CHAPITRE CLIX
Comment les hommes du grant Kaan , qui estoient en l’isle, pristrent la rite de leurs ennemis.
Sachiez que ceulx qui estoient reines 1 en l’isle, qui estoient bien trente mille personnes, si comme je vous ay conté, se tenoient luit mort, pour ce que il ne veoient en nulle maniéré comment ilz peussent eschapper. Et quant le roy de la grant isle sçot a comment ilz estoient sur l’isle eschappé de la fortune; et que l’autre ost estoit
V Celle phrase incidente manque dans le ms. B.
’ * Réfugièrent. — *4 si toute vitesse. — ,s Parce que . — ,fi Se haïssaient beaucoup entre eux, et étaient jaloux l'un de l'autre.
CLIX. — 1 Restés, de remanrre. Le ms. B. porte fautivement rames. — * Sut.
tre tenue signifiant : « Ile de la forme d'un \asc plat. » Cette île est située par 38n 30' lat. nord et 127° de long. est. Les Hollandais ) établirent un comptoir en IG09, et l’al>andmmèrent en
1G40 pour Nagasaki. D’après Marc Pul, elle n’était pas habitée lorsque l’armée de l’expédition chinoise y fut jetée par la tempête qui engloutit une graude partie de la flotte.
516 LE LIVRE DE MARC PüL.
toute desbartée * et fuie, si en fu moult liez 3, et fist assembler toutes les nefs qui estoient en la grant isle, et alerent oudit islet, et descendirent tout entour. Et quant les Tartars les virent venir, et qu’il/, estoient tous descendus à terre, si qu’ilz n'avoient laissié nulle garde à leurs nefs, comme ceulx qui pou en sav oient de tel fait ; culx comme sages4, firent une meute5, ensamblant 6 qu’ilz fuioient, et s’en vindrent aux nefs de leurs ennemis, et montèrent sus maintenant 7, et le firent moult legierement 8 pour ce qu’ilz trouvèrent nulle deffense (fi).
Et quant ilz furent es nefs, ilz se partirent tanlost, et alerent en la grant isle, et descendirent maintenant à terre, et portèrent les confanons et les enseignes du seigneur en la ditte isle, et s'en vindrent à la maistre cité. El eculx de la cité, qui de ce ne se prenoient garde, et quiveoienl 9 leurs banieres venir, cuidoient que ce feussent leur gen tel leslaissiercnt entrer eus ,0. Et cilz,dcs maintenant qu’ilz y furent entrés, si prislrent les forteresses et chacierent bors tous ceulx qu’ilz trouvèrent, fors les belles femmes qu’ilz retindrent " pour eulx. Si que, en telle maniéré pristrent celle cité, li homme du grant Kaan. Et quant le roy de la grant isle et son ost virent que ilz avoient perdu la cité et leur navie, si en orent “ grant douleur et reviudrent en aucunes nefs qui leur estoient demourées ; et s'en vindrent à leur isle. Et fist le roy * maintenant assambler tout son ost, et fist assegier la cité tout entour en telle maniéré que nulz n’y povoil entrer ni issir l3. Ceulx de dedens se tindrenl ,\ii. mois et pourcliassoient 14 jour et nuit comment il/, le peussent faire savoir au grant Kaan ; mais tout ce ne leur valoit néant ; car ilz ne lui povoient faire assavoir. Et quant ilz virent qu'il ne se povoient
CLIX. — • Ms. C. desbar a te ~ dispersée. — •' Ms. A. dateur. — r Ms. B. ly Rnys.
5 Joyeux. — 4 Avisés. — 5 Un mouvement , une émeute ; du latin motus. — 6 En feignant, faisant croire. — 7 Aussitôt. — 8 P complément. — 9 V oyaient. •— ,ü Dans l'intéiieur, — 11 Retinrent ygar itèrent. — '* Eurent. — ,J Aï en sortir. — >4 Cherchaient tous les moyens.
CJJA. — (1) Celte particularité, et ce tpii un embellissement ajouté par le* narrateurs qui en fut la suite, u’est pas rapportée dans les ré- tir eut le récit de IVspédilnm à Marc Pul. cils chinois et japonais, Elle pourrait bien être Cependant le fait u'osl jwis impossible.
CHAPITKE CL1X.
Ut
plus tenir, ilz se rendirent sauve leurs vies, en telle maniéré qu’ilz ne se pourroient jamais partir de l'isle. Et ce advint en l’an notre Seigneur mil .ii.c.lxxix. 4 (1279) ans (a). Eegrant Kaan fist tolir 15 la teste à celluy " baron qui s’en estoit fuis' mauvaisement. Et puis (ist que l’autre, qui demoura en l’isle, il fist mourir, pour ce qu’il 11e s’esloit mie bien portés ’6, aiusi comme preudoms '7 d'armes deust faire ‘
Encore vous conteray je une autre merveilleuse cliose qui avint en ce fait, que je avoie oublié. Sachiez que au commencement que l’ost du grant Kaan ala en la grant isle et que ilz pristrent le plain ainsi comme je vous ay conté dessus, ilz pristrent par force une tour de ceulx de l'isle qui 11e s'estoient voulu rendre, et trenchierent aux hommes les tètes, fors qu’à . viij . à qui on ne les povoit taillier en nulle maniéré ; et ce estoit par vertu de pierres qu’ilz avoient en leurs bras entre la char et la pel 18 , si bien mises que elles ne pairoient “■> dehors. Et ces pierres estoieut si enchantées et avoient telle vertu que cil qui les portoit ne povoit mourir de fer (3). Et quant il lu dit aux barons, si les firent occire de basions’0.
d Ma. C. L«*s mas. A. B. portent : mil .ij. cens et .Ixviij. (nfi8), ce qui est sans doute une erreur de copiste. — c Ms. B. de reliai. — r Ms. B. fours. — B Le texte français de la S. G. porte ici : « K le autre mande à l'isle où il fait desti ner maintes gens, et ilurc « le fist morir. « Le texte italien de la Crusca porte {il Mitione , de. , t. F, p. * 53) î « K T altro fece morire in carrière. «
** Couper. — ,fi Comporté. — Homme habile et expérimenté dans la guerre. — ,8 Enttr
a chair et la peau. — ‘9 JVe paraissaient pas ; du latin parère. — ,Q A coups de bâtons ,
(2) Celle date se rapproche beaucoup de celle qui est donnée pour la meme expédition, par les Annales chinoises et japonaises ; et si l’on tient compte «les préparatifs qui durent la précéder en Chine, cm ne peut guère la considérer comme véritablement inexacte. Le texte français publié par la Société de Géographie de Paris porte I2G9 ; la version latine également. I.e texte italien de la Crusra {Il .Vilione , etc., I. I, p. 153) porte aussi comme nos mss. A. et B. : - K questn fu « ncgli attui domini mille dugcnlo sessanta nove. » Celui de Ramusio porte 1264. L'édition latine de Gryna-tis donne 1289.
(3) C’est une croyance encore très-commune eluv les peuples orientaux qu'avec les « amulettes •• on peut se procurer de grands biens, ou se préserver de grands maux. Chez nous-mêmes, cette croyance est plus commune qu’on ne le pense généralement. Il y a de* militaires qui ont cm être préservés des balles et des boulets de l'ennemi par certains objets bénils qu’ils portaient sur leurs corps.
« Les Siamois , dit Mp Pallcgoix ( Description du royaume de Siam , t. Il, p. 45) sont persuadés qu’il y a des moyens de se rendre invulnérable, et il n’est jias rare de trouver des gens
Et quant ilz furent inors, si firent traire 31 de cliascun la pierre et les tindrent moult chieres.
Or vous lairons de ce ; et retournerons à nostre matière.