Le livre de main des Du Pouget (1522-1598)
Le manuscrit que nous allons faire connaître est un document précieux pour l'histoire de notre province au xvi^ siècle. C'est la description et chronique des choses advenues depuis Van 1522 jusqu'à Van 1598, écrite par deux cadurciens : Jean du Pouget d'abord, et ensuite Jean du Pouget son petit-flls, qui ont relaté pour toutes ces années, ce qui se passait sous leurs yeux, ou ce qu'ils apprenaient par le commun bruit. Il y a dans leur chronique un peu de tout et tout y est pèle mêle.
D'après la profession de ces deux bourgeois de Cahors qui étaient l'un et l'autre licenciés en tous droits et advocats, on devrait trouver de la correction et de l'érudition dans leur écrit, il n'en est rien, au contraire leur style est plein d'ingénuité et sans autre prétention que quelques citations latines plus ou moins correctes ; on est même surpris que leur narration manque parfois de clarté. Néanmoins dans ces feuilles jaunies revit non seulement la famille des auteurs, malgré qu'ils soient très sobres de détails sur elle, mais encore toute une ville, toute une époque. Une grande variété d'événements captivent, l'attention et vous procurent cette étrange illusion, qu'on croit en les lisant être au temps où ils sont arrivés. Les choses les plus vulgaires prennent de l'intérêt, le plus petit détail offre un côté curieux^ rien' n'est inutile, tout acquiert de la valeur et nous apprend comment on vivait à cette époque dans notre province.
Bien des faits particuliers que l'histoire générale fait rarement passer à la postérité sont mentionnés dans ces pages et beau-
il Probablement nommé ainsi parce que les auteurs l'avaient toujours à leurs disposition pour y écrire, ce sei^ait l'équivalent du mot carnet.
coup de familles y trouveront des renseignements qui manquent peut-être dans leurs traditions domestiques.
Nos auteurs n'ont pas omis la chronique scandaleuse et à ce sujet nous prions le lecteur de tenir compte des mœurs du temps où ils vivaient et de ne pas s'émouvoir de l'étrangeté de certaines particularités scandaleuses qu'ils racontent et de certaines expressions qui aujourd'hui lui paraîtraient grossières.
Malgré la variété des choses qu'ils relatent, nous avons constaté quelques lacunes et quelques omissions. Elles ont été probablement faites avec intention, mais nous ne pouvons nous expliquer pour quel motif ? Ainsi, ils ne disent absolument rien de nos illustres écrivains quercynois de leur époque : Clément Marot (1), Jehan Dupré (2), François de Vernassal (3), Hugues Salel (4), Olivier de Magny (5), Guillaume du Buys (6), etc.
(1) Tout le monde connaît les œuvres de ce poète.
(2) Jehan Dupré, seigneur de Bartes et des Janhys (des Junies) en Quercy, est l'auteur du Palais des Nobles-Dames, in-S", gothique de 128 ff., publié vers 1539.
(3) François de Vernassal, quercynois, né à Salviac, a publié en 1550 un roman de chevalerie : l'Histoire de Primaléon de Grèce, in-folio. Ce roman à eu plusieurs éditions postérieures de formats in-8° et in-lO.
(4; Hugues Salel, de Cazals en Quercy, abbé de Saint-Chéron, a publié un volume de poésies en 1539, réédité en 1573, et une traduction de rilliade d'Homère qui a eu de nombreuses éditions. Les deux premiers livres de cette traduction ont paru en 1542.
(5,t Olivier de Magny, est l'auteur de plusieurs volumes de poésies qui ont paru : Les Amours en 1553. — Les Gayetez en 1554. — Les Soupirs en 1557. — Les Odes en 1559. Deux de ces ouvrages ont été réédités par M. Prosper Blanchemain. M. Tamizey de Larroque a publié en 1880, des sonnets inédits d'Olivier de Magny, qu'il avait découvert à la Bibliothèque nationale. M. Eugène Courbet, a publié les œuvres complètes de 1871 à 1881, chez A. Lemerre, édideur à Paris, six vol. in-16. M. Jules Favre, directeur du collège Ste-Barbe de Paris, avait choisi comme sujet pour sa thèse de docteur ès-lettres en 1885, une étude sur notre poète, elle forme un gros volume in-8''.
(6) Guillaume du Buys, de Cahors, a fait paraître en 1583, ses œuvres poétiques en un volume in-12. En 1582, on avait publié une partie de ces poésies en un volume in-4'', ayant pour titre VOreille du Prince. Du Buys a désavoué cette première édition comme trop fautive.
Ils ne parlent pas non plus de la Saint-Barthélémy et au lieu de signaler cet événement mémorable de l'année 1572, ils n'ont écrit que ceci :
« Durant ceste année tousiours accompaignée de guerre cruelle » moureust de maladie l'admirai St-André lequel soustenoit le » partg des hérétiques. A la mort duquel feust veu un miracle à »• Paris d'un arbre mort cpU avoit demeuré longtemps mort » reverdit incontinent, »
Au contraire, le massacre des protestants à Cahors dans la maison d'Auriole, en 1561, et le siège de la ville en 1580, sont relatés avec beaucoup de détails. Pour le premier de ces événements ils donnent le nom de ceux qui furent massacrés par les catholiques. Parmi ces morts nous avons remarqué un Magni. Serait-ce le poète que les biographes disent être décédé à Cahors en 1561 ? Nous espérons pouvoir un jour éclaircir cette question. Pour le siège de la ville il paraîtrait que les consuls de 1580 firent preuve d'une indolence excessive, et que l'un d'eux, Dedrain, qui périt pendant le siège aurait été tué par les Cadurciens qui l'accusaient de trahison, et non pas par les assiégeants comme le disent les historiens qui ont raconté la prise de Cahors cette année.
D'autres détails sur les courses et les combats des ligueurs dans notre région, sont aussi forts curieux.
Notre manuscrit est précieux non seulement par sa valeur historique mais aussi à cause des autres choses qui y sont consignées ; naissances, mariages, décès des personnes marquantes ; description du temps : froids excessifs, chaleurs extraordinaires, grands orages, inondations, etc.; et encore par le cours des denrées qui y est mentionné : prix du blé, du vin, de la viande, des huiles, des épices, etc., dont les variations sont données pour chaque année, souvent pour chaque mois. Il serait intéressant de comparer la valeur du prix de ces denrées à ces dates, avec sa valeur de nos jours, en se basant sur le pouvoir (1) actuel de
(1) La valeur de l'argent, comme celles de toutes marchandises étant
l'argent mais nous ne pouvons pas faire ces comparaisons, elles seraient trop nombreuses, car c'est au xvi« siècle que s'est opérée la révolution économique qui a réduit progressivement le pouvoir de l'argent de 6 à 2. Du prix du blé combiné avec celui des autres denrées nécessaires à la vie, il résulte une échelle de décroissance dont les degrés peuvent être exprimés ainsi : le pouvoir de l'argent, qui s'était maintenu, dans le premier quart de ce siècle (le xvi«) à l'ancien rapport de 6, descend dans le deuxième quart, à 4, dans le troisième quart, à 3, et dans le quatrième, y compris la fin du règne de Henri IV, au rapport de 2, où il est resté jusqu'à la Révolution de 1789. Nous avons pris ces indications dans l'ouvrage de M. C. Leber : Essai sur l'appréciation de la fortune privée au Moyen-Age, Paris 1847 in-S^ Nous lui empruntons aussi l'extrait de tableau que nous avons fait d'après ceux du prix de la vie, qui se trouvent dans son ouvrage. Cet extrait pour lequel nous avons choisi seulement les prix des choses les plus usuelles, de 1520 à 1594, sera placé à la suite de cette notice.
Le journal des du Pouget nous paraissant avoir un intérêt philologique, parcequ'ils ont pris dans les expressions locales les termes de leur langue, nous l'avons transcrit textuellement afin qu'on puisse bien se rendre compte de leurs pensées, de leur style, de leur orthographe qui par sa bizarrerie peut donner lieu à des remarques curieuses.
Pourtant comme ce manuscrit n'a aucune ponctuation, aucun accent, aucune lettre majuscule, nous avons cru bien faire pour lui donner plus de clarté, de le ponctuer, d'y mettre des accents, de commencer les phrases et les noms propres par des majuscules. Mais c'est à ce seul changement que se bornent nos corrections.
Nous n'avons pas jugé utile de joindre à cette publication des notes nombreuses, elles l'eussent trop grossie, et de plus, nous risquions de noyer notre histoire locale dans l'histoire générale.
susceptible de diminution ou d'augmentation, alors que le métal est plus abondant ou plus rare, il en résulte que plus il abondera plus il perdra de son prix relatif ou variable. Or, ce prix variable a nom pouvoir parce qu'en effet il exerce une action que subissent tous les autres prix.
Nous nous sommes donc contenté, de donner l'explication de certains mots, qui pour la plupart sont des mots patois francisés ; des indications pour les choses locales ; des notes ^Géographiques, particulièrement pour les lieux de notre province.
Nous avons consulté pour ces explications, ces indications et ces notes : Le Glossaire de la langue romane de Roquefort. — Le dictionnaire du vieux langage de Lacombe. — Le dictionnaire languedocien-français de D. Sauvage. — Le dictionnaire des idiomes romans du Midi de la France de Gabriel Azaïs. — Le dictionnaire de la langue Tolosaine qui se trouve à la fin des œuvres de Goudoulin. — Les diverses histoires de notre province. — Des manuscrits de notre collection. — Divers dictionnaires de géographie et particulièrement celui des communes du Lot, par M. L. Combarieu, archiviste du département,
Le livre de main que nous allons transcrire est un petit registre en papier de 0,183'°'" de hauteur et de O^lSé""» de largeur, recouvert d'une feuille de parchemin, son écriture est assez soignée surtout au commencement, mais peu à peu l'écrivain a mis moins d'application à cette écriture et vers la fin du registre elle est très négligée et difficile à lire ; il y a des choses ajoutées en marge et dans les interlignes, mais par le même écrivain. Il y manque les 36 premiers feuillets, il ne commence qu'au 37« et finit au 140».
En plus de la chronique, il contient trois documents, savoir :
1" Neuf pages en latin qui ont pour titre : hœc sequntur adnotavit dominas Roaldesius anno 1585 et die mensis novembris in sacro Theminis templo Cadurci.
2° Trois pages en français qui contiennent un extrait du vieux livre de feu Barthélémy Claretie, marchand de Cahors. — Le feuillet suivant n° 43 manque.
3° Deux articles intéressant Cahors, l'un de 1513, l'autre de 1516, sont écrits sur deux pages, feuillet 44.
Les feuillets 45, 46 et 47 manquent et c'est au 48* que commence la chronique de ce qui s'est passé depuis l'an 1522 jusqu'à l'an 1598, elle occupe tout le reste du registre, 92 feuilles, soit 184 pages.
Ce sont ces pages qui font l'objet principal de notre publication,
mais comme celles qui les précèdent ont aussi un intérêt local et
qu'elles donneront un aperçu de la variété des détails relatés dans
ElBUOTHECA j Ottav»«n?^
le manuscrit, nous allons les donner dans cette introduction, moins cependant la pièce en latin qui a un intérêt différent et que nous laissons de côté. Voici la copie des autres :