CHAPITRE XI
Comme nous l'avons dit au chapitre précédent, l'initiative personnelle, la prière ou le chant improvisés eurent une grande place dans les assemblées chrétiennes primitives. On parlait suivant l'inspiration de l'Esprit de Dieu qui se communiquait à l'un ou à l'autre. Le Gloria in excelsis est presque la seule pièce de cette époque reculée qui nous soit arrivée dans son entier; c'est une perle liturgique, précieux reste de ces trésors d'un siècle où la prière dut être si éloquente.
A tout point de vue, ce texte mérite donc d'être étudié. Les premières paroles: Gloire à Dieu dans le ciel et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté, sont le salut de l'ange aux bergers dans la nuit de la Nativité (1). La suite de l'hymne semble inspirée par ces paroles ; c'en est, en quelque sorte, le commentaire.
Le plus ancien monument où se retrouve le Gloria in excelsis est le vii^ livre des Constitutions apostoliques, qui n'est certainement pas postérieur au iv^ siècle. L'hymne est ici, comme nous le verrons plus loin,
(1) Luc, II, 14.
SOUS une forme plus étendue que le Glona de la liturgie romaine.
Un ouvrage sur la virginité, attribué à tort à saint Athanase, mais qui est bien probablement du iV siècle, dit aussi qu'il faut réciter le matin le Gloria in excelsis. Saint Jean Chrysostome en conseille la récitation en plusieurs endroits de ses ouvrages (1).
Enfin, après cette époque, on le trouve dans les plus anciens livres liturgiques de l'Orient et de l'Occident. L'original est certainement grec, mais il a été traduit de bonne heure. Voici le texte, tel qu'il est officiellement reçu dans la liturgie romaine :
« Gloire à Dieu dans le ciel, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté.
« Nous te louons.
t Nous te b nissons.
.c Nous t'adorons.
« Nous te glorifions.
it Nous te rendons grâces à cause de ta grande gloire.
« Seigneur Dieu, roi céleste, Dieu Père tout-puissant.
« Seigneur, Fils unique, Jésus-Christ ; Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Père.
« Toi qui effaces les péchés du monde, aie pitié de nous.
« Toi qui enlèves les péchés du monde, écoute notre supplication.
« Toi qui es assis à la droite du Père, aie pitié de nous.
« Car tu es le seul Saint, le seul Seigneur, le seul Très- Haut, Jésus-Christ, avec le Saint-Esprit dans la gloire du Père. Amen (2).
(1) S. Athan. de Virgiaitate, § 20 (Migne. P. G., t. XXVIII, p. 273 ; S. J. Chrysostome, hom. lxviii ; Homil. ix in ep. ad Col. Pour les textes et les variantes du Gloria, cf. Bunsen, Monum. Anteniceena ; Probst, Lc'nre u. Gebet, p. 289 ; Warren, The liturgy a. ritual nf the celtic chiirch., Oxf. 1881, etc. Autre texte dans laMessedeFlaccus IllyricuslMigne, P. L.,t. CXXXVIil, p. 1314). — Thomasi-Vezzozi, opp. VII, 98,- Todd, édition de l'Hymnaire de TEglise celtique pour l Archeeologiral celtic Sociriv. — Le Gloria mozarabe (Migne, P. L,, t. LXXXV, 531, et LXXXVl, p. 886) ; cf encore Pitra, lur. Grœcorum, I, 220; Pi- Tiius, Liturgia Hifipanicn, etc.
(2) Gloria in excelsis Deo : et in terra pax hominibus bons
Notre hymne peut se diviser en trois parties. La première est à la gloire du Père, Seigneur Dieu, Père tout-puissant, que l'on loue, que Ton bénit, que l'on adore, à qui l'on rend grâces pour sa gloire.
La seconde partie s'adresse au Fils unique, Jésus- Christ, Seigneur et Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Père, qui est assis à la droite du Père, qui efface les péchés du monde, dont nous implorons la miséricorde.
L'hymne se termine en un dernier cri de louange au Christ, seul Saint, seul Seigneur, seul Très-Haut, avec i'Esprit-Saint dans la gloire du Père. Cette dernière strophe est une vraie et complète doxologie.
Toutes ces formules sont d'une haute antiquité et se retrouvent équivalemment dans les épîtres de saint Paul et dans les autres écrits du Nouveau Testament. « Grâce et paix soient avec vous, dit saint Paul aux fidèles, par Dieu le Père, et le Seigneur Jésus-Christ... Rendons grâces à Dieu, Père de Notre-Seigneur Jésus- Christ... La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la charité de Dieu et la communion du Saint-Esprit soit avec vous tous. Amen, etc. (1).
On peut remarquer aussi que ces mêmes titres, ces mêmes invocations, sont répétées presque mot pour mot dans les prières liturgiques les plus anciennes,
voluntatis. Laudamus te. Benedicimus te. Adoramùs te. Glorificamus te. Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Domine D eu s, rex cœlestis, Deus Pater omnipotens.
Domine, Fili unigenite, Jesu Christe; Domine Deus, Agnus Dei, FiliusPatris. Qui loilis peccata mundi, miserere nobis. Qui toUis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram. Qui sedes ad dexteram Patris, miserere nobis nobis.
Quoniam tu solus Sanctus ; tu solus Dominus ; tu solus Altissimus, Jesu Christe, cum Sancto Spiritu in gloria Dei Patris. Amen.
(1) Col. I, 1 ; 1 Cor. i, 1 ; II Cor. xiii, 19. Voyez plus loin le chapitre xix, le Christ centre de la liturgie.
préfaces, oraisons, symboles de foi, hymnes. Nous surprenons ici la langue liturgique à sa naissance même, en voie de formation.
Ainsi, à s'en tenir au texte, cette hymne peut remonter au premier âge de l'Église. Il n'est aucune de ces formules qui détonne avec le style des auteurs les plus anciens, aucune expression qui ne puisse avoir été écrite au premier ou au second siècle.
Nous sommes donc loin, on le voit, de souscrire à l'opinion qui voit en saint Hilaire au iv* siècle, l'auteur du Gloria inexcelsis. Il nous semble difficile, pour ne pas donner d'autre raison, que le saint évêque, s'il était l'auteur de cette hymne, n'y eût pas mis une allusion à l'arianisme, une profession plus détaillée de la foi en la consubstantialité du Verbe.
Nous serions beaucoup plus porté à nous rallier à l'opinion de ceux qui voient une allusion à ce chant ou à quelque hymne de même genre dans la fameuse phrase de Plme: « Les chrétiensse réunissent à jour fixe pour chanter un hymne au Christ, comme Dieu. » On a même rappelé que dans l'apologie d'Aristide récemment découverte, on lit cette autre phrase: « chaque matin et à chaque heure, à cause de la bonté de Dieu envers eux, ils le louent et le glorifient, » où l'on pourrait peut-être voir une allusion à ces mots de notre hymne : « Nous te louons, nous te glorifions, nous te rendons grâces pour ta gloire... » (1). Or, ces deux documents nous ramènent au commencement du n* siècle.
Sans attacher plus d'importance qu'ils ne com-
(1) Paléog. musicale, 1897, p. 17 (no« 34-33). On a vu aussi dans notre hymne l'hymne i^oXuwvjjioç dont parle Lucien.
portent à ces rapprochements, il faut avouer du moins que le style de l'hymne, comme nous l'avons déjà dit, est de tournure très antique. La forme même et son rythme seraient intéressants à étudier, si c'était ici le lieu. Contentons-nous de remarquer que ce rythme est libre, mais les phrases et les membres de phrases se répondent harmonieusement ; en grec surtout il est plus sensible, il semble fondé sur une succession étudiée de syllabes et d'accents, et la rime elle-même intervient pour donner à la cadence plus de symétrie. Mais l'art ne gêne en rien la liberté de l'inspiration. Les procédés de composition sont, du reste, réduits à la plus simple expression. C'est bien l'hymne antique telle qu'on se la figure dans les premières assemblées chrétiennes : une effusion de piété d'im élan contenu, un accent simple et vrai, plein de ferveur et d'humilité. C'estavant tout une prière, un cri de l'âme ; l'art se laisse à peine devinçr; il est intervenu discrètement pour éliminer tout ornement inutile, pour donner à la pensée son expression qui la met en valeur. A ce point de vue notre hymne est un petit chef-d'œuvre ; c'est la poésie sobre et calme de cette société dont les peintres représentaient sur les murs des catacombes une orante debout, les mains étendues, les yeux au ciel dans la paix tranquille de la contemplation.
Les variantes du Gloria sont en général de peu d'importance, si ce n'est au point de vue de la classification des liturgies (1).
(1) Nous donnerons la forme grecque, celle des Constitutions apostoliques, qui présente quelques ditlerences assez notables et qui est peut-être entachée de quelque tendance subordinatienne: Gloria in excel sis Deo et in terrapax,in hominibusbona voluntate. Laudamus te, hymnis celebramus te, benedicimus te, gloriflcamus te; adoramus te, per magnum pontificem, te verum
Le Gloria in excelsis appartint primitivement à la liturgie matutinale ou de l'aurore.
Dans la liturgie romaine, il se trouve aujourd'hui entre le Kyrie eleison et les collectes de la messe. C'est à tort que l'on fait remonter cette disposition au pape saint Télesphore, aun- siècle. C'est plus tard que notre hymne fut insérée à cet endroit, oîi elle sépare assez malheureusement, il faut l'avouer, la litanie des oraisons qui lui sont unies naturellement. C'est à une époque postérieure que le Gloria a. été introduit dans la messe, et encore en fit-on un usage discret, car dans le sacramentaire grégorien ancien, l'évêque ne doit chanter Gloria in excelsis que les dimanches et fêtes ; le prêtre seulement à Pâques.
Les Grecs et les Orientaux lui conservent encore sa place primitive à l'office du matin. Dans les plus anciens psautiers, le Gloria est donné à la fin des psaumes avec les cantiques qni étaient chantés à Laudes. C'est la place qu'il occupe dans le plus ancien psautier, VAlexandrinus, du v« siècle. A la même époque encore il est récité à Laudes dans un monastère du mont Sinaï; l'an tiphonaire celtique de Bangor le place à Laudes et à Vêpres (i).
Des règles d'Occident (saint Césaire, Aurélien) le font réciter à l'office du matin.
Le Gloria est souvent appelé l'hymne angélique, à
Deum, ingenitum unum, solum inaccessum. propter magnam gloriam tuam : Domine rex cœlestis. Deus Pater omnipotens, Domine Deus Pater Christi, agni immaculati, qui toliis peccata mund] : suscipe deprecationem nostram : Qui sedes super cherubinos. Quoniam tu solus Sanctus ; tu solus Dominus Jésus, Christus Dei universae naturae creatae, régis nostri. per illum tibi gloria, honor et adoratio. Consl. apost. VII, c xLvn, et aussi c.xiii.
(.1) Pitra, Hymnograpbie, p. 44 ; Warren, 1. c.
cause des premiers mots ; ou la grande doxologie, c'est-à-dire, la grande glorification, par opposition à la petite doxologie, qui est le Gloria Patri et Filio et Spiritui sancto.
Les quelques détails qui précèdent suffiront à' nous faire considérer cette hymne comme Tune des plus vénérables prières de l'antiquité ecclésiastique, une prière dans laquelle l'âme du fidèle trouvera une expression vraie de sa dévotion à Dieu le Père et à Jésus-Christ, Seigneur et Dieu, Sauveur et Rédempteur, qui est venu apporter à la terre le salut, victime dont le sang efface les péchés et qui réconcilie Thomme avec Dieu.