.

25 Janvier 1865.

Je ferai effort pour prononcer aussi quelques paroles d'adieu. Les premières seront des paroles de gratitude à la population de Bàle et de la Suisse. Je la remercie au nom de la France pour rhospitalité de cœur qu'elle a donnée à ce grand citoyen, et surtout pour le témoignage de respect et de douleur qu'elle donne aujourd'hui à sa mémoire. Mais qui eût pu croire que ce dût être si tôt l'hospitalité de la mort?

n faudrait douter de l'avenir et du salut des peuples, si les hommes n'étaient pas émus de ce que nous voyons ici.

Longtemps nous avons refusé de croire que celui qui était pour nous l'épée et le bras de la Liberté pût ainsi périr avant l'heure. Nous aurions pensé médire de la justice suprême.

Il était ici à cette frontière la sentinelle perdue du bon droit. Son attitude était si flère, si indomptable ! Tant qu'il était debout, la conscience

DISCOURS SUR LA TOMBE DE CHARRAS. ftSl

humaine ne pouvait s* endormir. Il veillait jour et nuit. Il soutenait, il encourageait, il orientait cette armée de la justice dont les innombrables soldats ont bien pu être dispersés par la ruse, mais. Dieu merci! n'ont pas été vaincus. Il combattait ce bon combat partout où il le voyait faiblir. Il était rhomme du Droit contre la force triomphante. Et pourtant c'est lui qui est tombé. Il a été frappé, abattu le premier. Et voilà tout ce qui nous reste du colonel Charras, de cet ami des peuples, de ce compagnon d'exil , notre force et notre joie dans les jours de proscription!... Voilà ce qui nous reste de ce vaillant soldat de notre cause et de celle de l'humanité ! ... Il ne reverra pas cette patrie à laquelle il a tout sacrifié, et d'où il a été arraché dans une nuit de ténèbres et d'embûches, pour avoir tenu son serment ! . . .

Devons-nous donc désespérer du ciel et de la terre, nous qui accourons ici de tous côtés pour déposer dans cette neige sa dépouille? Dironsnous à notre tour : c Vertu, honneur, vérité, bon droit, tu n'es qu'un nom ?» Et retournerons-nous d'ici les mains vides? Désespérer!... non pas!... Ce mort nous le défend.

Il y avait dans cet homme tant de vie morale, qu'il en prête à celui-là même qui parle sur ses restes inanimés.

Oui, si je ne me trompe, cette fosse ouverte est

5ti£ APPENDICE. '

toute pleine d'encouragements , il en sort un sourd cri d'espérance.

• Vivant , Charras protestait par Texil. Mort^ il proteste par sa tombe.

La France sait-elle bien tout ce qu'elle a perdu? Elle connaissait l'intrépide officier, l'habile administrateur, le savant écrivain, l'orateur éloquent, l'homme d'Etat; mais ce même homme, tel que Texil l'avait fait et achevé, propre à toutes les situations les plus grandes, austère, irréconciliable avec le mal, toujours indigné, toujours armé contre les sophismes du plus fort, cet homme, la France le connaît-elle assez ?

. Il a cru à la Justice, à la conscience des hommes, à la mémoire des peuples. Voilà pourquoi il est mort en exil. Et que nous a-t-il fégué à tous? Le Devoir.

Toutes les fois que son nom sera prononcé, il signifiera : courage, persévérance, honneur, victoire !

Dans la longue proscription, peut-être aurait-il pu s'écrier plus d'une fois : c France , patrie , pourquoi m'abandonnes-tu? Pourquoi es-tu sourde a la voix de celui qui combat et qui meurt pour toi! iMais c'est là ce qu'il n'a jamais dit. Il ne l'a pas même pensé, et cette magnanimité qui ne §est jamais démentie, m'a souvent semblé, je

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