XXII ELOGE DE BEETHOVEN
lent effrénées pour l'éternité des rêves . De temps en temps un rayon de soleil vient on ne sait d'où (de l'Orient, du Bouddha ? du Nord, de rEdda?),et il est si beau de vie joyeuse, que tous les serpents de Venise, sombres et pensifs, se réveillent et chantent pour toutes les générations Thymne d'un rêve immortel .
Cette vertu d'un rêve de la pierre et de l'eau, — devant les vagues limites de l'Orient — où toute la matière résume son effort suprême pour être essence de poésie et de musique, est la vertu conquise des neuf Symphonies de Beethoven.
La IX' Symphonie de Beethoven
(La Formation des Mondes)
Allegro ma non Iroppo, un poco maesloso.
Allegro ma non troppo, un poco maestoso.
Au commencement était l'Espace. El toutes les Possibilités étaient dans l'Espace. Et la Vie était l'Espace.
L'Espace n'exprimait que son rythme ternaire, le rythme de l'Existence qui n'a point de fin. Le Calme était dans l'Espace.
Car la Lumière n'ondoyait pas dans les cieux, et les Ténèbres, haleine de l'Infini, ne montaient pas de la bouche ouverte des abîmes, pour respirer la vie et aspirer la Mort.
La Vie et la Mort n'étaient pas dans l'Es-
ipdice, sinon dans leur Possibilité insidieuse, sinon dans le Calme, immense comme l'Immensité même, et comme elle sans forme ni couleur. Caria forme et la couleur, étant engendrées par la lutte de la Lumière et des Ténèbres, n'étaient pas dans TEspace, sinon dans leur possibilité, infinie comme l'Infini même.
Or, dans Timmensité du chaos, la Vie et la Mort sortirent de la profondeur de leur silence non satisfait et parcoururent l'Espace, éternellement tenues ensemble par leur nécessité identique, et couple à couple poussèrent devant elles les atomes, angoissés de naître et de mourir (i).
Et dans l'immobile immensité ces deux volontés vécurent, seules et précises, recherchant leur raison de naître et de mourir.
Dans leur désir de mort, s'élevant, elles
pointèrent dans l'Invisible les sommets des montagnes qui n'existaient pas. Dans leur désir de vie, tombant, elles creusèrent dans le silence des abîmes encore inexistants.
Et tout était vague et immense dans l'Espace— où toutes les vies et toutes les morts traînaient le manteau infini de leur silence.
Mais de tous ces désirs, dans le sein de l'éternel Immobile, naquit le mouvement.
Tous les Couples engendrèrent le mouvement. Le souffle dynamique de l'Existence s'éleva des abîmes de la Mort jusqu'au sommet de la Vie. Et la Vie et la Mort n'étaient point, ni la Lumière, ni les Ténèbres.
Mais l'Amour et la Volonté de l'Amour existaient.
Alors les Couples qui avaient engendré le mouvement devinrent trinitaires (2). Et l'Espace ne fut plus vague dans son im-
mensité. Alors le Ternaire, engendré par les Couples, le souleva tout dans un seul cri, immense comme Tlmmensité, plus fort que l'Immensité, vaste et profond comme l'Infini, qui n'a ni étendue ni profondeur.
La Volonté d'Amour, la Volonté Unique, la Volonté du Dieu, le Dieu, absorba toute la vie de l'Espace dans son cri (3). Ce cri fut le Dominateur et, dans TÉternité et pour l'Éternité, révéla sa puissance suprême.
Et tous les Couples, et les Ternaires, et tout l'Espace furent saisis de stupeur, et leur silence s'emplit de fureur. Car toutes les Possibilités reconnurent la seule Vérité de leur naissance et de leur mort, et l'exaltèrent.
Lors, la fureur fut grande devant la Volonté révélée. Tout commença sa vie précise et anxieuse, proclama avec douleur son
aspiration à la Forme et à la Couleur, à la Lumière et aux Ténèbres.
La Volonté d'Amour, la Volonté Unique, le Dieu, absorba toute la vie de TEspace. Et l'Angoisse de l'Univers se révéla. La Nécessité de la Douleur, la Nécessité Unique (4).
Une voix faible, douloureuse, exprima Tangoisse des choses qui sont nées — des choses qui naissent et qui meurent — des choses qui doivent naître et mourir éternellement.
Et le Tout hurla. Une fureur cosmique sans bornes, grosse de l'angoisse de l'Éternité, tenue, dominée par la Volonté d'Amour et par la Nécessité de la Douleur révélées, ébranla l'Espace. L'Amour apparut comme la seule possibilité de Vie et de Mort, et la Douleur comme la seule richesse dans la poursuite de l'insaisissable
Amour, présent et lointain en même temps, insaisissable ad seternum.
La fureur était grande dans l'Espace agité. Car Tlmmobilité, qui couvait les Vies, était devenue le Mouvement qui aspirait à la Mort, au repos, au silence d'où il était sorti, et d'où la volonté d'Amour et sa Nécessité de douleur l'éloignaient à jamais.
Mais un silence se fit. Les Couples se reconnurent et, pleins d'angoisse, recommencèrent leur course à travers l'Espace. Leur mouvement s'était fait précis et décidé. Leur Volonté et leur Nécessité reconnues, rien ne pouvait plus les arrêter dans la chaîne éternelle de leurs aspirations toujours nouvelles, qui avaient leur demeure en elles-mêmes, qui engendraient d'elles-mêmes leur suite sans fin.
LE BROUILLARD COSMIQUE î»
Alors ce fut, précise et décidée, 1" Heure de la première formation chaotique.
La Douleur de l'Univers s'enchaîna et lutta contre la Volonté, fière, impitoyable, terrible, du Dieu. Toutes les choses déjà nées se compliquèrent et gémirent sur leur vie. Les Couples et les Ternaires luttèrent et crièrent dans les spirales du Dieu, impitoyable dans sa nécessité.
Ce fut THeure de la première formation chaotique. Et l'aspiration à la lumière. Et l'aspiration à engendrer les sommets et les abîmes, pour naître et pour mourir.
L'orage de la Volonté remplissait l'Espace.
La Douleur de l'Univers s'annonçait de plus en plus dans ses spasmes et dans ses hurlements, sous la domination irrésistible de la Volonté de vie.
Les Couples des Atomes chaotiques, le Ternaire, TUno-duale dynamique, noyau primordial de l'Être, qui se groupaient peu à peu dans les Nucléos, ébauchaient leur éternelle rotation, la danse circulaire de leur perpétuité.
Ainsi réalisée cette forme définitive de leur vie, sous l'impulsion dominante des deux volontés de l'Univers, la Volonté d'Amour et Celle de la Douleur, les Couples et les Ternaires devenus les Nucléos, dans un cri plein, angoissé, formidable comme leur anxiété stérile et éternelle, crièrent la raison de leur existence. Mêlés à tous les rythmes et à toutes les voix déjà énoncés dans l'Espace, ils affirmèrent l'existence acquise.
Alors, après des violences sans nom, des contrastes terribles et des peines, après
les bouleversements féroces de l'Espace, de toutes les forces jaillies qui voulaient s'affirmer, aspirant à leur formule circulaire capable de renouveler perpétuellement la promesse du repos dans le mouvement qui ne cesse jamais, une nouvelle volonté se manifesta au centre des choses nées.
Cette Volonté était irrésistible et atroce. Des voix profondes et sombres la saluèrent.
Ces voix étaient agitées comme par un souffle intérieur d'aspiration et de crainte. C'étaient les voix du Silence, qui aspiraient h la Lumière.
A ces voix répondaient des cris, des cris aigus, et les premières voix et les secondes exprimaient la lutte tragique des passionalités, le choc fatal des âmes non encore nées.
L'orage de la Lumière était suspendu sur
l'âme de l'Espace, Forage de la Lumière et du Feu.
Mais la Lumière n'existait point. Elle nétait que dans l'aspiration des Nucléos formés, c'est-à-dire groupés dans la volonté d'union, d'amour, essentielle et suprême dans chaque atome.
Ces Nucléos formés, tournaient dans leur essence circulaire comme fait toute chose qui vit et qui meurt, c'est-à-dire toute existence, c'est-à-dire le Tout. Toute existence n'aspire qu'à sa suprême mobilisation, pour atteindre, par l'excès du mouvement, l'Immobilité une et primordiale, car toute existence n'aspire qu'à la vie et n'aspire qu'au repos, ne vit qu'en aspirant à la mort. Aussi les Nucléos, vibrant de plus en plus, exaltaient de plus en plus leur amour retrouvé. Car ils étaient dispersés et seuls
dans l'Espace ; de couples, ils étaient devenus Ternaires, et de Ternaires, Nucléos.
L'aspiration à la mort est la perpétuité de la vie. Les Nucléos, vibrant de plus en plus pour se réunir et reformer de plus en plus l'Unité, exaltèrent cette aspiration, qui est éternelle.
Là se manifesta la volonté nouvelle, c'està-dire la volonté du Feu et de la Lumière, aspiration dernière et suprême (5).
L'orage de la Lumière était donc suspendu sur l'âme de l'Espace — l'orage du Feu et de la Lumière.
Les vibrations des Nucléos atteignirent leur dernière exaltation, la douleur de l'Univers renouvela la fatalité de sa plainte. El l'orage éclata.
Tout l'Espace fut en Feu. Des cris, des sanglots, des hurlements saluèrent le Feu
li LA IX^ SYMPHONIE DE BEETHOVEN
dominateur, saluèrent Texaltation et la domination du Feu. Toutes les Vies se soulevèrent pour éclater et se répandre dans l'Espace en fureur. Une volonté sûre et complète de Destruction emplissait les âmes, tourbillonnait dans Tâme même de toutes les choses.
De cette volonté furieuse de destruction, d'auto-destruction, de mort suprême, de su prêmeimmobilité,devait naître la Lumière.
Et tous les bourgeons du Feu éclatèrent. La Vie! la Vie ! la Lumière ! L'Espace était incendié. La Volonté du Dieu ondoyait et remplissait toute chose. Chaque embryon tendait à se briser lui-même pour se répandre lans l'Espace immobilisé par le suprême mouvement.
Les étincelles du Feu, les rouges et les blanches étincelles de la Vie (le sang ! le
lait 1) allumèrent toutes les ténèbres nées de la Lumière. Et tout fut Lumière. Et les flammes se tordirent et s'allongèrent, se dissipant en sanglots.
La volonté de Vie était dans chaque atome individualisé, qui criaitdans la terreur de sa liberté, désirant de plus en plus se fondre et se détruire dans les rythmes des choses unies et exaltées.
Le Feu inonda tout de ses ruisseaux de Lumière. L'angoisse de la Destruction était dans toutes les choses.
Et la Lumière était née. Et les Ténèbres avec elle.
Alors tout reprit sa danse circulaire, tournant sur soi-même ; tout fut réuni et groupé dans la Danse circulaire de l'Espace, mère de la Lumière et fille de l'Amour.
La Fureur de la Vie résuma toutes les possibilités.
Des voix mobiles et des voix profondes se répondirent dans la nouvelle Harmonie des choses qui commençaient notre Existence.
Toute la lutte chanta dans un cri suprême la beauté tragique de sa nouvelle Harmonie acquise (6).
Toutes les choses nées tournèrent dans l'Espace fait de Lumière et de Ténèbres. L'Univers était né. Alors le grand rythme dominateur domina tout FUnivers.
Et la Volonté d'Amour, la Volonté Unique, le Dieu, affirma, dans toute sa puissance impérieuse et irrésistible, la Beauté de notre Univers qui était né (7).
(La Naissance de la Terre)
Scherz o molto vivace.
Scherzo molto vivace.
Lorsque le Chaos eut exprimé sa propre substance dans le Mouvement qui amoncelle et qui groupe, qui construit pour détruire, qui développe TExistence (comme nous pouvons la concevoir), cherchant san> cesse son éternelle et insaisissable ennemie, la Statis — tous les Nucléos formés, remplissant l'Espace dans leur condamnation circulaire, commencèrent leur recherche anxieuse et éternelle de l'Absurde harmonieux.
Cet Absurde harmonieux est l'Amour.
C'est la Solidarité absolue, c'est le groupe-
ment total et final de tous les Éléments. C'est, en un mot, la reconstruction de l'Un- Primordial après Téternelle recherche.
L'éternelle recherche, si claire à nos sens, n'existe point comme réalité dans la Nature, mais elle domine et tyrannise, par l'extase de la douleur prolongée ad œternum^ car elle existe à l'état d'illusion permanente et nécessaire dans le cœur des hommes; c'est-à-dire que la permanence et la nécessité n'existent que dans la souplesse diffuse de nos esprits humains, révoltés contre l'impénétrabilité de la Causa Prima.
Les Nucléos étaient donc formés, c'està-dire déterminés dans leur forme circulaire, parfaite pour l'attaque, pour la défense et pour l'indéfini de leur vie, telle que nos sens peuvent la percevoir.
Alors ils commencèrent leurs rotations
larges et infatigables, tout en cherchant à se grouper, comme les atomes s'étaient groupés entre eux, pour former les Couples, puis les Ternaires, puis les Xucléos.
La Volonté d'Amour, la domination constante de l'Aspiration Uno-Primordiale dans la nouvelle forme acquise, s'imposait. Les Nucléos aspiraient à devenir les Planètes, et les Planètes devaient aspirer à se grouper en Systèmes, et les Systèmes k tourner autour d un Soleil, et tous les Soleils à harmoniser leurs rythmes au centre des Systèmes — tous selon la loi d'Harmonie que la Volonté Unique d'Amour imposait, avec l'aspiration angoissée au repos, à l'Absurde harmonieux.
La Terre n'était pas née. Rien n'était, sous la forme que nous concevons^ de ce qui est à présent concevable par nous. Mais tout existait dans le non-élal de la Volonté.
La Volonté de Vie, c'est-à-dire d'Amour, toujours présente en tant qu'impulsion de chaque atome, se dévoila dans sa forme tyrannique et absolue : ce fut l'anxiété de 1 Espace agité dans ses entrailles (i).
Elle se révéla encore plus vague, mais infiniment plus terrible et tous les Nucléos s'élancèrent avec véhémence à la recherche du Repos, et peu à peu formèrent les Planètes, les Soleils et les Systèmes (2).
Leur marche vague et triste, sur la tragique véhémenceintérieure,redoutaitrinfini de son cours. Mais la Volonté — extérieure, car elle comprenait la fatalité de tout l'Espace — qui la poussait, la renforça de sa profondeur ineffable, et alors, solennelle, majestueuse, la marche prit ce caractère de permanent et d'inéluctable, que nous savons lui reconnaître avec les attributs de sa fatalité(3).
Les Nucléos se recherchaient avec stupeur. Tous les contrastes, toutes les douleurs et toutes les joies, étaient dans cette recherche. Les éléments sympathiques une fois retrouvés, la puissance de leurs groupes singuliers une fois agrandie, ils marchèrent de plus en plus compacts et déterminés, pour former des groupes plus vastes, pour atteindre des significations formelles plus puissantes, pour exprimerdes figurationsde douleur plus rapprochées de rUn-Primordial perdu dans l'Inconscient des Atomes séparés, et insaisissable à jamais dans le conscient des nouveaux Organismes chaotiques .
Leur Volonté nouvelle s'affirma solennelle et suprême dans l'Espace agité, elle proclama, dans une sublime et majestueuse exaltation, la Fatalité de la marche (/i).
Alors les éléments qui s'étaient reconnus
et groupés, continuèrent à chercher d'autres éléments, pour devenir plus complexes et plus vastes, plus larges et plus profqnds, aspirant aussi, dans l'anxiété de l'Absurde Immobile, à remplir l'Espace. La nouvelle marche fut désordonnée, comme étreinte par une angoisse plus grande, car l'angoisse d'iîn atome était devenue l'angoisse d'un Nucléos et d'une Planète.
Les Planètes, qui voulaient se reconnaître entre elles pour retrouver le calme d'un Système, furent vraiment comme une Armée de l'Espace, une armée d'éléments dociles à la Fatalité de leur marche, moins impétueux et infatigables à jamais.
Pour un moment, tout sembla se calmer dans l'Ordre, toutes les vies semblèrent plongées dans l'immobilité profonde d'une Harmonie retrouvée (5). Mais l'Harmonie
était fugitive, et TOrdre était au delà du Calme. L'Ordreétaitdansla Volonté Unique, la seule dominante, la Volonté de TAmour, c'est-à-dire de la Marche et de la Douleur, la Volonté qui voue toute existence au mouvement, à la souveraineté inflexible du Fatum dynamique.
Les Nucléos, devenus Planètes, marchèrent donc à nouveau, compacts et déterminés sous l'impulsion de l'Ordre.
Et tout l'Espace fut rempli par la Volonté Epique de ses éléments. Les Armées de l'Espace parcoururent leurs cercles, se recherchant et se repoussant, pour s'attaquer et pour s'éloigner, pour se rechercher et pour se repousser à nouveau, forts de la puissance acquise parle désespoir de leur course, lorsque leur course se reconnut éternelle.
Une armée passa. Et d'autres la suivirent.
Et d'autres encore. Et dans la tragique confusion chaotique de notre Commencement, la Fatalité de la Marche s'élevait et disparaissait, et réapparaissait, ondoyant dans Fâme et dans les formes de l'Espace.
La tristesse était grande, la volonté de l'attaque, de Tattente et de la reprise étreignant toutes les vies et refoulant au delà de toute possibilité l'aspiration au repos.
La Fatalité de la Marche revenait maintenant plus forte, plus puissante dans son expression, tour à tour brisée et reprise dans la véhémence sombre, profonde, inéluctable, infatigable à jamais (6).
Et les Systèmes continuaient à se réunir et à retrouver leur loi d'Harmonie, claire et fatale dans l'Existence de tous.
Le souvenir de l'existence atomique, de l'existence vague dans l'Espace immobile,
revenait avec le sens amer de sa nostalgie.
C'était la signification des choses immenses, existantes dans réternité anle — la signification de la Vie, d'où toute la V^ie et sa Furie présente avaient jailli, indéchiffrable à jamais. Le plus nostalgique de lexistence antérieure, le rythme primordial de l'Espace, revint plus complexe et plus étrange, dans sa sombre dissonance (7).
Mais alors une nouvelle nécessité se détermina, une nouvelle aspiration jaillit du désespoir.
Les Planètes s'étaient réunies en Systèmes, les Soleils étaient au centre des Systèmes, et une loi irrésistible tenait le rythme des Soleils au centre de tout.
Un Système exprima sa suprême angoisse et son suprême désir de s'élancer toujours plus vers les extrémités de l'Espace même.
Une Planète projeta son désir vers son Soleil.
Une nouvelle Nécessité était donc déterminée : celle de la Naissance terrestre.
Alors toute la Volonté épique étant assombrie dans rharmonie circulaire des Astres, la voix de la Fatalité martiale jaillit dans des cris de lumière. Dans une fureur immense, hautes sur la danse des Astres, Tldée et la Joie de la Naissance terrestre furent exprimées.
La fureur fut grande. Toutes les vies furent absorbées dans la volonté d'une seule Planète, qui projetait son désir irrésistible vers son Soleil. Et toutes les vies, absorbées et exaltées dans la nouvelle naissance, s'enveloppèrent d'un brouillard de feu, qui fut comme une haleine de lumière enflammée, le désespoir de l'Infini (8).
La vie désespérée des Astres se concentra dans la nouvelle naissance et dans l'eflbrt de celle qui devait naître.
Et la fureur dans la grande danse devint terrible et sombre. Ce fut la nuit chaotique sur la fatigue des Astres (9). Dans cette nuit, se révéla la Fatalité de la Terre avec sa Justice dominante : rÉternel Insatisfait. Pour naître, la Terre avait concentré tout le désir de l'Univers; elle porte en elle-même la loi qui lui impose d'épuiser ce désir en s'élançant toujours plus au delà de ses limites, vers les limites absurdes de l'Espace; en brûlant éternellement dans la fumée toujours plus épaisse, exhalée d'elle-même; car la Terre doit répandre dans l'Espace toute la substance de son désir, c'est-à-dire toute sa propre substance. L'Espace est infini. Sa lâche est donc presque éternelle.
Or, dans l'imminence de la naissance terrestre, tous les rythmes se poursuivirent, se compliquèrent, s'exaltèrent.
Et, au-dessus de tous, jaillit, majestueux et dominateur, un cri, un seul cri, un cri suprême, le cri de la Lumière! (lo)
La Nuit, tombée sur la fatigue des Astres, fut incendiée. La Voix de la Fatalité de la Marche se fit entendre encore impétueuse, irrésistible, unique. Une onde de voix agitées, émues, annonçait la formation de la Nature, de notre Nature, dans le sein de rUnivers. La désir de la Terre précisait les limites, les montagnes et Teau. Le squelette titanesque des montagnes, la Pierre, se dressait, tordu dans la vanité de son aspiration aux limites de l'Espace infini. Avant la Pierre, le désir ardent de la Terre était devenu l'Humidité et l'Eau : subs-
tance primordialeetperpéluelle de riinion de la Terre aux Astres, première et suprême conséquence de son Désir. LEau est notre nourriture chaotique. L'Eau est une pénombre entre Terre et Soleil.
Après l'Eau, après la Pierre, le Désir toujours plus violent de la Terre, de sa puissante haleine, expira les Plantes.
Et lorsque la Terre fut toute enveloppée et noyée dans son Humidité et dans son Parfum, la voix de la Fatalité de la Marche s'épanouit dans l'ardeur et dans la volupté de la Nature enfin déterminée.
Un Vent chanta dans les forêts et dans l'eau. Ce fut la première harmonie de Joie, la Pastorale de l'Espace (ii).
Alors toute la Vie, telle que nous pouvons la concevoir, se réalisa sur la surface
de notre Planète.
Et dans la première Joie retrouvée, par la première expression réalisée d'un Désir synthétique des Vies, une volonté nouvelle surgit des entrailles de la Terre : une volonté d'expansion calme et suprêmement harmonieuse des existences qui avaient confondu leurs racines à jamais. A la surface de la Terre tout s'étendait dans une grande harmonie.
La Voix Pastorale se répandait dans sa béatitude vers toutes les autres Vies de l'Espace.
Ainsi se manifesta le premier sentiment religieux de la Nature, de la Nature en soi (12).
Et tout le Cosmos se rythma dans une jl
élévation religieuse, s'épanouit dans son expansion religieuse, qui était sa suprême signification de Joie, d'Unité, d'Amour.
(La Naissance de l'Homme)
Adagio mollo canlabile.
Adagio molto cantabile.
Dans l'Espace sanglota ridée religieuse, c'est-à-dire la suprême aspiration à la suprême élévation : l'Orgueil éternel de l'Amour.
L'Idée religieuse planait sur l'àme des Choses bienheureuses, traînant la Lumière et le Silence. Après l'Apre bataille de la Recherche, un Silence fait de Lumière, une Lumière faite de Joie, planaient sur l'âme des Choses nées, et sur l'âme profonde et infinie des Choses non nées: sur rinfini.
La Nature acceptait la Vie et sa Fatalité.
Le Silence de la première nuit religieuse mesurait dans son rythme immense le premier repos où l'Avenir des Mondes sanglotait la Beauté de son Rêve insaisissable.
Et le Rêve, infiniment morne et triste comme une lumière sans ombre, tendait ses filets de silence autour des mondes, et réunissait dans un immense amour les mondes nés et l'âme de ceux qui n'étaient pas encore nés.
La nuit cosmique et bienheureuse chantait la naissance de la Terre (i).
Ce fut le Rêve primordial, le Rêve religieux : domination et damnation de toutes les Choses qui poussent et qui sont, et de celles qui ne sont pas encore nées.
L'haleine des Mondes était alors une longue prière. Dans cette prière tous se reconnurent et exaltèrent la Beauté de leur
reconnaissance, la Beauté de leur unité, c'est-à-dire le Dieu.
Et cette prière était faite de Douleur et d'Amour, comme le voile qui enveloppe et grandit le corps de la jeune mariée : celle qui, ayant reconnu son Bien-aimé, tressaille de joie dans ses entrailles qui seront déchirées.
Alors, dans la Nuit cosmique bienheureuse, l'haleine des Mondes exhala son soupir de Douleur et d'Amour, sa suprême Angoisse. Et tous les Mondes, et tout l'Espace, tressaillirent profondément. Cai- la Prière avait trouvé sa Parole, la Parole éternelle, celle qui est comme un flambeau qui, n'ayant d'autre aliment que la Joie de sa destruction, ne s'éteint pourtant jamais : la Parole qui est, sur l'Ame de toutes les Choses, domination et damnation (2).
Tout à coup retentit un cri, un cri lent et long, un cri qui ne cesse point et continue jusqu'à Tinfîni, dans le silence même qu'il a engendré. Le Cri de la Domination ! Le Cri de la Damnation !
Dans Télan et dans le silence de ce cri, jaillit, seule et droite, des profondeurs de rÉternel aux sommets de l'Éternel, la Mélodie divine (3).
Sur la Terre, le Vent et FEau et toutes les Voix des Choses nées et dormantes répondirent et se plongèrent dans la Mélodie. Tous les Mondes répondirent et chantèrent leur Unité bienheureuse, leur Dieu immortel.
Ce fut l'Empire du Rêve. La Nuit cosmique de la bienheureuse Fatigue.
Et le cri, le cri de détresse et d'amour, le cri dominateur, s'enrichit de toutes les voix et de tous les soupirs, et fut seul dansl'Espace.
El la Mélodie divine, riche de toutes les voix et de tous les soupirs et les cris du grand Rêve cosmique, s'élança vers les dernières limites de l'Espace qui n'a point de limites.
Ce fut l'agonie du Silence. Toutes les Vies tressaillirent dans le Silence, chantant la bienheureuse nuit de la première fatigue, où le Dieu avait montré sa face, disparue à jamais.
Toutes les Vies chantèrent leur amour et leur détresse (4). Tous les Esprits subtils, ceux des entrailles des Mondes, ceux des sommelsinfinisdes cieux,semirentàchanter l'Harmonie de l'Amour et de la Détresse. Et sur toute la nouvelle Harmonie, joyeuse de gémissements, dominèrent la Mélodie et le Cri divins.
Le Cri divin surgit, solennel dans sa fata-
lité majestueuse, agitant toutes les Ténèbres jusqu'à la Lumière, remplissant l'Espace et gonflant le cœur des Mondes.
C'était l'Heure de la plus grande-élévation. C'était le sommet de la nuit bienheureuse. Tous les sanglots furent comme les voies timides d'un feu qui brûle solitaire et sans joie, dans la maison déserte. Toutes les Choses se sentirent seules, devant le Jour surgissant, et la nostalgie de la Face disparue passa comme un souffle frémissant dans les entrailles des Mondes remplis de stupeur (5).
Alors, une voix seule, sombre et lumineuse comme la prunelle de l'éternelle Folie,, proclama la fatalité épique et mystique de Ceux qui devaient naître et que la Nuit rehgieuse avait couvés dans son mystère sonore (6).
Tout fui agité et ému. Des voix profondes, proches et lointaines, répétèrent désespérément la Mélodie divine. La fatalité épique et mystique de Ceux que la Terre dans son immense désir projetait à la surface, répondit, montant du cœur ardent de la Terre jusqu'aux voix terribles de TEspace, du Dieu disparu, de l'Absolu d'Amour et de Douleur.
La conscience de la Terre se courba sur elle-même, sur le nouvel être qu'elle portait en elle et qui était prêt à la briser, comme la force verte du Printemps rompt le tronc de l'arbre, La Terre exprima sa douleur tragique (7).
L'Esprit de la Terre fut absorbé par elle, riche de tout l'Amour de 1" Espace, clos dans son immense désir de se répandre de nouveau dans les éléments qui l'avaient
formé et enrichi, et lui avaient donné cette angoisse de désir, suprême et au delà de toute la vie et de toute la mort.
L'Esprit de la Terre s'étendit autour d'elle comme une chevelure de lumière et Tenveloppa toute. La Terre fut ainsi qu'une femme languissante dans la volupté d'un rêve qui lui étreint le cœur et les reins. La Terre fut ainsi qu'une torche immense et ardente, enveloppée de sa fumée lumineuse. Un brouillard de prière et d'amour fut son vêtement, tandis que frémissaient en elle ceux qui devaientnaître. Et l'Esprit de la Terre sembla éteint dans le silence des Mondes qui attendait l'Avènement; il attendit.
Ce fut alors que la Mélodie divine déchira tous les voiles de la Nuit religieuse, incendia toutes les Ténèbres, emplit toute la Lumière de sa nouvelle essence faite de passion (8).
Léonard de Vinci.
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