CHAPITRE CLXVIII
Et encore vous di que Sarra/.ins' y viennent de moult loings en pèlerinage, et dient que il fu Adam. Et les ydolastres y viennent aussi de moult loings en pèlerinage à grant devocion, aussi comme vont les crestiens à Saint Jacque en Galice. Et si dient que il fu le filz le roy, si comme je vous ay dit et conté. Et encore sur la montaigne sont les clieveulx et les dens et l’escuelle de celluy qui y fu,queil appellent Sergamon saint 1 (la). Et qui que il fu, dieux" lescet; car, selon la sainte escripture de notre Eglise, le monument d’Adam n’est pas en celle partie du monde.
Or advint que le grant Kaan oy comment sus ’ celle montaigne estoit le monument d’Adam notre premier pere; et que encore y avoit de ses cheveux et de ses dens, et l’escuelle ou il mengoit. Si pensa que il les auroit eu toutes maniérés. Si envoya une grant messagiere" ; et ce fu ou temps .m.cc.Ix. et .xxiiij. ans (1284) de Crist (l3).
• Ms. C. Les mss. A. B. pèlerins. — * Le ms. C. porte : « Et l'appellent Sargomain Borcan, qui vaull à dire : Surgomain saint. — » Id. divux. — v Ms. B. sur. — * Ms. B. messaigerie , ~ ambassade.
son acception ordinaire ou d'adjeelif, dit Colcbrooke, le mot nirvàn'a signifie « éteint », comme un feu qui n’est plus ; « effaré » comine un astre ou une lumière sidérale qui est tombée; • dé* funt » comme un saint qui a disparu. Son étymologie vient de W, « souffler romme le vent » ; avec la préposition nir employée dans uu sens négatif, il signifie - calme et tranquille «.La notion qui est attachée au mot, dans l'acception dont il s’agit, est celle d‘« apathie parfaite». CVst une condition de bonheur tranquille tl sans mélauge on extase {ànandd)... Ni les Djai/ta t (secte qui se rapproche du bouddhisme) ni les Bouddhas (bouddhistes) ne considèrent le repos éternel accordé à leurs saints parfaits comme obtenu par une disconlinuation de C individualité ; ce n’est pas une anniltilation , mais une apathie incessante, qu'ils comprennent comme étant Vextinction ( nirwdn'a ) de leurs saints, et qu’ils regardent comme la suprême félicité, digne d’élre recherchée par la pratique de la mortification, aussi bien que par la pratique de la science, » (Ixic. rit., p. 234-235.)
Voila, croyons-nous, la véritable interpréta-
tion du nirvana bouddhique. Aucune de celles qu’on a voulu lui donner ne peut sc prévaloir ni d'une telle apparence de raison ni d'une telle autorité.
(11) Marc Pol suit évidemment ici la tradition cey lanaise exposée dans la note précédente.
(12) S'àkyamouni, voir ci-dessus les notes 8 et 0.
(13) Nous n’avons trouvé, dans aucune drs histoires et géographies chinoises que nous possédons, la mention du fait rapporté iei par Marc Pol. Ce n’est pas une raison, toutefois, pour le mettre en doute, parce que les écrivains chinois qui ne professent pas la religion bouddhique, de même que tous les lettrés, sont peu soucieux des faits de cette nature, qui d'ailleurs ne leur paraissent pas dignes d’élrc consignés dans l'histoire. Ils nous apprennent toutefois que Khotibilaî Kliâan favorisa beaucoup la religion bouddhique. Ce fut lui qui, en 1260, la première année de son règne , créa la dignité de n grand Lama » dans la personne de P a* tse pat lequel mourut à la quatrième lune de l’année correspondant à 1270 de notre ère. L’histoire offi-
Les messages allèrent tant par mer et par terre que ilz vindrent à l’isle de Seilan et s’eu allèrent au roy, et tant pourchacierent ‘9 que ils orent a9 deux des dens messelieres 31 , qui moult sont gratis
*9 Firent tant. — Furent. — ** Maxillaires. Ms. B. maxitiers .
cielle, qui donne celle date, nous apprend que l'empereur lui donna alors les titres posthumes de « grand saint de la vertu la plus éminente » (fa ching tclti ti) , « roi de la loi du joyau le plus précieux » ( id fi‘ao Ja wdng), « fils de Fô du ciel occidental - (si Ütién fo-tsi, c'est-à-dire de l'Inde), « instituteur impérial des grands Yueu - (mongols, là juin ti ssé), etc. De plus, Rhoubilai Khaàn fit construire de nombreux temples et mouastères bouddhiques ; le culte de cette reliion était pratiqué avec une grande pompe dans ges résidences impériales de Tartou (actuellement l’é-king) et Chang-tou dans la Mongolie, au-delà delà grande muraille (voir le cliap. XIV, p. 21).
Le culte des images, des idoles et des reliques est uu des faibles les plus caractéristiques de l’esprit humain. « Les Hindous, dit M. Mounstuart Elphinstone ( üistory of India , 3e édit., p. 88),
. reconnaissent encore l’exislencee d’un Etre Suprême, d'où tous les autres êtres tirent leur existence, ou plutôt, de la substance duquel ils sont composés ; car, selon la croyance moderne, l'univers et la divinité sont uu seul et même être. Mais leur dévotion est dirigée vers une telle quantité de dieux et de déesses qu'il est impossible d’en fixer le nombre. Quelques-uns, avec l’extravagance habituelle de l’Indien , en font monter le nombre à 330,000,000. » De là l’infiuilé de formes sous lesquelles ces dieux sont représentés chez les Hindous. I.es bouddhistes semblent s’ètrc bornés à représenter Bouddha assis sur son trône, 1rs jambes croisées dans l’altitude de la méditation ; quoiqu'ils aient aussi un culte très-prononcé pour ses reliques. » — «Le bouddhisme, dit M. James Alvis(/<*a cité , p. 19), ne reconnaît pas le culte des images. Quoique les bouddhistes de Chine et de Oylan aient une légende d’après laquelle, du vivant de Gaûtama (Bouddha), une statue du Sage aurait été faite par les ordres du roi de Kùsala (Marc Bol a rapporté ci-dessus cette tradition) ; et quoique 1rs Annales tibétaines disent qucGaùtama, dans ses discours, s'est étendu sur les avantages qui devaient ré-
sulter de laisser son image après lui ; cependant tout c«da est regardé par les bouddhistes intelligents de Ceylan comme non fondé en fait, et par conséquent comme étant une invention de temps postérieurs. Un examen attentif des doctrines bouddhiques ne nous fournit absolument aucune autorité en faveur du culte des images ; tout ce que Gaôtama a laissé après lui, pour le remplacer apres sa mort , étant scs propres doctrines . le dftamma ( sk. dharma ) ou 1a « Loi -, cependant, la prédominance du culte des images est grande, en réalité, dans toutes les contrées où règne le bouddhisme. »
Quant aux reliques de Bouddha, ses sectateurs les recherchent aussi avec avidité. - À la mort du Sage, dit encore M. J. Alvis, ses sectateurs conservèrent ses os et ses dents. Ils le firent sans aucun autre dessein que celui qui est dans le coeur humain, d’avoir quelque chose pour adoucir leurs regrets (tchittam pâssadeuanti ; Dipàvâiua). Toutes les contrées bouddhiques luttent outre elles pour recueillir des Reliques de Bouddha. Lue boucle de ses rheveux et l’os de son cou (djivatta), furent enfermés avec soin dans un tabernacle à Mahiyangana. Le roi Açoka dans dans l'Inde (qui vivait 330 ans avant notre ère) fit coustruire 84,000 monuments de différents genres , qui tous renfermaient les reliques sacrées. »
Ou voit que les reliques de Bouddha se sont multipliées à l’infini, en proportion de la demande. Rhoubilai KbaAu dans son zèle bouddhiste, quoique tolérant pour les autres religions, comme le prouvent l'histoire et des inscriptions conservées , ne |»ouvait pas faire moins que d'imiter en petit le roi Aroka , et il dut s'en procurer à tout prix. Toutefois, s’il obtint do roi de Ceylau des - dents * de Bouddha, ce roi s’en réserva une , la plus précieuse , conservée dans un palais à Kaudi, dont le major Forbcs a publié une fort belle gravure (lieu cité, t. Il, p. 212), que l'on montre de temps en temps en graude ceremonie. Cette dent, selon les légendes boud-
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asm
et grosses. Et si orent aussi de ses cheveux; et si orent aussi l'escuelle où il mengoit. Elle est d'un pourfil " vert moult l>eau. Et quant les messages ’ du grant Kaan orent ce pourquoi il estoient venuz, si orent grant joie et retournèrent à leur seigneur. Et quant il furent près de la grant cité de Cambaluc, là où le grant Kaan estoit, si li firent savoir comment il aportoieut ce pourquoi il les avoit envoyés. Quant le grant Kaan le sot 3î, si en fu moult liez 34 et commanda que l’en alast à l’encontre à ces reliques ; car il li estoit fait entendant 35 qu’il estoit d’Adam *. Si y alerent moult de genz à l’encontre et à grant dévotion. Et les reçut, le grant Kaan, à grant feste et à grant honneur. Et si disoient que celle escuelle avoit tel vertu que, qui metroit viande dedans, pour un homme, il en y auroit assez pour cinq. Et sachiez que le grant Kaan le fist prouver 3fi, et trouva l’en que c’estoit vérité.
Or avez entendu comment le grant Kaan ot 37 ces reliques ; mais moult li coûtèrent grant avoir. Et si avez bien entendu toute l’histoire “ comment vindrent ces reliques, si comme il content (i4) par le fdz du rov.
y Ms, B. messaigiers. — * Le ma G, ne contient pas cette phrase incidente, qui ne se trouve que dons les anciennes rédactions. Adam est mis probablement ici pour //«/•kam. — 11 Ms. À. tout festoire.
** Porphyre. — *3 Sut. — *1 Joyeux. — *s On lui avait fait entendre. — En fit faire l'épreuve. — *7 Eut.
dliiques, fut, apres la mort de Bouddha (armée en 613 avant notre ère}, retirée du bûcher sur lequel /ut placé son corps vide, et, après diverses |>érégrinations, elle fut apportée à Ce; Un, l’an 30ü de notre cre, sous le règne du roi Kissiri Main an, qui reçut la précieuse relique avec les plus grands honneurs. Quant à la - coupc - ou escuelle, comine l’appelle Marc Pol, elle fut offerte à Gaûtama, selon les légendes, lorsqu'il devint - lkmddha, (c'est-à-dire, « accompli dans la science ») par les quatre dieux qui président aux quatre parties du muude, pour lui servir à boire et à manger. On ne doit pas s’étonner si cette ■ escuelle ■ étoit de « telle vertu , selon Marc Pol, que qui meltoit « viande dedans, pour un homme, il y en avoit
« pour cinq. » Ou peut donc dire avec raison que partout c'est la foi qui sauve.
(14) On voit par ce mot que Marc Pol ne se rend pas garant des faits qu'il vient de raconter, à l’exception de la demande des reliques de Bouddha par Khoubilaï Khàan, dont il fut probablement le négociateur; car, à la manière dont il décrit la coupe en question, qui est d" un porphyre vert moult beau, il ne parait pas douteux qu’il n’ait eu ladite coupe entre les mains. Li date de 1284, qu’il assigne à la négociation, concorde d’ailleurs parfaitement avec l’une des missions dont il fut chargé. L’exactitude surprenante, d’ailleurs, des renseignements de toutes natures qu'il donne sur l’ile de Ceylan, sur ta
Autre chose n’y a qui à conter face , et pour ce nous partirons et irons avant, et dirons de Maabar.