SAVIGNY
Dis-moi, te souvient-il du château de grand’mère Avec ses quatre tours, ses grilles, son fossé,
Ses vastes souterrains tout remplis de mystère
Et son vieux pont-levis, vestige du passé?
T'en souvient-1il encore? Au fond d’une tour sombre. S'étagent trois salons où l’on n’entrait jamais.
J'y songe bien souvent le soir, dans la pénombre, J'en rêve... Et je revois cette tour que j’aimaus,
Dont les portes pour nous ne furent pas ouvertes... Sans avoir découvert leur secret enfermé
Et qui nous attirait dans ces salles désertes
Nous avons dû quitter le château bien-aimé.
Mais viens et, si tu veux, nous monterons ensemble Dans un autre donjon que tu ne connais pas,
Par un autre escalier dont l’écho vibre et tremble En mourant tristement dans le bruit de nos pas.
Regarde bien! Ma tour est presque abandonnée, Personne n’a marché dans ses longs corridors; Mais pour toi j'ouvrirai la porte condamnée,
À toi je vais montrer mes précieux trésors.
Dans le premier salon vois-tu les miniatures,
Les portraits des aïeux que rien n’a pu ternir, Les paysages fins aux nuances très pures?
Chacun de ces tableaux m'est un cher souvenir.
Dans le second, plus haut, j'ai caché mes souffrances; Ces diamants s1 clairs sont des pleurs répandus,
Ces émeraudes sont mes folles espérances
‘Et ces rubis sanglants tous mes bonheurs perdus.
lus haut, encor plus haut, dans la dernière salle o1s le plus beau joyau que j'aie en mon trésor; Regarde : Auréolé. de clarté vespérale Comme une fleur mystique est un encensoir d’or,
# axe
D'où ma prière monte en volant sur les ailes De l’encens onduleux à l’exquise senteur ;
Et parfois 1l scintille un bouquet d’étincelles Iluminant soudain le château de mon cœur.
Pâques 1911 (16 avril).