EXORCISMES
un texte vraiment curieux, qui arracherait vos âmes et vos corps à ces ennemis cachés qui ravagent tout ? Je parle des démons qui vous obsèdent et que nous chassons de vous sans récompense et sans salaire. Nous aurions pu, par esprit de vengeance, vous laisser en proie à ces esprits immondes (1). » Nous ne voulons pas multiplier ces textes ; il n'est guère d'auteurs anciens qui n'y fassent allusion (2). Nous connaissons même quelques-unes des formules dont usaient les chrétiens pour conjurer le démon. L'une des plus curieuses est une inscription gravée en caractères grecs sur une petite feuille d'or et qui appartient au ii« siècle. Elle a été trouvée dans les environs de Bairout :
« Je t'exorcise, ô Satan,
— « 0 Croix, purifie-moi, —
« Afin cfue tu n'abandonnes jamais
« Ta demeure, au nom du Seigneur
« Dieu vivant (3). »
Les pharisiens disaient au Christ qu'il chassait le démon au nom de Belzêbuth^ prince des démons. Le Seigneur leur répond : u Si je chasse les démons par Belzébuth, au nomde qui vos fils le chasseront-ils? Mais si je chasse les démons par le doigt de Dieu, c'est donc que le royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous (4). »
Les disciples chas^s:M-ent le démon surtout par l'invocation du nom de Jésus.
L'adjuration de Bairout que nous venons de citer, 2St faite au nom du Seigneur Dieu vivant, qui désigne
(1 Apol. XXIII.
(21 On peut voir sur ce point, entre bien d'autres, Gerbert, Veh:^ i ilirgia Alem., t II I*' cuery'i."-iits. (3 Cf Lenormant, Ahl.juyf.s d'archeol., ill, 150. (4) Luc. XI, 18 seq.
évidemment ici Jésus-Christ. Saint Justin nous dit pLisieurs fois dans ses ouvrages que les démons sont vaincus par l'invocation de ce nom, mieux que par aucune autre.
« Les démons sont réduits à merci par le nom de Jésus-Christqni sous Ponce Pilate, président de Judée, a été crucifié. »
« Ils adjurent le démon par le nom de Jésus-Christ qui a été crucifié sous Ponce Pilate (1). »
Origène nous donne une autre formule; c'est l'adjuration « au nom du Dieu d'Israël, du Dieu des Hébreux, du Dieu qui a submergé le roi des Égyptiens et les Égyptiens dans la mer Rouge, du Dieu d'Abraham, d'Israël et de Jacob (2). »
La croix de Jésus était aussi souvent invoquée avec succès contre le démon. Une croix très ancienne porte eette invocation :
« Emmanuel, Dieu avec nous.
« La croix est pour moi la vie,
« Pour toi, ennemi, elle est la mort (3). »
Une pensée analogue est exprimée dans un distique Èien connu de Fortunat au vi* siècle, et rédigé comme une sorte de logogriphe, de telle façon que les lettres ëe peuvent inscrire dans les quatre bras de la croix :
• La croix est mon salut certain, c'est la croix que j'adore toujours, « La croix du Seigneur est avec moi, la croix est mon refuge (4). «
(1) Justin, Apol. II, 6, 8; Dinl. cum IryphoDc, etc. ('2) Contra Cols, iv, 34 ; v, 4o.
(3) Emmanuel nobiscum Ueus, crux est vita mihi, mors înimice libi. llossi. Bulletl, 1863, avril ; 186'J.p. 33-4o;49ô4.
(4) Grux mihi certa salus, crux est quam semper ado.ro. Grux Domini mecum, crux mihi reiugium. Fortumit, Opcr. pars prima, 1. II, c. vi.
EXORCÎS.MES 373
Nous donnerons une autre antique adjuration, rédigée sous une forme cabalistique et obscure, que Ton a souvent citée, et dont le P. Grarrucci a enfin trouvé la clef. C'était un petit poème d'un écrivain du iv« siècle, saint Grégoire de Nazianze, qui avait été légèrement déformé.
« Fuis loin de mon cœur, artificieux ennemi, fuis au plus ■vite ; retire-toi de mes membres, laisse en repos ma vie.
« Voleur, reptile dévorant comme le feu, vrai Bélial, être pervers et funeste, goufl're insatiable, dragon affamé, bête féroce ;
" Tu n'es que ténèbre, que mensonge, que rage, que noir chaos; sorcier homicide, tu as précipité nos premiers parents dans la ruine la plus affreuse, en leurfaisant goùterun fruit de malice et de perdition.
« Le Christ roi t'ordonne de fuir au fond de la mer, de te jeter contre les rochers, ou dans un troupeau de porcs immondes. Comme autrefois cette légion insensée, retire-toi, si tune veux que je te mette en fuite avec la croix, instrument de terreur (1.»
Ces formules ou des formules analogues se sont maintenues jusqu'à nos jours dans la liturgie, comme nous le dirons tout à l'heure.
Le pouvoir de chasser les démons appartient à tous les chrétiens, comme l'indiquent les textes que nous avons cités. Cependant dès le lu^ siècle on voit émerger un ordre qui a pour mission spéciale de chasser les démons, c'est celui des exorcistes (2). Nous
(1) Civilta catloL, 20 juillet 1878, p. 197-201 ; Le Blant, Hevup archéol. XXXVI, 108-111. Dans le C. 1. Gr. n» 9065, elle est encore sous la forme ancienne et fautive.
(2) Mentionné par saint Cyprien et sur des inscriptions tumulaires, au moins dès le iv* siècle.
dirons dans notre chapitre de l'ordre quels étaient les rites de cette ordination. Remarquons seulement ici qu'on leur donnaitun livre qui contenait des formules d exorcisme, et qui aujourd'hui n'existe plus, du moins comme livre liturgique à part.
Mais les formules qu'il contenait ont pris place soit dans le rituel^ soit dans les autres livres liturgiques. En effet, plusieurs cérémonies contiennent encore des exorcisrnes; il y a dans le pontificat et dansle m?'ss^/ des exorcismes pour la dédicace des églises, pour la bénédiction des cloches, pour la bénédiction des saintes huiles, et en général pourla bénédiction des éléments, et pour quelques autres circonstances ; mais c'est le n'/ueZ qui contienlleplus grand nombre de ces adjurations; sanspar- 1er des exorcismes pour le baptême, pour labénédiclion «leTeau et du sel, il y a pour exorciser les possédés tout un cérémonial qui serait fort intéressant à étudier. Il contient un. certain nombre de psaumes, le symbole de saint Athanase, et des passages des évangiles qui font allusion aux démons, et au pouvoir de les chasser qui a été donné aux disciples, enfin des oraisons et des exorcismes proprement dits, dont plusieurs ont une couleur très antique. Nous citerons le suivant (1) :
M Seigneur tout-puissant, Verbe de Dieu le Père, Christ Jésus, Dieu et Seigneur de toute créature : qui avez donné à vos saints apôtres le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, qui entre autres préceptes merveilleux avez daigné dire : « Mettez en fuite les démons ; »
« Par votre puissance, Satan ébranlé tomba du ciel comme la foudre :
« J'en atteste, en suppliant, votre saint nom, avec crainte et tremblement, afin que vous daigniez accorder, à moi, votre
(1) Au chapitre xxvii, à propos du baptême, nous donnons d'autres formules d'exorcismes.