CHAPITRE CXCIII
du * grant Kaan (a). Il a maintes cités et chasteaux, et est grant seigneur ; et est aussi Tarlar et ses gens ; et sont bons hommes
b Ms. B. frtres charnctz au.
méthode que l'on remarque dans tous les chapitres qui précèdent. Aussi presque tous les manuscrits de Mare Pol ne renferment- ils pas ces chapitres historiques et anecdotiques, ou n’en contiennent- ils qu'un très-petit nombre , soit parre que les copistes les trouvaient moins intéressants ou plus difGciles à comprendre que les autres, soit pour toute attire cause. C’est le manuscrit français publié par la Société de Géographie de Paris, eu 1824, et un manuscrit italien encore inédit que possède la Bibliothèque impériale de Paris (u° 10250) qui en renferment le plus grand nombre. Sur nos trois manuscrits, l'un (le ms. C) n’en contient que deux (nos chapitres CXCIII et exevi), et les deux autres (les mss. A et B) eu contiennent six de plus, et les plus importants, qui sont donnés ici On verra, à la lecture de ces chapitres, que Marc Pol était aussi bien informé des faits historiques contemporains qu'il raconte que les historiens les mieux instruits de ces mêmes faits.
CXCIII. — (1) Par la - Grande Turquie », il faut entendre cette contrée de l’Asie centrale que l'on nomme aujourd'hui « le Turkistâu » , comprenant la Dzoungarie, le pays des khirghis et celui des Khalkhas, entre 38” et 46° de latitude N., et entre 55* et 00" de longitude E. Pour employer les termes de Marc Pol (voir ciaprès), celle contrée • commence outre le flun « de Jon (le fleuve GiUon, ou Amoudér'ta) et « dure vers tramontaine (le nord) jusques ès « terres du grant kaan. « Voir, au surplus, ce qui en a déjà été dit précédemment, p. 146.
(2) 11 a déjà été question dans cet ouvrage de Kaidou, « neveu du grant Kaan »
c’est-à-dire de Khoubilaï-khaàn (voir pp. 137, i». 2, 163, u., et 241, «. 5) ; nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans ces notes. Quant à Siagatay , Djaghatéj,
nous renvoyons aussi à la note 3, p. 138 , dans laquelle nous avons expliqué l'expression de « frère charnel du graut kaan ".qu'avait déjà employée Marc Pol. C’est du nom de ce prince que l’on avait nommé les contrées sur lesquelles
s’étendait sa domination et celle de scs descendants : » l'empire Djaghaléeu », ou Djaghatéenturki , parce que la langue qui y était parlée généralement était le lurk oriental. Il est nécessaire de faire observer toutefois que Khaidou n’était réellement pas le souverain du Turkistàii proprement dit et de la Transoxiane, gouvernés par uue autre branche de Dchaghataï, dont les souverains nominaux fureut : I* Dchaghataï, 2° Cara-Iloulagou (1212); 3* Yissou-Mangou (1247); 4° la régence d'Argouna, veuve de Cara- Houlagou (1252) ; 5" Algou (I2G0); 6* Mobarek- Schah (1266); 7* Borac(id.) ; 8* Nikpeï (1270); 6* Touca-Timour (1272) ; 10° Doua ; 11* Goundjouc (1306), clc. (Voir D'Ohsson, Histoire des Mongols, t. IV, tab. 2).
« Uorac (dont il a été question dans cette liste, n° 7) avait été placé par KhouhiUï, dit D'Ohsson ( lieu cite, t. Il, p. 450), à la tête de l'Oulouss de Tcbagataï, dont les domaines étaient situés à Vouât de ceux de Caïdou. Ces deux princes voisins ne tardèrent pas à se faire la guerre. Ils se livrèrent bataille sur les bords du Sihoun. Borac dut la victoire à une embuscade et lit beaucoup de prisonniers et de butin ; mais Caïdou, soutenu par Mangou-Temour, descendant de Djoutchi (lequel régnait dans le Descht-Kiptchak) , qui envoya à son secours une armée commandée par son oncle Bergatchar, revint attaquer Borac et le vaiuquit dans une action meurtrière, après laquelle Borac se retira eu Trausoxiane. 11 y rallia les débris de son armée, dont il répara les pertes aux dépeus des paisibles Jiabitauls de Samarkand et de Dokhara ; et il se préparait à renouveler la lutte, lorsqu'il reçut des propositions de paix de (iaïdou, par l'organe de Kiptchak Ogoul, petit- (ils d’Ogotaï, leur ami commun. Borac les accepta ; il forma uue étroite alliance avec Caïdou, et les deux princes devinrent anda (< amis jurés en mongol).
« Cette union mettait le pays de Tchagalaï, composé du Turkestau et de la Transoxiaue, dans la dépendance de Caïdou. Borac mourut en 1270. Son successeur, Nikbey, füs de Sarban et petit*
d'armes; car il sont toujours en guerre. Et si vous di que ce rov Caïd u n’ot * oncques paix avec 'son oncle le grant Kaan ; mais toutes fois grant guerre ; et a jà faites de grans batailles encontre l’ost du grant Kaan. Et la discorde que il ont ensemble, si est que Caïdu demande au grand Kaan sa part de conquest que son pere fist, et que il devoit avoir. Et proprement demande part de la province du Catay et du Man/.i (3). Et le grant Kaan lui 4 disoit que bien lui
* Ms. B. Le ms. À. pais a. — d Id. fi. CXCIII. - » A rut.
(ils de Tchagataï, ayant pris les armes contre Cuïdou, fui attaqué et tué en 1272* Après lui régna Toca-Tciuour ; à sa mort Caîdou mit suite troue Doua, fils de Borac. ( Djami ut- Tèvarikh. — Wavvaf.)
* Cuïdou rl Doua entrèrent, en 1275, dans le pays des Ouïgours, avec une armée de cent mille hommes, et assiégèrent V/dicout (litre ouïgour du chef ou souveruiu) dans sa capitale. Ils voulurent le forcer de s'unir avec eux contre Couhilaï. Ce prince s'y refusa et reçut des secours qui le dégagèrent. (Voir Gaubil, Histoire des Mourons, p. Ilï8.)
« Obligc.de défendre lu frontière occidentale de son empire. Coubilaï y envoya, en 1275, une armée commandée par Noumougan , qui avait sous lui le miuistre d’Etat et géuéral Hantoum, descendant de Moucouli. Gueukdjou, frère de Noumougau; Schireki, libdeMangou ;Toclimour et d’autres princes du sang avec leurs troupes, aisaient partie de cette armée. Noumougan avait etc nommé gouverneur du pays d'Almalig.
« Dans l’année 1277, Toclimour, mécontent de Coubilaï, proposa à Schiréki de le mettre sur le trûnc; et cc prince ayant accepté, ils enlevèrent de nuit b’s deux fils de lVmjHreur Coubilaï, ainsi que le noyau Hauloum. Ils livrèrent les deux princes à Mangou-Temour, souverain de rOulouss de Djoulchi, et le général Hanlotun au prince Caillou, leur mandant qu'ils embrassaient leur cause ; ensuite ils entraînèrent dans leur parti Sarbau, fib de Tchagataï, cl d’autres princes de cette branche, ainsi que de celle d’Ogotaï. »« {Djami ui-T evankh , ■ Recueil d’Anuales, » par RadùJ-ed-din.)
On lit aussi dans K bond émir ( Histoire des Khans Mongols du Turkistàn et de ta Tran soxiane , traduite par M. Defrémery, dans le Journal asiatique de l’année 1852) ; « Borak- Khan était un prince connu par sa tyrannie et son injustice, et très-désireux de s’emparer des richesses de ses sujets. 11 était célèbre par sa bravoure et son audace, et cité par son courage et son orgueil... Au commencement de son règne, des hostilités et une guerre eurent lieu, à deux reprises différentes, entre lut et le prince kaïdou; mais enfin, la paix fut conclue, gTàcc aux efforts de Kiptchak Oghoul, fils de Kazan, fils d’Ogodaï. Borak-Khan ayant ensuite rassemblé une armée nombreuse, fit la conquête du Khornçan et même celle de l’Irak et de l’Azerbcidjén, l’objet de toutes ses pensées. Il traversa le fleuve Amouych ( Amou-dcria , fleuve Anton, ou Ujihon ) , engagea la bataille avec Al>aka-Khan qui avait succédé à Hulagou (sur le trùne de Perse) et se retira, après avoir essuyé une défaite. Lorsqu'il fut de retour à Bokhara, il se fit musulman, et reçut IcsuruomdcGhaïatseddin. Quelques jours après, ayant été attaqué d’une hémiplégie, il se rendit près de khaïdou- Klian, à la fin de l’année GC8 (juillet-août 1270), correspondant à l’an (mongol) du mouton. 11 but un breuvage empoisonné et prit le chemin de l’autre monde. Son règne avait duré six ans. •
On voit, par ces citations tirées des historiens chinois et persans, que les faits racontés ici par Marc Pol sont en parfait accord avec ces mêmes historiens.
(3) Voir encore à ce sujet la note 2, p. 137, et la note 5, p. 241.
CHAPITIIE CXCni.
vouloit donner sa part ; niais que toutefois l’envoiroit querre 1 à sa court à ses conseus 3 ; que il y \enist 4 connue ses liges honis 5. Et Caïdu qui ne se finit tant en son oncle, dist qu’il n’y iroit point ; mais il li seroit bien obéissant là où il seroit à toux ses conmiandemens. Car il se doutoit6 pour ce que il s'etoit recelez ’ pluseurs fois, que il ne le fistdestruire. Si que, pour ce, estoit la discorde entr’eus, dont il sourdi grant guerre ; et en furent 8 pluseurs grans batailles, del'ost de Caïdu roy à» l'ost du grant Kaan son oncle. Et sachiez que le grant Kaan tient tout l'an ses osts' entour le régné de ce Caïdu, à ce que il ne li face domage en sa terre (4). Et il, pour tant, ne laisse que il n’entre ,u en la terre du grant Kaan ; et s’est coiubatu contre ses aneinis 11 .
I.c grant roy Caïdu, si a grant povoir, et il lepuet bien faire; car il puet bien mettre, en champ, ost 11 de .c.m. (cent mille) hommes à cheval, tous prudomes13 et bien usez de guerre *4, Et si a aussi avec lui pluseurs barons du lignage de l’empire : c’est de Chinguis Kaan, qui fu le premier qui ot seigneurie, et qui conquesta une grant partie du monde; si comme je vous ai conté ci arriérés apertement en ce livre (5).
Et sachiez que ceste grant Turquie est vers maistre l5, quant l’en se part des Hormes. Elle commence outre le flun de J on ,6, et dure vers tramontaine jusques ès terre du grant Kaan.,
Or nous partirons de ci, et vous conterai d’aucunes batailles des gens du roy Caïdu, contre les osts ’7 du grant Kaan, si comme vous pourrez oïr.
• Ms. A. olz (armées).
* L'emerrait chercher. — 3 Par ses conseillers. — * Vint. — * Ses vassaux s’y rendent. — 6 Craignait. Ms. B. doublait. — * 1 Révolte. — 8 En résultèrent. — 9 Ai vc. — xo N'empèche pas qu’il n entre. — 11 II a combattu contre ses ennemis. — 11 Une armée. — V ail-
lants, habites. — *4 Expérimentés dans la guerre. — Nord-ouest. — ,6 Le fleuve Cihon ou Djihon. — *? Années.
(4) A l'époque à laquelle Marc Pol rédigeait
son livre (en 1298), Khaidou vivait encore (il ne
mourut qu'en 1301), mais klioubilaï était mort
depuis quatre ans; ce que Marc Pol ignorait, car il les suppose tous les deux encore vivants. (5) Voir leschap. lxiv à lxviii, p. 175*184.