‹ Le Livre de l'exilé, 1851-1870. Après l'exilChapitre 83 sur 91 · A UN DÉMOCRATE AL.L.BMAND · texte numérisé non relu

A UN DÉMOCRATE AL.L.BMAND

Veytaux, canton de Vaud (Suisse), 20 janvier i8B7.

Monsieur,

Ddns votre généreuse lettre, j'aime surtout à voir un serrement de main de la démocratie ailemande à la démocratie française. J*y réponds â la hâte, mais de grand cœur. Un signe semblable de sympathie, à travers d'inévitables dissentiments, n*eût pu se trouver en 1813; il eût été même difficile à rencontrer en 1830 et en 1848. Vos nobles paroles auront de Técho des deux côtés du Rhin.

Vous avez vu clair dans ma pensée. Ce n'est pas vous, monsieur, qui m'accuserez de vouloir (chose impie!) brouiller la France et l'Allemagne. Leur alliance m'a toujours paru le salut de nos temps ; et je ne dis pas seulement l'ai-

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liance des cabinets, mais Tintime communication des esprits, qui, différents en tant de points, sont fails pour se compléter les uns par les autres. Le jour où cette union s'accomplira véritablement, sera une des grandes dates de la civilisation. Tous les hommes amis de Tliumanité applaudiront à la fois. Pour ma part, je n ai cessé de travailler à préparer ce jour ; je n'irai pas me démentir en ce moment.

Pour qu'une pareille union se forme loyalement, la main dans la main, que faut-il, monsieur? La lumière. Et qu'esl-ce aujourd'hui que la lumière pour les peuples? La liberté? C'est elle qui, en les enveloppant, dissipera les préjugés, les ombrages qui les séparent encore.

Des deux côtés du Rhin, les peuples se sont entredéchirés, parce qu'ils ne se connaissent pas ; parce qu'ils ont été systématiquement aveuglés les uns sur les autres, parce qu'ils se sont formé des chimères qui ne profitaient qu'à la commune servitude.

Qu'ils se voient enfin tels qu'ils sont ; qu'ils ouvrent les yeux. Ils s'étonneront de leurs anciennes disputes. Ils se verront liés au même char de lumière. Ils apercevront devant eux môme œuvre, même carrière, même .but : demander la liberté pour la France, c'est donc la demander pour l'Allemagne et réciproquement. Gomment serait-ce

blesser l'une que de réclamer pour l'autre des garanties dans la vigilance de l'esprit public.

Le sommeil de l'une ne peut profiter à Tautre, bien moins encore Tignorance .et la nuit. Car il est certain que si, par l'anéantissement croissant de l'esprit public, l'obscurité se faisait sur la France, ou sur l'Allemagne, ou sur toutes deux à la fois, ces deux grandes nations couvertes de leurs grandes armées, marchant dans la nuit, côte à côle ne pourraient manquer de s'entrechoquer tôt ou tard.

Ce serait bien en vain que nous leur crierions alors dans les ténèbres : « Soyez amis, vivez en frères! Vos déchirements ne profitent qu'aux maîtres. » Nos voix ne seraient entendues de personne. Trop de gens auraient intérêt à les étouffer. La nuit s' épaississant, des deux côtés du Flhin, dans* la conscience et dans l'intelligence, ce choc que vous tenez à bon droit pour monstrueux, qui vous fait horreur, que pourtant il faut prévoir, si nous voulons l'éviter, se produirait infailliblement un jour, au gré de l'ambition de quelques hommes, pour la honte et la ruine des deux peuples.. La civilisation européenne, qui a besoin de tous les deux, reculerait pour un temps qu'il serait impossible de marquer.

Oui, monsieur (et en cela vous serez sûrement de mon avis) : plus les armées contemporaines

LETTRE SUR L'ALLEMAGNE. 59r>

que chaque État met aujourd'hui en ligne sont colossales, plus il est nécessaire que les peuples voient clair dans la destination de ces armées . Il faut qu'ils sachent ce que Ton veut faire de ces prodigieux engins de destruction. Les voilà avec des forces militaires qu'ils n*ont jamais eues à ce degré, avec des bras de géants, qu'ils tendent au hasard dans l'espace. Ayant ces bras de géants, ne serait-ce pas une pitié s'ils gardaient des esprits d'enfants, des têtes d'enfants, sans s'inquiéter de savoir où, comment, contre qui, à quels projets doivent servir leurs forces déchaînées ? Avouonsle : ce serait pis qu'un retour à la barbarie. Ce serait retomber de la virilité à l'enfance.

Travaillons donc, monsieur, en commun, à réclamer, des deux côtés du Rhin, la hberté et la lumière, puisque c'est le seul moyen d'empêcher que deux grandes nations ne se heurtent et ne se brisent, au milieu des ténèbres, dans la main de leurs chefs. Il n'est aujourd'hui pour aucun de nous une plus noble tache à remplir. En défendant la France, j'ai défendu l'Allemagne. Vous l'avez compris; vous avez osé le dire.

Recevez, monsieur, etc.

EDGAR QL'LNET.

Hentana.

ATI REDACTEUR DU DÏBITTO.

Monsieur,

Je lis dans le Dirilto qu'il est interdit aux officiers et aux soldats de saluer le général Garibaldi au Varignano. Tout ce que je sais, c'est que la terre entière le salue, et qu'il n'est pas de peuple qui n'envie aux Italiens de posséder un si grand homme.

Peut-être les lettres écrites au général Garibaldi ne lui arrivent-elles pas. Je prends la liberté de vous envoyer une copie de celle que je lui ai écrite dernièrement, et je vous laisse libre de la publier, si rien no s'y oppose.

Recevez, Monsieur, l'expressjon de mes sentiments les plus distingués.

EDGAR QUI NET

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