ES HYMNES ET LES CHANTS LIBRES DANS LA LTTURGTE
Jjes chrétiens trouvèrent dans les psaumes l'expression la plus juste et la plus éloquente de leur foi et de leur enthousiasme religieux. Ils y lisaient la gloire du Très-Haut, sa puissance, sa justice, ses colères, le rôle du Messie, ses abaissements et ses triomphes, la gloire de Jérusalem, figure de l'Eglise, les assauts qui lui sont livrés et les victoires qu'elle remporte sur ses ennemis. Les psaumes eurent donc leur place marquée dans toutes les prières des chrétiens, dans toutes les cérémonies de leur culte, place prépondérante qu'ils ont gardée à travers les siècles ; ils sont, nous l'avons dit, le fond principal delà prière officielle de l'Église.
Mais les chrétiens, tout en jetant leur prière dans ce moule divin du psaume, sentaient à certaines heures l'inspiration s'emparer d'eux, et rivalisant avec le chantre sacré, ils chantaient, eux aussi, et traduisaient en accents nouveaux les sentiments de piété qui débordaient de leur âme. Il suffit de lire les épîtres de saint Paul pour constater que dans l'assemblée chrétienne primitive l'enthousiasme religieux s'exprime par des chants, par des prières, quelquefois par des sons inarticulés. De là dans la
liturgie toute une classe de prières et de chants que Ton appelle hymnes. Le terme dans l'antiquité ecclésiastique a un sens très général et s'applique aux psaumes aussi bien qu'à toute composition qui chante la louange divine sur un mode plus poétique et plus libre.
Ces compositions furent très nombreuses à l'origine ; elles prennent rang à côté des psaumes, des lectures et des oraisons qui constituent la liturgie primitive. On a réuni soigneusement les témoignages des premiers siècles qui constatent ce fait, et l'on voit que l'usage de ces chants était très fréquent (1) ; on en a même retrouvé quelques traces dans les épîtres de saint Paul et dans les autres écrits du Nouveau Testament. Les hérétiques abusèrent de cette liberté laissée aux fidèles de traduire les sentiments intimes de leur cœur en dehors des formules officielles, et ils composèrent des hymnes où se glissait, sous le charme et la nouveauté de l'expression poétique, le venin de l'hérésie. Les gnostiques, au n* siècle, se rendirent célèbres à ce titre et composèrent une hymnologie nouvelle.
• L'âme, dit l'un, l'âme misérable erre dans un labyrinthe, elle pleure (parce qu'elle est unie à la matière, au corps). Mais Jésus dit: Regarde, Père, elle tente de fuir l'amer chaos.
Elle ne sait comment traverser; c'est pourquoi, Père, envoie-moi, je descendrai portant des sceaux, je traverserai les siècles,
(1) Cf. Probst, Lehre und Gebet in den drei ersten lahrhunderlen, p. 256 et seq. ; l'abbé Pimont, les Hymnes du bréviaire romsi'a ; Thierfelder, De christianorum psalmis et bymnis. Lipsiae, 1868 ; Pitra, Hymnographie de l'Eglise grecque^ 1867; Christ et Paranikas, Antalogia, etc.
j'expliquerai tous les mystères, je montrerai les formes des dieux, je livrerai les secrets de la vie sainte, ie donnerai la gnose (la science) (1).
Les autres hérétiques les imitèrent et Thymne derint ainsi le canal par lequel ils s'efforcèrent de transmettre l'erreur. Cet abus devait jeter pendant longtemps le discrédit sur cette forme de composition et nuisit même aux hymnes orthodoxes. C'est sans doute pour cela que la plupart des hymnes des trois premiers siècles ont été perdues ; c'est à peine si l'on en a retrouvé quelques fragments. Nous parlerons plus tard du Gloria in excelsis Deo, l'un des plus précieux restes de cette hymnographie primitive. Voici l'hymne du soir; comme la précédente elle doit remonter à la plus haute antiquité :
Lumière joyeuse de la sainte gloire,
de l'immortel Père céleste
saint et heureux [Fils],
0 Jésus Christ !
Nous voici au moment où le soleil se couche,
au moment où s'allume la lumière du soir.
Nous chantons le Père, le Fils,
et l'Esprit-Saint de Dieu.
Tu es digne d'être en tout temps
célébré par des voix sans péché,
0 Fils de Dieu qui donnes la vie !
Et voilà pourquoi le monde te glorifie ! (2)
Pour la prière du soir, nous trouvons encore l'hymne suivante qui se fait remarquer, comme la précédente, par la simplicité de la composition et la sincérité du ton ; elle a un accent d'un charme pénétrant :
(1) Pbilosophoumena, V, 10.
(2) Cette hymne intitulée <I>(L(; iXapôv, célèbre dans l'antiquité chrétienne, est attribuée quelquefois à Athénagène, au ii* siècle. Nous la donnons dans l'Eucologe d'après l'original grec.
LES HYMNES i43
Nous te louons, nous te chantons, nous te bénissons pour ta grande gloire. Seigneur roi 0 Père du Christ, lagneau immolé qui efface le péché du monde, à toi la louange, à toi l'hymne, à toi la gloire, à toi qui es Dieu et Père, par le Fils dans le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen (1). »
Les deux hymnes de Clément d'Alexandrie, au i[« siècle, que l'on a citées si souvent, ne manquent pas de mérite, mais il est douteux qu'elles aient jamais été employées dans la liturgie.
Au ive et au v» siècle, l'hymnologie qui avait subi un déclin dans l'âge précédent, prit un essor nouveau. Un poète espagnol. Prudence, y consacra son talent ; mais ses hymnes, pas plus que celles de Synésius, de Grégoire de Nazianze et de leurs émules, ne furent guère employées dans la liturgie. Elles n'étaient pas assez populaires, elles restaient trop fidèles à l'esprit classique, elles suivaient un rythme, résultat de la combinaison des longues et des brèves, que l'oreille du peuple ne goûtait plus. Il fallait à une société moins raffinée, qui faisait subir au latin classique des transformations profondes, une poésie plus populaire, plus facile, plus accessible. L'influence de l'accent, le nombre des syllabes, la rime même, tels sont les éléments qui vont se substituer à l'ancienne prosodie ; ce sont eux en somme qui régnent en maîtres dans la poésie de la plupart des langues modernes.
Les premières hymnes latines de cette période sont attribuées à saint Hilaire et à saint Ambroise. L'hymne de saint Hilaire à sa fille Abra, à peu près la
(1) Constit. Apost. 1. VII, 48. La liturgie monastique a conservé cette hymme du Te decet laus, à la fin de Matines. M. l'abbé Batiffol cite le Gloria in excelsis et le Laudamus le, comme un reste des Psalmi idiotici, « deux raretés eucologiques » de l'époque primitive. Histoire du Biciiaira, p. 9.
seule dont l'authenticité soit reconnue par les critiques les plus exigeants, est le Lucis largilor oplime (1). Dans le manuscrit d'Arezzo qui contient la Peregrinatio Silviœ, quelques autres hymnes sont attribuées à ce Père. L'une est un chant pascal composé sans doute en vue de cette solennité ; plusieurs strophes s'adressent aux néophytes qui recevaient le baptême dans la nuit de Pâques et que la liturgie associait étroitement dans une même pensée à la glorieuse victoire du Christ sur la mort et sur l'enfer (2). C'est un de ces chants que la vive intelligence des fêtés liturgiques et de leur sens profond faisait jaillir comme naturellement sur les lèvres chrétiennes.
La mort semble d'abord victorieuse au début de la lutte :
« Tu te réjouis, ô mort, s'écrie le poète, de voir la chair pendante au bois de la Croix; et ces membres fixés par des clous, tu les réclames comme ta part... »
Mais bientôt le combat change de face :
« La lumière éclate dans la vaste nuit. L'enfer tremble arec le gardien cruel du profond Tartare. 0 mort! tu te sens blessée dans ta Joi, quand tu vois que c'est un Dieu qui s'est soumis à toi. »
Cependant l'homme est uni au Christ et triomphe avec lui dans la mort :
« Elle t'a vaincue, ô mort, l'infirmité de notre chair. La nature de notre chair a été étroitement apparentée avec Dieu. Par elle, je monterai au ciel, ressuscitant Joyeuse avec mon corps glorieux. »
,'l) Et encore Erbert et Reinkens rejettent-ils l'authenticité, mais sur des raisons insuiBsantes.
(2) Le sujet nous paraît donc d'une portée plus générale que ne le pense le premier éditeur, qui n'y voit que le récitde la conversion d'une néophyte de saint llilaire. Ed. Gamurrini, p, xix.
Alors éclate la joie du néophyte dont 1 ame vient de recevoir le baptême :
« Je suis née de nouveau, ô bienheureux prélude d'une vie nouvelle ! je A'is chrétienne sous de nouvelles lois.
« 0 mort, loin de moi la terreur que tu inspires I Le patriarche me recevra joyeuse dans son sein. Je vivrai désormais dans les cieux, certaine de voir la chair siéger à la droite de Dieu. »
Enfin un chant d'action de grâces au Christ :
« 0 Christ, revenu vainqueur dans les cieux, souviens-toi de ma chair dans laquelle tu es né.
« Satan autrefois ma jalousée jusqu'à la mort, qu'il me contemple maintenant régnant avec toi dans tous les siècles (1). »
Ces mêmes critiques que nous venons de citer ne reconnaissent à saint Ambroise que quatre hymnes authentiques, mais la tradition lui en attribue un plus grand nombre. Il y a dans tous les cas un groupe considérable d'hymnes liturgiques, connues sous le titre d'ambrosiennes, et qui sont de saint Ambroise ou de son école. Ces hymnes composées sur le mode dimètre iambique, et dans lesquelles l'accent est souvent en lutte avec la prosodie, sont d'un rythme musical, harmonieux et rapide, et conviennent excellemment à la poésie liturgique. Cette collection paraît remonter au moins au vi* siècle. La poésie de ces hymnes n'est pas d'une grande richesse, mais elles se font remarquer par la simplicité de l'allure, et souvent par la profondeur du sens théologique. Nous citons plus loin une hymne de saint Ambroise.
(1) Voj-ez les Ecrits inédits de saint /7/7a;>e, Revue du monde catholique, 1888, p. 226 seq. etDom Parisot, Hymnographie Poitevine (dans le Pays Poitevin^ mars 1899.)
rr.liUE ANTIQUE. 5
Quoi qu'il en soit de Fauteur, les hymnes prirent place v^rs ce moment dans la liturgie, et saint Benoît au vie siècle, dans sa règle, leur donne droit de cité. Mais leur cause ne fut pas gagnée sans difficulté : il y eut des oppositions ; l'Église romaine, sans en condamner l'usage, ne les admit dans sa liturgie qu'au XII* siècle, et ne leur donna qu'une place secondaire.
Mais les hymnes étaient dans la liturgie un élément trop populaire et trop vivant pour ne pas réussir et s'assurer une place considérable. Grâce surtout à l'influence bénédictine, elles pénétrèrent dès le vii« et le viiie siècle dans plusieurs églises d'Occident.
Il faut se rappeler que c'est justement vers cette époque, du vi* au viii« siècle, que la liturgie, qui jusqu'alors avait conservé une grande liberté d'allure, se fixe en des formules hiératiques immuable^. Non seulement les psaumes, les cantiques, les lectures de la Bible ont leur place assignée, invariable, mais encore les formules qui jusqu'alors ont laissé un champ ouvert à l'improvisation, comme les préfaces ou les oraisons, tendent, elles aussi, à se figer dans leur forme antique ; le nombre en est sévèrement limité. Qui donnera à une fête la note d'actualité, qui chantera la gloire du saint nouveau, de la relique précieuse récemment conquise, de la glorieuse translation du corps d'un confesseur, de la dédicace d'une église ? Où le récit des miracles du saint, des guérisons opérées à son tombeau, trouvera-t-il place dans la liturgie ? L'hymne répond à tous ces besoins ; c'est par elle que s'expriment l'enthousiasme et la poésie religieuse ; c'est elle qui traduit les sentiments de la foule ; elle jouera en quelque sorte dans la liturgie le rôle du chœur antique dans la tragédie.
Aussi cette littérature de Thymnologie sacrée estelle très abondante ; elle fut une des branches de poésie les plus cultivées au moyen âge. 11 suffit pour s'en rendre compte de jeter un coup d'œil sur les recueils de Mône, de Daniel, de Brèves et de plusieurs autres, mais surtout sur le catalogue de M. l'abbé Chevalier qui signale des milliers d'hymnes. Littérature d'un caractère naïf, souvent prolixe, barbare même, mais en somme pieux et touchant ; ce sable et ce limon charrient souvent des paillettes d'or.
L'hymnaire de l'Église romaine, qui a rejeté à peu près dans l'ombre les hymnes d'origine étrangère, comprend aujourd'hui, outre les hymnes de l'école ambrosienne, des hymnes attribuées à saint Hilaire, des hymnes de Prudence, de Sédulius, de Fortunat, de saint Grégoire, de Paul diacre, de Raban Maur, etc.
Cet hymnaire ne contient qu'un nombre restreint de ces poésies, c'est une sorte d'anthologie liturgique, un choix de pièces dont la plupart ont une valeur. On peut contester le mérite de telle ou telle de ces hymnes, mais en somme le recueil est digne d'attirer l'attention du critique et du théologien. Plusieurs se distinguent par leur doctrine élevée, par la naïveté ou le charme de l'expression, parfois par la beauté de l'inspiration. Au point de vue de la langue et de la prosodie, quelques-unes portent le caractère de l'époque de barbarie où elles ont été composées. Mais ces défauts eux-mêmes ont leur intérêt aux yeux du philologue et du critique, et il est à regretter qu'à une époque de purisme exagéré, on ait songé à corriger ces vénérables témoins delà foi antique. Les retouches ont été souvent maladroites et quelques pièces y ont perdu le charme de leur poésie.
Presque toutes les anciennes hymnes ont un accent de piété inimitable, elles donnent le caractère d'une fête avec une profondeur de doctrine admirable. On n'en saurait assez recommander l'étude.
Nous ne pouvons malheureusement citer beaucoup d'exemples, nous en donnerons quelques-uns dans ce livre ; voici dès maintenant l'hymne qui est chantée le dimanche à l'aurore et qui décrit poétiquement le réveil de la nature au chant du coq. Elle est généralement attribuée à saint Ambroise et considérée comme son chef-d'œuvre : inutile d'ajouter qu'elle perd dans une traduction la moitié de son charme.
« Créateur éternel des choses,
qui régissez la nuit et le jour,
et qui variez les temps (qui faites succéder la lumière aux
pour chasser l'ennui. [téneûres
« Le chantre du jour fait sonner sa voix,
il veille dans la nuit profonde ;
Lumière nocturne des voyageurs,
il sépare la nuit de la nuit.
« Lucifer (l'étoile) réveillé par ce cri
fait tomber l'obscurité du pôle ;
Toute la horde des esprits mauvais
met un terme à ses méfaits. « A ce signal le nautonier réunit ses forces,
et les flots de la mer s'apaisent ;
A ce chant la pierre de l'église elle-même reconnaît sa faute. « Levons-nous donc avec courage.
Le coq excite les dormeurs,
il fait honte aux paresseux,
le coq condamne ceux qui refusent (de se lever) (1). « Au chant du coq l'espoir renaît,
la santé revient aux malades,
(1) On y voit généralement, et nous l'avions admis sans examen, une allusion à la négation de saint Pierre. Mais le contexte no permet pas cette traduction ; la symétrie de la compositioa amène le sens que nous adoptons ici. C'est plus tard que viendra l'allusion à saint Pierre, et cette hymne, si parfaite en sou genre, ne permet pas d'attrilauer à l'auteur une redite.
le poigaard du larron rentre dans le fourreau,
la foi se réveille en ceux qui sont tombés. « Jésus, regarde ceux qui tombent,
et par ce regard corrige-nous :
Si tu regardes, les chancelants se maintiendront,
et la faute est rachetée par les pleurs. « Brille comme une lumière pour les sens.
Chasse le sommeil de l'esprit,
Sois le premier que chante notre vie.
Puissions-nous te payer le tribut de nos chants. »
Nous comparions, en commençant, nos hymnes aux psaumes hébreux ; il ne faudrait pourtant pas cherclier dans les hymnes une sorte de psautier chrétien, [.e psautier chrétien, c'est le psautier de David ; le prophète a été à la fois le chantre de l'ancienne et de la nouvelle alliance. Il n'y a qu'un psautier. Les hymnes n'avaient pas pour mission de le remplacer; le poète chrétien eût échoué fatalement dans cette tâche. Ce qu'il voulait faire, c'était de préciser le sens d'une fête ou d'un oftice, de donner dans le concert de la louange divine la note de la muse liturgique.