CHAPITRE CLXXXIH
Cg dist de .ij. itles qui sont appellees l'une masle et l'autre femelle , pour ce que en l'une ne demeure que femmes , et en l'autre que hommes, si que jiour ce ont il ainsi à nom.
Et quant l’en se part de ce royaume de Quesivacuran, qui est en terre ferme, et l’en va par nier entour" .v. (cinq) cenz milles vers midi ; adonc si treuve l’en les deux isles masle et femelle (i).
CLXXXIH. — * Ms. A. encore.
Part de U navigation et celui de construire des navires.
(?) Marc Pol rappelle ici en quelques ligues très-nettes, comme il l’a fait déjà dans d’autres parties de son Livre (voir à la fin du ch. Ltv , p. 146, et ch. CLVii, p. 534), les contrées qu'il vient de décrire, et celles que, pour une cause ou pour une autre, il a négligé de comprendre dans sa narration. Il nous dit ici qu’il u’a parlé que des villes maritimes de l’Inde, parce que la description de celles qui étaient en terre ferme l’aurait entraîné trop loin. Il est probable qu'il ne les avait pas visitées; mais ce qu’il nous en aurait dit d’après les récits qui lui en furent faits sans doute eût également renfermé des renseignements précieux.
CLXXXIH. — (I) Les commentateurs ont été très-embarrassés ici, comme en beaucoup d'autres circonstances, pour reconnaître les localités désignées par Marc Pol. Marsden penche à croire que c’est Pile nommée Abd-af-Curia , et « les Deux Soeurs » sur certaines cartes , ou «les UeiyL Frères * sur d'autres, lesquelles îles sont voisines de l’ilcde Sorotora, dont il sera questiou dans le chapitre suivant. Mais les distances indiquées par Marc Pol ne concordent pas avec cette hypothèse.
Sans attacher à la détermination de la véritable situation de ces îles une grande importance, nous pensons cependant qu’elles devaient faire partie de celles qui sont situées dans la mer d'Arabie, près de la Baie de Couria Mouria, par environ 17° de latitude N. sur 53* de loug. E. Ces îles se trouvent précisément entre Quesivacuran, ou le pays de Katch, et l’ile de Scoira ou So -
colora , à peu près à une égale distance (en latitude du moins) , comme l’indique Marc Pol.
D’après le capitaine Haines ( Journal of Oie Geographical Society, an. 1845), une seule de ces îles était habitée lorsqu’il la visita en 1844 ; c’était celle nommée par les Arabes Dje tirât Hul- Idniyah, «Pile des Chèvres - ; il n’y restait qu'une population de sept familles ; mais il vit dans Pile de 600 à 800 tombeaux qui prouvaient une ancienne population beaucoup plus nombreuse. Les habitants y recueillent encore Y ambre gris («/>.. p. 33), que cite Marc Pol comme étant un produit de Pile qu’habitaient les hommes. C’est très- probablement Djeziràt-Hullâniyah. Celle des femmes était alors vraisemblablement Pile Sâdah du même groupe, qui est voisine de la première, et sur laquelle le capitaine Haines ne trouva que deux seules femmes. ( lb., p. 35.)
Quant à la question de savoir si ces îles étaient réellement habitées, l'une par des - hommes * et l’autre par des « femmes » (car c’est ainsi qu’il faut entendre l'expression « iles masle et femelle »), Marc Pol ne parait pas en douter, et les détails qu'il donne sur ces mêmes iles et leurs habitants paraissent empreints d’un cachet de vérité qu'il est difCcile de contester. Nos manuscrits mêmes, aussi bien que ceux qui ont été publiés par la Société de Géographie, renferment des particularités que l’on ne trouve ni dans Ramusio ni dans les autres traductions. Voici commeut s’exprime l'ancienne version latine (p. 407) : « Isti sunt Christiani baptizati et « lenent lrgem Tcstamenti antiqui. Isti mm quant * langèrent aliquam mulierem pnrgnantem, et « postquam pr petit ante quadmginta diebus. »
Et est l’une près de l’autre, entour .xxx. (trente) milles. Il sont luit crestien baptisiez et se maintiennent à l’usage * du Viel Testament car quand leur femmes sont grosses, il ne les toucheraient en aucune maniéré11; et quant elle a fdle, il ne la toucheraient jusques à ,xl. (quarante) jours
Ms. B. à la guise. — e Ms. A. Le ms. B. porte : ancien. — Le ms. C. dit : il n'a • bitent plus à elles. — e Id. ensement {pareillement) quant elles ont filles, si n'abitent à elles dewnt apres ,xl. (40) fours .
L'abbé Renaudot, dans les notes jointes à sa traduction de la Relation des deux voyageurs mahome ta ns dans les Indes et à la Chine , au neuvième siècle de notre ère, après avoir cité le présent chapitre de MaroPol, en empruntant la version italienne de Raiiiusio, ajoute (p. 140) : « Nicolo de Conli dit (d'après Marc Pol; que les hommes sont obligés de se retirer après trois mois de séjour, puisque autrement ils mourraient à cause de la mauvaise disposition du climat. On ne peut rien dire de ces îles, puisqu'il est difficile de les connaître pur une description si imparfaite. Mais ce que dit Marco Polo ne peut être véritable à l’égard du temps que les hommes liassent à Pile des femmes. Car, étant chrétiens, selon la discipline qui subsiste encore dans toutes 1rs Eglises du Levant, ils étoienl obligés de ne pas approcher de leurs femmes durant le Caresmp,- qu’ils célèbrent presque en même temps que nous. De plus, il est assez difficile de comprendre comment les femmes demeuroient dans une île sans avoir aucun culte extérieur, qui ne pouvoit être exercé sans la présence des ecclésiastiques , qui pouvoient néantmoins y passer dans le temps marqué par Marco Polo, dans lequel on célébré la fête de Pâques. »
Sur les deux objections faites par l'abbé Reiiaudot, il n’eu reste proprement qu'une, celle de la " violation de la discipline des Eglises du Levant pendant le Caresmc. - Mais Marc Pol nous dit que les habitants de ces Iles •< avaient un évêque soumis à un archevêque dont le siègeétait à Socotra. - Ceux-ci , qui étaient nestoriens , avaient sans doute le droit d'accorder des dispenses. D'ailleurs Marc Pol nous apprend
qué ccs iusulaires, sans doute d'origine juive, quoique baptisés, « suivaient les usages de l'Ancien Testament » ; ils pouvaient donc bien être dispensés de pratiquer le Carême.
Dans tous les cas, les - îles mile et femelle » ne sont pas de l'invention de Marc Pol. Le marchand arabe Soleyman en parle dans sa Relation ci-dessus citée. Le géographe arabe llakoui (v. 1403) parle d'une île des femmes qu’il place dans les mers de Chine : a Cette île est « dans le voisinage de la Chine; elle n’est ha- « bilée que par des femmes. On dit qu’elles en- « gémirent par l'opêratiou du vent, ou en tnan- * géant du fruit d’un certain arbre qui est dans « le pays. ■ Ka&wini , autre géographe arabe (m. 1283), parle aussi de celle » Ile des femmes n, en rapportant le récit d’un marchand arabe qui disait y avoir été jeté par les vents et avoir failli être mis à mort par les habitantes ; mais une d’elles l'avait sauvé.
On trouve dans la lettre d’un missionnaire français écrite de Mauille le 10 juin 1697, le passage suivant {lettres édifiantes , etc.) : « Ces étrangers (d'iles inconnues supposées au midi des Marianncs) disent qu’une de leurs îles n'est habitée que par une espèce d 'amazones, c’est-àdire des femmes qui forment une république où elles ne souffrent que des personnes de leur sexe. La plupart ne laissent pas d’être mariées; mais les hommes ne les viennent voir qu'en une certaine saison de l'année, et après quelques jours ils retournent chez eux, remportant avec eux leurs enfants miles qui n’ont plus besoin de nourrice. Toutes les filles restent, et les mères les élèvent avec le plus grand soin. » On voit que le récit de Marc Pol est loin d'être imaginaire.