‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 78 sur 91 · SUR LE PREAMBULE DE LA OONSTITUTION · texte numérisé non relu

SUR LE PREAMBULE DE LA OONSTITUTION

notre époque; ce mot est humanité. Il n'en est pas qui marque mieux le caractère général et civilisateur de la révolution de février; il servira à dater notre siècle et à lui donner son empreinte.

La révolution de 1789 à 1800 a dit : Liberté, égalité, fralernité. Nous devons ici ajouter une j)arole à ces grandes paroles ; il ne suffit pas de répéter la devise de nos pères , il faut montrer qu'elle est entrée assez profondément dans nos esprits pour que nous soyons capables de la rébumer dans une expression qui nous soit propre.

Le génie de la France, c'est de s'intéresser aux peuples étrangers, aux civilisations étrangères, non pas comme à des abstractions, ihais comme à des êtres réels, à des personnalités vivantes ; et c*est là ce que le mot humanité exprime par excellence.

La révolution de février est la révolution de rhunianité. Dès le lendemain, toute la société européenne a tressailli du même esprit. Consacrons donc ce caractère dès le commencement de la Constitution. Osons prononcer le mot qui sort de toutes les bouches ; et que cçtte parole, humanité , soit écrite assez haut pour être visible de toute la terre.

Discours sur TExpédition romaine.

SKANCE UU '^ NOVEMBRE 1848.

Citoyens représentants,

Une conviction profonde me décide à monter en ce moment à la tribune.

Après les orateurs que vous venez d*entendre, je ne puis songer à faire appel aux passions de TAssemblée; tout au contraire, je vais m'efforcer de poser la question en dehors des passions qui nous agitent; car ma véritable crainte, c*est que le gouvernement ait jeté la République au milieu de difficultés dont il n*a pas lui-même sondé toutes les profondeurs.

Autant que personne, je comprends, j'approuve la prolection morale de la République donnée au chef de la catholicité , au pasteur spirituel. En quelque lieu qu'il réside, il est, il sera sans contestation le souverain d^ son empire spirituel.

SUn L'EXPKDITION ROMAINE. 5ttd

Mais si Ton tend à confondre le prince et le pontife, si Ton arme le prince contre une révolution populaire, je dis que non- seulement on comprime le mouvement de l'insurrection romaine, mais que Ton étouffe le principe de la nationalité italienne tout enliére; car je suis en ce point de Topinion deThonorable M. de Montalemberl : t Le nœud de la question italienne est à Rome. »

Que se passe-t-il, en effet, dans les Etats romains? Est-ce un fait particulier à Rome? Non; c'est un fait qui intéresse toute la nationalité italienne.

Quand on parle de l'Italie, on pose mal la question. On parle toujours d'affranchir l'Italie. Il ne suffit pas d'affranchir l'Italie, il faut former, créer une Italie , c'est-à-dire une chose qui n'a jamais

Inleri'upUon. — Ah ! Ah !

Quel est l'obstacle permanent à la constitution, à la formation de la nationalité italienne? Vous le savez comme moi, cet obstacle permanent, c'est le pouvoir temporel des papes.

Aussi quel est le sens du mouvement politique des États romains ? Ce sons, le voici :

Après de longs siècles d'expérience, l'Italie arrive enfin à la conscience de celte vérité aperçue par tous ses plus grands hommes , que l'obstacle

à sa nationalité est la présence du pouvoir temporel des papes. En ce moment elle travaille à le limiter pour le détruire plus tard.

Oui, messieurs, la situation, et je le répète avec la conviction la plus profonde et la plus réfléchie, la situation pour l'Italie est telle, qu'il faut qu'elle choisisse entre ces deux choses :

Ou bien renoncer à sa nationalité,

Ou bien détruire pour jamais le pouvoir temporel du saint-siége.

Voilà la question. Voilà pourquoi le mouvement est grand et sérieux, quoi qu'on en dise. Non, il ne tient pas à une lutte particulière contre une politique particulière; il tient à la nature même des choses. L'Italie rencontre la difBculté qui s'oppose à ce qu'elle se constitue en corps de peuple, et elle attaque cette difficulté.

Quelle est, au fond, la situation politique de Pie IX? Il arrive à Pie IX ce qui est arrivé à tous les papes illustres qui l'ont précédé. Partatr«> entre ses inclinations personnelles et le principe auquel il appartient: comme homme, il est Italien ; comme pape, il est cosmopolite. Placé entre la patrie et le monde, quand il a fallu armer contre l'Autriche, il a répondu ce qu'il devait naturellement , nécessairement répondre : qu*il est cosmopolite , qu'il ne peut combattre une nation

SUR L'EXPEm'flON HOMAINF. DÎJn

étrangère, ni entrer d^ns la ligue italienne. Là , a commenoé la réaction contre la nationalité, Cette réaction a été suivie du renvoi d*un ministère populaire, puis de la formation d*un cabinet antinational, enfin, de la révolution qui vient d'écla-» ier; tous ces événements s'enchaînent.

Ainsi, messieurs, ce que vous avez sous vos yeux, ce que Ton appelle un mouvement désordonné , anarchique , impolitique , je le considère , moi, comme le premier pas de Tltalie vers la liberté moderne. La nationalité italienne se relève ; elle commence à limiter le pouvoir temporel des papes , en attendant qu'elle le détruise ; or, elle le détruira tôt ou tard , ou la nationalité italienne ne sera jamais qu'un vain mot.

Cela posé au point de vue purement politique, ([uelle est l'attitude que veut prendre le gouvornemenl de la République française? Qui veut-on proléger? Ce peuple ou le prince? La nationalilô ou Tobstacle éternel à la nationalité? La démocratie ou la théocratie? Dans le cas où un gouvernement républicain finirait par s'établir dans Rome sans le pape, en dehors du pape, la République française se croira-t-elle obligée d'étouffer la République romaine?

Et qu'on ne dise pas qu'on garde la neutralité. La neutralité dans ces grandes affaires est impossible; déjà le gouvornemont en est sorti. Lorsque,

r>rn;

dans ses instructions à M. de Corcelle, M. le ministre des affaires étrangères taxe d'événements déplorables la révolution romaine, est-ce là de la neutralité? lorsau'il envoie une armée accompagner cette menace , est-ce là de la neutralité?

Il faut^ messieurs, que nous sachions clairement ce que nous voulons faire. Or, je résume dans ce dernier mot tout c^e que je viens de dire:

Comprimer par la menace la révolution romaine, c'est attenter, dans son principe, à la nationalité italienne , et frapper du même coup la Révolution du 24 février. {Mouvement.)

JX

Lettre sur l*Eipèdition romaiue.

Avril 184y.

Monsieur,

Le Moniteur m'a inscrit au nombre des absents dans le vote de l'expédition de Civitta-Vocchia. Je n'étais pas absent; je me suis abstenu, parce que j'ai vu dans le projet du gouvernement un renversement de la constitution, un attentat contre l'humanité ; parce que cetle expédition autrichienne, entreprise sous le masque de la République, est la restauration des traités de 1815 qu'elle empire ; parce que cet 'appui donné aux armes de l'Autriche et de la Russie, vaut pour l'armée de Radetzki 50,000 hommes qui seront détachés contre la Hongrie ; parce que le meurtre de la nationalité italienne est en mémo temps celui de. la nationalité hongroise ; parce que le meurtre de ces deux nationalités est un coup porté à la nationalité de la France ; parce qu'il est

la violation de l'article 5 de la constitution ; parc^^ que la restauration de la théocratie dans Rome, main armée, est la violation des articles 7 et 19 c'est-à-dire l'anéantissement du principe de 1 liberté des cultes et de conscience, sur Inquell repose notre sociélé, et hors de laquelle rien n subsiste que la violence et l'homicide.

Recevez, monsieur, etc.

EDGAR griNCT.

I^eUre h me^ Copeîtqyens.

Paris. Q'mai 1849.

Quelques-uns d'entre vous se sont adressés à moi pour me demander si je me présente aux élections du 13 mai. Je n'ai jamais éprouvé de doute à cet égard. Le moment où tant de projets se forment contre la République n'est pas celui que je choisirai pour quitter volontairement la lutte.

Je suis resté fidèle aux engagements que j'a^ vais pris envers vous, parce que je les avais d'àbord pris envers moi-même. Dans le mandat que vous m'avez confié, je me suis appliqué à deux choses : défendre la liberté par mes votes, dans l'Assemblée, défendre l'Assemblée, c'est-à-dire les droits du suffrage universel, avec la garde nationale de Paris.

Il y a deux manières d'envisager la République, et de là deux partis en présence qu'un abîme

MO ArPENDir.K.

sépare. Les uns acceptent le gouvernement républicain, comme une expérience qu*ils consentent à faire ; les autres l'acceptent par principe comme le gouvernement définitif du droit.

Il est évident que subir "la République a titre d'essai qui peut tourner à son affermissement ou à sa chute, c'est tout replonger dans l'incertitude et le doute ; c'est dire que chacun des gouvernements tombés conserve ses chances entières, que la fortune de la France est jetée au sort, que la République ou la monarchie peut sortir d'un coup de dé, que tout ce que nous avons fondé repose sur le sable ; c'est, en uii mol, laisser éternellement ouvert le chemin des révolutions.

Je suis de ceux qui pensent, au contraire, que l'expérience est consommée, que trois monarchies écroulées l'une sur l'autre sont pour nous un enseignement irréfutable, qu'enfin la République a pour elle, non pas la chance d'un coup de dé, mais la puissance indestructible de la justice.

On demande pourquoi notre société est malade, pourquoi les transactions s'arrêtent, pourquoi la vie industrielle s'épuise ? Ce mal durera aussi longtemps que la société flottera, incertaine et sans foi, entre la monarchie et la République. Affirmons, proclamons de nouveau notre foi dans le principe démocralique , et cette société vivra.

LETTHK A MES CONCITOYENS. 541

Mais si, après avoir rejeté la monarchie, nous ne savons pas embrasser la République sans arriérepensée, nous ne pouvons que souffrir des maux de Tune et de Taulre ; sortons de celte incerlilude, c'est une demi-mort pour tous.

Habitants de nos campagnes, vous qui, pardessus tout, avez besoin de paix, vous ne trouverez la paix que dans le droit qui est la seule chose durable. Vous considérerez la République, comme assise pour toujours sur votre bon droit qui est plus solide que le granit : vous repousserez loin de vous toute idée de soumettre le principe du gouvernement de votre pays à de nouvelles expériences.

Voulez-vous rendre impossible le retour des révolutions ? confondez le salut de la République avec le salut même de la patrie.

Au contraire, voulez-vous que lo sol tremble de nouveau sous vos pieds, que la plus obscure de vos chaumières soit mêlée au bouleversement de la patrie? Essayez de refaire ce que Dieu a défait par trois fois en peu d'années. Tentez, défiez la providence ; ramenez sous d'autres noms l'esprit des règnes de Charles X et de Louis-Philippe. Celui qui les a renversés hier renverserait encore leurs imitateurs.

La France a enfanté avec douleur la République. Mais la mère étouffe-t-elle son enfanl à cause

du travail qu il lui a causé ? Ses douleurs même lui sont une raison nouvelle de s'attacher au fruit de ses entrailles, parce qu elle sait qu'un jour, ses douleurs se tourneront en joie. De même, vous n'étoufferez pas la République qui est vous-même parce que vous avez souffert pour elle ; vous lui donnerez le temps de grandir.

EIk;AI{ guiNET.

Discours sur TExpédition d'Italie

SÉANCE DU 7 Auur 1849.

Citoyens représentants,

Après la longue discussion à laquelle vous venez d'assister, mon intention n'est pas de rentrer dans les incidents du débat ; je crois que ces incidents sont dominés par un certain nombre de questions. Je me propose, très-brièvement, si l'Assemblée veut bien me prêter un moment d'attention (Parlez /), d'examiner comment ces questions ont été posées, comment elles ont été résolues ; car, quoi qu'en ait dit hier M. le ministre des alïaii-es étranijèros, je ne puis croire avec lui que les négociations soient seulement pendantes. Non, messieurs, celte affaire n'est pas seulement entamoe, elle est véritablement consommée par la force des choses. Il s'agit ici d'une ancienne histoire qui se répèle incessamment en Italie, depuis

de longs siècles sans presque aucun changement. Tous ces grands coups de main, qui s'opèrent périodiquement en Italie, sont connus et prévus à l'avance.

Toutes les fois que la papauté s'est sentie pressée au dedans par une difflcullé intérieure, elle a appelé des armées étrangères. Celles-ci sont arrivées, ont investi l'Italie. En se retirant, elles ont laissé après elles ce que les uns appellent la paix, ce que les autres appellent la servitude et la mort. Le gouvernement de la République française n a rien changé à celle ancienne histoire ; il n'y a rien ajouté que son tribut de sang. (Rumeurs.)

Dans le discours de M. de Falloux vous avez remarqué avec moi ce passage où il s'est emparé du titre donné à Rome, de la Ville éternelle, pour faire je ne sais quel rapprochement politique. Veut-il dire par là que si Rome est la Ville éternelle, le peuple romain doit être enchaîné à une éternité immobile? Mais, l'Italie, garrottée, torturée par les armées étrangères, ne se condamne pas à cette immobilité ; elle lui répond par la voix de Galilée : « Et pourtant elle se meut ! » c'est-à-dire elle vit, elle s'agite, elle aspire à l'action, à la vie des peuples modernes, et rien ne pourra l'empêcher de marcher dans cette voie.

Quelle est la première question posée en Italie? On l'a dit, c'est une question de nationalité. Là

OÙ rhonorable M. de Falloux n'a vu (ju*une question de socialisme, quinze millions d'hommes ont posé une question d'indépendance et de patrie. Les Italiens n'étaient rien en Italie, ils demandent à y être quelque chose. Voilà le sens de la révolution italienne. Cette nationalité est nécessaire à celle de la France ; car, aussi longtemps que le peuple italien n'occupera pas politiquement son pays, la Péninsule appartiendra, par la force même des choses, à l'Autriche, et aujourd'hui, vous le savez, l'Autrichfi, c'est la Russie. . .

Un membre, (comment cela?

LE CITOYEN QUiNET . . . L'avant-gardo de la Russie.

Pourquoi, messieurs, toutes les luttes qui ont éclaté entre l'Autriche et la France, malgré nos succès, ont-elles abouti à fortifier, à enraciner la domination autrichienne? Par une raison trèssimple et Irès-évidente, c'est qu'une oppression ancienne, immémoriale, qui se confond pour ainsi dire avec l'origine des États italiens, l'emportera toujours sur une oppression récente.

Voulez-vous donc que la péninsule italienne né retombe pas enlre les mains des ennemis de la France, n'empêchez pas le peuple italien de naître. Or, la nationalité itahenne a rencontré de nos jours une difficulté qui l'a empêchée de se

constituer, de se former dans le passé. Cette difficulté, c'est le pouvoir temporel des papes. Constituer une patrie, un corps de peuple avec un élément étranger, avec un gouvernement nécessairement issu de l'étranger, voilà le problème posé à ritalie ;. c'est un problème insoluble.

Dans le passé, aussi longtemps que la foi a été plus profonde en Italie que le sentiment politique, ritalie a sacrifié sa nationalité à l'ambition de posséder dans la péninsule le siège de la papauté. De nos jours, le -contraire arrive. Sous Tinlluence des idées Européennes, la foi religieuse s'est trouvée plus faible que l'ardeur politique ; la théocratie a dû nécessairement céder au sentiment de la nationalité et de la patrie. Lors même qu'aujourd'hui vous obtiendriez d'un pape libéral une concession d'ailleurs impossible, étes-vous sûrs du lendemain? Êtes-vous certains que le pape qui succédera à Pie IX, ne sera pas un pape autrichien, c'est-à-dire que le chef de l'Itahe ne sera pas demain l'élu des oppresseurs de r Italie?

Le gouvernement français a fait souvent à la République romaine le reproche que son gouvernement était formé d'étrangers. Mais, messieurs, ce reproche s'adresse avant tout au gouvernement du pouvoir temporel ; car vous savez qu'aujourd'hui ce gouvernement se compose nécessaire-

ment d'éléments étrangers. Le pouvoir temporel n'est pas tout entier dans le pape ; le collège des cardinaux en est un élément nécessaire. Cette assemblée des cardinaux, qui renferme aussi dans son sein les pouvoirs de l'État, se compose en partie d'hommes étrangers, non pas seulement aux Etats romains, mais à l'Italie elle-même.

Je suppose, un instant, que cette organisation soit imposée à la France; je suppose que, dans cette enceinte de la loi où j'ai l'honneur de parler, ces bancs, au lieu d'être occupés par des Français qui tous ont fait leurs preuves de nationalité, soient occupés, en grand nombre, par des étrangers de toutes nations, à condition pourtant qu'ils fussent prêtres, pénsez-vous que la patrie française pourrais résister à cette épreuve ? Non, sans doute. Eh bien, s'il est vrai qu'une nationalité aussi vigoureusement constituée que la nôtre périrait dans ce système, que devez-vous penser d'une nationalité aussi chancelante que celle de l'Italie?

Lorsque, par la puissance des armes, vous lui imposez le pouvoir temporel, c'est-à-dire un gouvernement nécessairement étranger, que faitesvous donc ? Deux choses. (Bruit.)

LE CITOYEN QUiNET. Jo uo m'adrossc pas aux passions de l'Assemblée; je m'adresse à son esprit de justice et d'équité.

A droite. On vous écoute. Parlez!

LE CITOYEN QuiNET. 1** Vous rendez impossible la nationalité italienne. Machiavel appelait le pouvoir temporel du pape, le fer dans la plaie de ritalie. Par un mouvement héroïque, ce peuple avait rejeté ce fer de son sein ; quand vous l'y replongez, vous empêchez la plaie de se fermer.

2** Vous faites ce que désire le plus TAutriche, c'est-à-dire que yous établissez sa domination sur les ruines mêmes de la patrie italienne. Car enfin, vous ne resterez pas éternellement en Italie ; vous ferez ce que la France a toujours fait en pareille circonstance, vous vous retirerez ; et le jour venu où vous aurez quitté l'Italie, que restera-l-il debout? Le peuple italien n'ayant pu se constituer, il restera, à sa place, son ancien maître, l'empire autrichien, qui, encore une fois, n'est plus que l'avant-garde de la Russie .

Ainsi, en vous retirant, vous laisserez la Russie toute-puissante à nos frontières ; la Russie pèsera, du haut des Alpes, sur la France. Premier résultat de votre expédition.

J'arrive à la question de liberté. Ici je m'empare d'une citation qui vient d'être faite par M. le ministre de l'instruclion publique, il s'est appuyé sur l'opinion de Napoléon ; je prétends m'appuyer aussi sur cette même opinion. L'honorable M. deFailoux vous a rappelé des paroles de Napoléon, qui datent du temps où il était le plus

favorable à la papauté; seulement M. le ministre aurait dû ajouter que tout ce qu*il a lu concerne le pouvoir spirituel. Il y a cependant un mot sur lequel il a passé trop vite, qui se rapporte au pouvoir temporel, lequel est seul aujourd'hui Tobjet de la discussion. Permettez-moi, messieurs, de relire le passage :

ff Ce chef est étranger (dit Napoléon, cité par Thonorable M. Thiers), ce chef est étranger, et il faut en remercier le ciel ! Quoi ! dans le même pays, se figure-t-on une autorité pareille à côté du gouvernement de l'Etat ? Réunie au gouvernement... (et c'est là ce que nous faisons à Rome), réunie au gouvernement, cette autorité deviendrait le despotisme des sultans. »

Le citoyen ministre de l'instruction publique. Ce n'est pan cela. Vous vous trompez!

LE CITOYEN QuiNET. C'cst parfaitement cela.

C'est-à-dire que la confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel est dans la pensée de Napoléon, et, suivant son expression, le despotisme des sultans.

LE CITOYEN MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE. C'cSi lOUt

le contraire; je vous demande pardon...

A gauche. N'interrompez pas!

LE CITOYEN QUINET . Commeut ! ce n'est pas cela ! € Réunie au gouvernement de l'Etat, cette autorité... » Quelle autorité? l'autorité spirituelle,

5r>0 APPENDICE.

car il n'a pas été question d'autre chose, c ...Deviendrait le despotisme des sultans. > Après cela, je demande comment il se fait que ce que Napoléon appelait le despotisme des sultans, soit aujourd'hui même imposé à l'Italie, au nom de la liberté, par qui ? Par le gouvernement du neveu de Napoléon... {La clôture! la clôture! — Aux voix ! aux voix !)

La constitution avait d'ailleurs marqué d'avance les conditions nécessaires d'un gouvernement régulier; elle a posé le principe fondamental dans l'article 19, ainsi conçu: c La séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre. > Qu'est-ce, messieurs, que la révolution romaine, en droit, si ce n'est l'application littérale et formelle de cet article ? La révolution romaine a rencontré la confusion des deux pouvoirs, elle les a séparés. Il n'est personne dans cette enceinte qui puisse dire que si la confusion des pouvoirs civils est une servitude, cette servitude ne soit cent fois plus pesante lorsqu'il s'agit de la confusion du pouvoir civil et du pouvoir religieux.

Si la même autorité tient dans ses mains la conscience, les droits civils et la xvie politique, assurément le despotisme est au comble. C'est pour cela que Napoléon appelait celte confusion une tvrannie musulmane. /

D'un autre côté, le pouvoir temporel, considéré isolément, contient cçtte môme confusion de pouvoirs. Quand vous restaurez ce qui est le contraire de la constitution, je demande ce que devient Tarticle 19; je le cherche et je ne le trouve plus.

Une voix h droite. Vous n'attaquez pas la que«tion.

LE CITOYEN QuiNET. Jo crois, au Contraire, toucher en ce moment une question qui n'a pas encore été traitée à la tribune et qui est le fond même du débat. L'honorable M. de Tocqueville nous disait hier que cette Assemblée n*est pas un concile. Il serait trop facile, messieurs, de se dél)arrasser ainsi par un jeu d'esprit du point le plus diflicile de la question; et ce point le voici :

Nous imposons à Tltahe, aux Etats romains, quoi? le pouvoir temporel, c'est-à-dire la théocratie. Veuillez, je vous supplie, y songer un moment. La France impose une théocratie à un peuple étranger ! Mais ne sait-on pas quelle est la condition propre de ce gouvernement; qu'il ne s'établit pas sur la conquête, sur la force, sur la violence? Cette condition propre: c'est un certain degré de foi ; je ne dis pas seulement une religion, mais un certain degré d'exaltation religieuse. Là où ce degré de foi n'existe pas, ce gouvernement est impossible. Lors donc que vous

imposez Je pouvoir temporel, c'est-à-dire la théocratie, par la grâce des baïonnettes, vous vous abandonnez à une violence aveugle, ou vous devez supposer qu*à la suite de cette torture renaîtra en Italie la foi nécessaire pour supporter le gouvernement sacerdotal.

Que servira de relever la théocratie sur des baïonnettes, si ce gouvernement ne s'appuie sur la croyance religieuse? C'est donc la contrainte de la conscience par le fer, c'est le droit du moyen âge ; mais pour exercer le droit du moyen âge, il faul en avoir le courage et la logique.

Oui, la première condition pour exercer cette contrainte, est d'employer l'épée au nom d'une croyance. Je comprends parfaitement que TEspagne, Naples, puissances essentiellement orthodoxes, qui ont une religion d'Etat, osent contraindre un peuple étranger â se soumettre à une orthodoxie ; c'est le principe de l'inquisition appliqué à une nationalité. Mais vous!... {Marques d'impatience à droite.)

Voix à gauche. Allez, vous êtes dans la question !

LE CITOYEN QuiNET. Mais VOUS, est-ce au nom d'une religion d'Etat que vous allez porter avec vous la contrainte religieuse? Si nous voulons entrer dans cette voie, disons-le franchement: commençons par établir chez nous, dans le sang,

Tunité, la rigueur de la foi. Lorsque Philippe II ramenait les dissidents étrangers au joug de l'autorité romaine, il avait commencé par ramener chez lui cette unité implacable.

On a parlé des garanties constitutionnelles d'un gouvernement régulier dans les Etats romains. L'honorable M. de Tocqueville vous a averti hier que, sur ce point, il est décidé à se taire. Par malheur, l'autorité pontificale a parlé à sa place. Le saint-pére a déclaré de la manière la plus formelle, en ouvrant la consulte d'Etat, « que tout gouvernement constitutionnel danà les Etats romains est une utopie ; que, dans ses réformes, ne se trouve le germe d'aucune institution parlementaire. > Voilà ce que le pape a solennellement déclaré.

Quel est donc le dilemme dans lequel le ministère est enfermé ? S'il veut introduire dans les Etats romains un gouvernement constitutionnel, il se trouve en contradiction ouverte avec la volonté du pontife ; s'il établit le gouvernement absolu, il viole sa parole et la constitution.

Enfin, messieurs, une dernière question, l'intérêt du catholicisme. Après avoir immolé le droit d'une manière aussi flagrante, croit-on, du moins, servir les intérêts catholiques? Pour moi, je pense qu'on leur porte le plus grand coup. Le gouvernement français place en deux camps opposés la

nalionalité et la papauté. Croit-on qu'il soit sans péril pour le catholicisme de montrer à l'Italie la papauté assistée des armées étrangères ? N'avonsnous pas vu ce qu'il en coûte aux restaurations de traîner ce cortège après elles? L'exemple de la France et de tant d'autres peuples qui ont adopté et consacré le schisme n'est-il pas contagieux? (Interruption.)

Voix diverses. Assez î Assez ! — La clôture ! A demain ! — 11 faut renvoyer à demain !

LE CITOYEN QuiNET. Après tant de désastres, l'Italie ne peut-elle pas arriver à cette conviction que, pour se soustraire aux invasions des armées catholiques perpétuellement renaissantes sur son sol, il n'est pour elle qu'un moyen, suprême, héroïque, qui est de se soustraire au catholicisme lui-même?

Tels sont les résultats de cette expédition.

Il y avait un intérêt de nationalité pour la France : nous livrons nos portes à la domination de l'influence autrichienne et russe.

Il y avait un intérêt pour l'Italie : nous la replongeons dans l'ancienne servitude.

Il y avait un intérêt pour le catholicisme : en poussant l'Italie au désespoir, nous la poussons au schisme.

Il y avait un intérêt d'humanité : nous éloufTons

un peuple qui ne demandait après tout que la liberté de naître.

Enfin, il y avait Tintérêt de la société : ce qui me frappe, est de voir que ceux qui croient la sauver lui portent, au contraire, les plus profondes atteintes. Car elle repose sur la liberté de croyance ; tel est son fondement depuis 1789, et la liberté de croyance est renversée par votre Expédition. Je' persiste à penser que, si cette société est ébranlée, c'est un mauvais moyen, pour la raffermir, de Tétayer sur le cadavre d'une nationalité amie. {Approbation à gauche.)

L'Impôt sur le capital.

Qui ne voit que la société française ne peut rester immobile sur la pente où elle est? Il faut que de réaction en réaction elle retombe dans l'ancien régime, ou que la révolution fonde un nouveau système économique. A tous les projets d'amélioration, le vieux monde répond par ces mots immuables : Spoliation, barbarie, impossibilité, folie. Toujours et partout le même principe : la force au lieu de la discussion. L'interdit est jeté sur l'espérance. On menace les socialistes de livrer leurs arguments aux fourches. Se débarrassera-t-on des faits par la môme logique ?

Les Hommes de la Réforme.

Zurich, septembre 1857.

J'envie les hommes de la Réforme ; ils avaient la liberté d'écrire ; ils avaient surtout la faculté de parler en public à des foules. La parole seule édifie dans le véritable sens de ce mot ; elle porte avec elle son explication, son commentaire, et c'est la parole de prédication qui a fait la Réforme en la portant au fond des masses. Pour nous, à quoi sommes-nous réduits ? Nous avons pour nous des livres savants que le monde ne lit pas, des revues où nous sommes obligés de calculer, de glacer chaque mot. Mais cette cathédrale de Zwingli à Zurich, qui nous la donnera!

Ah ! si le dix-huitième siècle avait pu parler comme il a pu écrire, que ses résultats eussent été différents ! La révolution par les idées aurait pris un corps, une vie dans les masses, elle ne serait pas restée à la surface des choses. La Ré-

forme a réussi partout où elle a eu Tappui du gouvernement. Si les réformateurs eussent été traqués sur le continent, s'ils eussent été placés dans Timpossibilité d'écrire et de parler, je ne dirai pas que la Réforme n'eût pas fini par se produire ; mais je suis certain qu'elle eût fait son chemin plus lentement, plus difficilement. Pour nous, nous n'avons pas, à vrîai dire, un seul point du continent où nous puissions écrire en liberté. Ce qui vient de se passer sur la tombe d'Eugène Sue prouve que nous ne pouvons même parler sur nos morts.

Tous les gouvernements nous sont hostiles au même degré . Quelle différence avec les choses et les hommes du seizième siècle ! Aujourd'hui trop de réflexion paralyse l'esprit. Nous ne pouvons que continuer à lutter, à vivre, -à dire la vérité à travers les soupiraux, sans être en état d'annoncer comment et quand elle régnera. Nous sortirons vainqueurs, je le crois; mais comment se fera la victoire, voilà ce que personne encore ne peut dire.

Sur le Champ de bataille de Zurich.

Penser! agir! qu est-ce que le premier en ccfhiparaison du second ? Le rêve, à la place de la

réalilé.

Un nom remplit lout cet horizon, chaque objet le renvoie.

Pourquoi cela? Parce que celui qui le portait n'a pas laissé son projet dans le fond de son ûmo ; il ne s'est pas contenté de le faire retentir à ses oreilles, en syllabes, en paroles cadencées ; il Ta fait sortir de la nuit de sa pensée ; il a eu une heure d'action. Oui, une heure, et cette heure lui a rapporté l'immortalité.

Une pensée entrevue, un ordre rapide donné, et i»lus rapidement transmis, une parole, un gesle, un regard ([ui montre le lieu du passage, une armée qui obéit; et pour ce moment une im-

mortalité glorieuse, une patrie reconnaissante, l'acclamation du monde.

Que n'ai-je rencontré un moment semblable; Au lieu de cela de longs jours, des mois, des années consumées dans le labeur de la pensée, courbé par la méditation, pâli dans les contemplations, dans Taltente. Moi aussi, j*ai eu mes instants inspirés! Mais mes projets ne sont pas sortis de Tenceinte de mon esprit, des limites de la parole; et cette vie, quVt-elle produit? L'oubli, au lieu des souvenirs impérissables qu'un moment, un éclair dans l'action eût suscités peutêtre.

Aux Italiens.

Juillet 1860.

A mesure que la liberté élail étouffée en France, j'ai vu les amis de la liberté fermer les yeux à révidence , et il m'a été impossible de leur faire voir ce qui était plus clair que le jour. Plus ils étaient frappés, plus ils s'attachaient à voir dans Louis Bonaparte un soutien , un allié caché , involontaire. Jamais, jusqu'à la dernière heure, ils n'ont vu en lui un danger. Et c'est ce qui fait que la liberté est si profondément tombée en France. Eh bien! c'est au nom de cette expérience que je vous dis, à vous Itahens dignes de ce nom : N'imitez pas cet affreux aveuglement qui laisse les peuples sans estime d*eux-mcmes.

Si vous êtes trahis, sachez au moins que vous rôles, sauvez au moins la vieille intelligence italienne. No niez pas comme les nôtres l'évidenco, ne prenez pas voire destructeur pour votre sau-

5Gi> APPENDICE.

veur. Ne laissez pas Tltalie devenir le jouet du 2 décembre. Tout peut se réparer quand on voit le mal. Mais quand on le prend pour le bien, on a en soi-même le bourreau. J*ai fait tout ce qui a été en moi depuis le commencement de janvier pour faire pénétrer dans Topinion et dans la presse européenne un mot de vérité sur cette grande embûche tendue à F Italie. J*ai trouvé la crédulité aussi grande que je Tavais trouvée avant le Deux-Décembre, par la même envie de se tix)mper. Comment nous étonner que TEurope soit esclave, puisqu'elle voit tout avec des yeux d'esclave, c'està-dire selon que le désire le maître? Vous, Italiens, qui nous avez enseigné la pénétration politique, rendez à l'Europe la lumière et le bon sens. Votre cause est livrée. Dites que vous savez qu'elle est livrée. Osez regarder dans Tembûche et montrez que vous la connaissez. Vous ferez preuve ainsi d'une force, d'une énergie d'esprit qui a manqué à tous les autres peuples. Ne croyez pas tout ce que vous désirez. Vous vous montrerez infiniment supérieurs en prouvant que vous n'êtes pas dupes. Voilà, je l'avoue, ce que j'attends de cette vigoureuse intelligence italienne.

Notes critiques sur le tome XX*" de M. Thiers (Histoire du Consulat et de TEmpire) (*).

JouHNLE DU iô. — «Napoléon, après avoir expédû* le niar«clial

Ney sur les Qualre-Bras. »

M. Thiers donne ici une fiction pour une \évhé établie. Encore une fois, cet ordre d'occuper les Quatre-Bras, le 15, n'a jamais été donné. Les témoins oculaires sont unanimes. On ne peul pas écrire Thistoire sur des imaginations. D'ailleurs, cet ordre, donné le 15, eût été une grande faute. L'occupation des Quatre-Bras suppose l'occupation de Sombref. C'est ce que tous les écrivains militaires ont élabli. M. Thiers ne dit pas un mot de cette question, qui pourtant les renferme toutes.

JouRNÉc DU 10. —(Les Quntrc-Bras.)

Quand ror(if e n'avait pas été donné, M . Thiers reproche à Ney de n'avoir pas occupé les Quatre-

il) Pages incdilcs.

:m APPENDICE.

Bras. Le 16, quand Tordre positif est donné, M. Thiers reproche à Ney d'avoir voulu s'emparer des Quatre-Bras. Ainsi, exécuter des ordres imaginaires et désobéir à des ordres positifs, voilà la théorie de M. Thiers.

Page 118:

Toute la critique du combat des Quatre-Bras tombe à faux. Ney attendait son infanterie pour faire l'attaque du centre. Cette- infanterie (celle ' de d'Erlon) a été détournée malgré lui. N'ayant que de la cavalerie disponible, c'est avec elle que Ney a dû tenter d'emporter les Quatre-Bras.

Page 118 :

.< n manque aux prescriptions les plus essentielles de Napoléon

en appelant d'Erlon à lui. »

Cela ne peut vraiment se soutenir. Ney était juge de sa position; il avait reçu l'ordre de se rabattre sur Ligny, mais après avoir refoulé les Anglais. Or, les Anglais, loin d'être refoulés, gagnaient à chaque moment du terrain. C'élaità Napoléon à attirer d'Erlon, lorsque celui-ci fut sous sa main, à Saint- Amand.

Napoléon n'en fit rien. C'est le comble de l'injustice de faire retomber sur Ney ce qui est le fait de Napoléon.

La dépêche du 16 contient deux parties. Dans Tune, l'empereur demande à Ney de l'appuyer, après avoir enfoncé les Anglais: dans l'autre, il

NOTKS* CRITIQUES. 565

promet à Xey de Tappuyer, s'il arrive qu'il enfonce auparavant les Prussiens. Ainsi, le premier qui aura repoussé ce qu'il aura devant lui y se rabattra sur Tautre et lui portera secours. Voilà la dépêché.

Napoléon n*a pu remplir à temps la condition exigée; Ney ne Ta pu davantage. Il y a eu des deux cotés une même impossibilité* Personne n'en a fait un reproche à Tempereur ; il est inique d'en faire un reproche au lieutenant.

Journée du 10. — (Ligny.)

M. Thiers ne donne aucune raison plausible du retard de la bataille de Ligny . « On avait le temps de vaincre, > dit-il.

Oui, mais on n'eut pas le temps de poursuivre l'ennemi. M. Thiers passe absolument sous silence ce fait incroyable que Napoléon laissa prendre aux Prussiens une avance de seize heures et qu'il perdit entièrement leurs traces. II. ne dit pas que, lorsque Grouchy reçut l'ordre de poursuivre le 17 c à midi «, il était trop tard. Il ne dit pas que Napoléon encouragea Grouchy dans celte fausse idée, que probablement les Prussiens se retireraient sur la Meuse. Il fait à Grouchy l'inconcevable reproche d'avoir suivi les Prussiens de l'autre côté de la Dyle.

11 aurait voulu cpie Grouchy mil la Dyle entrt' eux et lui.

Mais quand a-t-on vu que pour poursuivre une armée ennemie répée dans les reins on s'en tienne séparé par une rivière non guéable? M. Thiers donne une idée absolument erronée de la marche de Grouchy. Il s'appuie sur des données fictives ; il répète que Grouchy aurait pu arriver de Walhain à Waterloo en cinq heures. Ce sont là des distances inexactes ; après avoir excusé les retards de Napoléon, le 16, par les défilés sur le pont de Gharleroi, il oublie de calculer le temps qu'aurait pris le défilé sur les petits ponts de la Dyle.

Tout est excuse pour Napoléon ; tout est condamnation pour ses lieutenants.

Journée du 17.

M. Thiers suppose (jue Napoléon voulait livrer une seconde bataille ce jour-là ; mais voyez donc sa dépêche à Ney, du 17 au matin. Il dit positivement le contraire.

Nun ou 17 AU 18.

M. Thiers établit ses raisonnements sur les prétendus ordres envoyés, dans la nuit, par Napoléon à Grouchy. Ces ordres sont des fictions. Personne n'en a vu la moindre trace. Et d'ailleurs

il s'agissait cFun détacliemenl de 7,000 hommes ! Ils eussent été perdus dans la masse prussienne.

.loUlt.NLL ItU 18.

M. Thiers excuse Napoléon d'avoir retardé la bataille jusqu'à onze heures et demie. Cela était sage, dit-il, car cela laissait à Grouchy le temps d'arriver. Oui, sans doute ; mais plus certainement encore aux Prussiens.

Il a. accepté Texcuso de la pluie. Mais c'est là une justification que personne n'accepte plus. Drouot lui-même, qui d'abord avait conseillé de relarder, a déclaré que la bataille aurait pu être engagée à six heures du matin et gagnée à onze heures.

M. Thiers fait un reproche à Ney de l'emploi prématuré de la cavalerie à Waterloo. Ce fut là, en effet, une des premières accusations que Napoléon jeta, en 1815, contre ses lieutenants. Mais cette accusation, comme tant d'autres, n'était qu'un moyen de se couvrir ; elle ne résiste pas à l'examen, et, depuis trente ans, elle avait été abandonnée par tous les écrivains militaires. En effet. Napoléon, le 18, vers trois heures, avait deux partis à prendre : ou faire retraite, ou continuer la bataille. Il se décida à no pas faire retraite. Il voulut continuer l'action; mais pour cela il fallait engager de nouvelles troupes ; et comme

hPS APPKNDICE.

1 n*y avait plus de disponible que la cavalerie, remploi de la cavalerie fut inévitable. II n'y a de reproche à en faire à personne ; ce fut une nécessité absolue qu entraînait de soi le projet de ne pas faire retraite ; et, encore une fois, il n'est pas un écrivain militaire qui ait soutenu depuis trente ans une opinion opposée.

M. Thiers suppose que Lobau fut dirigé contre les Prussiens dés qu'ils parurent. C'est une erreur. Il fut envoyé trop tard, et ne put pas s'appuyer au ruisseau de Lasnes.

J'interromps ici ces Notes, car elles seraient interminables, si je voulais suivre M. Thiers dans tous les points où son jugement a été faussé par les écrits de Sainte-Hélène, qu'il s'est fait je ne sais quel devoir de reproduire sans aucun esprit critique.

M. Thiers ne parle que de \a résignation et de la sagesse de Napoléon après Waterloo. Il ne dit rien du projet d'expulser l'Assemblée, de s'armer de la hache. Et pourtant ces projets ont été profondément médités par Napoléon. Il Je raconte luimême. Pourquoi ne pas le dire? Pourquoi ne pas lui laisser sa figure morale, telle qu'elle a été? L'histoire qui supprime est aussi peu véritable que l'histoire qui invente.

Lettre sur les Révolutions dltalie (1)

. ( 18Ci )

Les Italiens n'avaient point de patrie. Je cherchais ritalie comme eux , mais je sentais parmi vous le tressaillement lointain d'une nation qui redemandait à vivre. La foi dans son avenir m'a soutenu. J'ai eu la joie de voir renaître l'Italie, que j'avais vue tant de fois mourir dans le passé.

J'ai cru à ses destinées, lorsque la plus grande partie du monde s'obstinait à les nier. J'ai eu ce rare avantage que tous les principes contenus dans mon. livre ont reçu et reçoivent chaque jour des événements une confirmation qui équivaut désormais à l'évidence. Si je l'écrivais aujourd'hui, l'expérience sanglante des quinze dernières années ne m'obligerait d'y rien changer. Tout au contraire, je ne pourrais que répéter ce que je disais alors. Je n'éprouvais aucune incer-

(li Voyez Œuvres coinplèlcs, lome IV.

:.70 APPENDICK.

titude sur les principes fondamentaux lorsque j'étais seul à les soutenir. Que serait-ce maintenant qu'ils sont devenus, des Alpes à la Sicile, le cri unanime de la conscience publique ?

Plus fermement que jamais, je crois que c'est en les suivant que Tltalie achèvera de s'affranchir. A mesure qu'elle s'élève, d'autres s'abaissent. Mais j'ai appris de votre peuple à ne pas désespérer des choses qui semblent mortes, et cette espérance, je la garde pour tous ceux qui vivent encore ensevelis.

Lettre sur le Génie des Religions (1).

Aucun écrivain ne m*avait montré la voie où je cherchais à déduire les révolutions politiques et sociales des principes religieux. J'entrai dans un sujet où j'étafs seul : je voguais alors sur une nier infinie, car les Allemands, qui avaient tant examiné les symboles, n'en avai^t déduit aucune conséquence sur le développement social (les peuples. Le reproche qui m'était adressé était (le tenter une voie encore trop peu explorée. Les personnes les plus bienveillantes s'effrayaient de me voir entrer dans un horizon sans limites où tout devait être écueil ; elles m'accompagnaient de leurs vœux, mais comme un voyageur que l'on salue au départ pour une terre inconnue et dont ou espère peu le retour.

Dans cet intervalle de vingt-quatre années, que (le changements dans les esprits, dans les choses,

i\) Voyez (Kuvies coinplètop, lome I.

072 APPENDICK.

dans les individus, dans les peuples! Et cependant, à travers ces révolutions d'idées, ce livre est plus vrai aujourd'hui qu'au moment de sa première apparition.

Tout l'a confirmé : la science et les événements. Les vues que j'avais établies le premier et qui m'ont élé le plus contestées, par exemple l'Unité de Dieu chez les peuples sémitiques, enfants du désert, ont été reproduites et mises hors de doute par les. recherches postérieures, et cette joie m'a été donnée de voir que les germes que j'ai semés ont produit des arbres, que mes inductions §ont devenues des vérités, que dans.ce voyage de découvertes, où j'avais tant de chances de m'égarer, mes pas ont été assez sûrs pour servir de direction à d'autres. J'ai tracé l'itinéraire des dieux, et celte marque n'a pas été effacée. De nouveaux esprits se joindront à moi, ils éclaireront des détails qui, à une première vue, devaient rester dans l'ombre ; mais lés fondements posés dureront. L'expérience m'autorise à le dire ; ceux (|ui voudront faire de nouvelles conquêtes solides repasseront par le même chemin que j'ai servi à ouvrir.

EDGAR QUINET

Séparation de TEnseignement laïque et de r£nseignement des dogmes.

Ai: (.ONOIVEiS Di: nERNE

Vcylaux, caiilon de Vnud, 2'» août ISCT),

Veuillez mo permettre de vous exprimer tous mes regrets de ne pouvoir assister à vos séances, d'où jailliront certainement do vives lumières. Ce regret est encore augmenté, quand je réfléchis à la question que vous posez dans ces termes : « Convient-il d'assigner un rôle dans Técole aux « ministres des cultes ? »

C'est là, en effet, messieurs, une question décisive pour tout le monde. J'en suis tellement frappé, que je prends la liberté d'adresser au congrès les considéralions ci-jointes, par lesquelles je soutins, il y a seize ans, dans l'Assemblée nationale législative de France, la loi que je proposai dans le but de séparer l'enseignement laïque de

renseignement des dogmes positifs. Je pensais alors que celte séparation est la seule garantie véritable de la liberté, de la justice et de la civilisation en matière d'éducation publique.

Ce que je pensais et ce que je crois avoir démontré, il y a seize ans, dans le discours qui accompagne cette lettre et dans V Enseignement du peuple (1), je le pense, je le répète aujourd'hui, non pas avec une conviction plus forte, mais avec la confirmation de rexpérience qui a ajouté à mes paroles ses démonstrations éclatantes auxquelles nulle oreille ne peut rester fermée.

Lorsque je proposai, en 1850, la solution du problème qui se représente aujourd'hui, peu d't*chos répondirent. Quoique la vérité se fit jour déjà par de nombreux indices, elle semblait utopie, il paraissait étrange que Ton osât poser une question de ce genre.

En abordant, messieurs, avec éclat, cette même question, vous prouvez que l'esprit a marché même dans la nuit et qu'il se trouvera tout armé, quand viendra le réveil avec l'aurore. Beaucoup de symptômes autorisent même à espérer que vous trancherez le problème, dans le sens où j'aurais voulu faire pencher la législation en France dès 1850.

(t) Voyez tKuvres complètes, lome XI.

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