IN MEMORIAM
« Les morts toujours aimés ont leur place 1ci-bas Et les seuls disparus sont ceux que l’on oublie. » Je me redis ces vers de toi, quand je suis las
Et triste, enfant-poëte, Ô ma fille chérie.
Elle est morte à quinze ans, expirant dans les bras D'un père inconsolé, qui la pleure et la prie.
« Mon corps me are, et Dieu, disait-elle tout bas, Are di mon mes.» à Elle aimait tant la vie
Pourtant... et la beauté de ce vaste univers Faisait battre son cœur et chantait dans ses vers. May! Tu ne seras pas de celles qu’on oublie;
Sur cette terre, hélas! on ne te verra plus!
Mais ton œuvre survit : il faut qu’on la publie Pour que tu ne sois pas parmi les disparus.
Je tiens à présent ma promesse. |
Ainsi que je l’ai dit dans la préface de ce livre” jen? y suis parvenu qu'après un très long temps. C’est seulement je 25 janvier 10943, jour anniversaire de la naissance, il y a quarante-sept ans, de ma fille bien-aimée, que, poussé par une force irrésistible et dominant enfin mon émotion, j'ai pu écrire la première ligne de ce volume. Les pages qu'il renferme n'offrent d’ailleurs qu’une sélec/ion, oserai-je dire, de l’œuvre en prose et en vers déjà si abondante et si étonnante de May. Cependant, ce recueil incomplet sera suffisant pour faire connaître sa nature et pour la faire aimer et peutêtre admirer.
De cette sympathie mêlée d’admiration, que bien souvent suscitait May, on trouvera un exemple caractéristique chez un poëte : Pierre de Cossé Brissac,. dont on hra la lettre et les trois sonnets à la fin de ce volume, avec les lettres de deux de ses compagnes du cours. L’une d’elles, devenue docteur en médecine, M°"° G.-À. Sorel, en apprenant que je préparais une Vie de May, m'écrit pour me confirmer le récit de M'° Godenèche sur la camarade de classe, dont après trente-trois ans, elle a conservé l’inoubliable et vivant souvenir.
D'une autre amie, depuis longtemps perdue de vue et dont j'ignore la destinée, je découvre, parmi tant de lettres touchantes adressées à ma femme après la mort de notre enfant ou bien pour son anniversaire, deux lettres où apparaît déjà la pensée de prier May « comme une Sainte »; et cette même pensée, je la retrouve dans une lettre que vient de m'écrire M"° Suzanne Varin, fille de mon ancien garde de Vz/lequier, à qui J'avais demandé si là aussi on avait gardé le souvenir de May (voir ces lettres au chapitre G).
Une de ses anciennes compagnes, mariée et mère de famille, ne me disait-elle pas, de même : « Quand je suis inquiète, quand je me sens embarrassée, je me demande : que m'aurait conseillé May? et je l’invoque avec confiance. »
C’est aussi le souvenir qu'avait conservé. d’elle mon brave camarade et vieil ami Fernand Anginieur, tué à la tête de sa. Compagnie au début de la guerre de 1914. — Esprit distingué et caractère original, il s’était épris d’une véritable affection pour May, qui aimait à lui faire raconter ses campagnes lointaines et les voyages auxquels il consacrait ses loisirs. De l'Himalaya où il
Héron
s'était rencontré au sommet du Pamir et avait de suite fraternisé avec un jeune officier anglais, comme lui ami des aventures, qui s'appelait. Winston Churchill, ou bien des Phlppines, quand, profitant d’un long congé, ilétait allé en volontaire fairela guerre d’abord contre et ensuite avec les Américains, 1l adressait d’intéressantes lettres à l’exfant-poëte, dont la si attachante nature l’avait attiré et séduit...
En mourant May avait légué un de ses chapelets à son cher ami et peu de temps avant de tomber au Champ d'Honneur, le capitaine Azginieur nous écrivait du front : « /e pense souvent à May et j'ai toujours sur moi le chapelet de ma petite sainte. »
Un ancien curé de Villequier, qui l'avait connue enfant, ne m'écrivait-il pas : « Ses dernières paroles me donnent beaucoup plus la pensée de l'invoquer que de prier pour elle. »
Ce sentiment n'est-il pas clairement exprimé par notre vieille cousine de Cabanoux, la religieuse exilée dont j'ai déjà parlé, dans la lettre suivante qu’elle m'écrivit en apprenant la mort de May :
M. Chamartin de la Rosa, près Madrid.
28 octobre 1911.
« Mon cher Just,
« J'ai été profondément touchée de votre excellente lettre et des détails admirables et si édifiants des derniers jours et des derniers moments de votre bien-aimée fille, notre chère May!
« Je ne puis penser à elle sans être émue, et j'ai la confiance que nous pourrons l’invoquer en la solennité de la Toussaint, car sa mort a été précieuse devant Dieu et nous aurons en elle une nouvelle protectrice pour la famille.
« Avez-vous remarqué que c’est le 8 septembre, fête de la Nativité de Notre Dame, que May a reçu les grâces que nous admirons? Je suis convaincue que c’est la Très Sainte Vierge qui l’a couverte et comblée de sa maternelle protection. Vous et nous tous avions prié Nofre Dame de Lourdes de guérir, May; mais ce n’était pas la volonté divine! Néanmoins, pour nous montrer qu'on ne prie Jamais en vain, la Sainte Mère de Dieu, notre Mère à nous tous, cette Reine du Ciel, a répondu. à nos prières pour May, en la comblant de faveurs excep-. tionnelles.
« Il faut la remercier et avoir plus que Jamais confiance et recours à son cœur maternel et immaculé. # « J'ai parlé, dans l’une de mes lettres, à une ancienne supé- ; riéure du Carmel de Rodez, de la mort si admirablement chrétienne de notre chère enfant, elle en a été s1 touchée qu’elle l’invoque..…. »
Enfin, le cardinal Ameite, alors archevêque de Paris, ne semble-t-il pas résumer cet ensemble d’i impressions concordantes, quand il écrit aux parents de May, que, « vivement touché des sentiments tout célestes de l'angélique enfant, 1l est plus incliné. à la prier qu’à prier pour elle ».
C'est pourquoi, après avoir entendu ces paroles, recueilli ces témoignages émanant de personnages s1 divers et de sources si différentes, après avoir relu surtout le récit des derniers moments de May par son confesseur, l’abbé Arfhiaume, Normand discret et prudent, d’ esprit scientifique, prêtre savant et pieux mais nullement mystique, je me suis demandé parfois avec inquiétude et non sans quelque remords : étions-nous donc les seuls, nous ses parents, à ne pas voir chez notre enfant cette auréole de sainteté qui éclatait à d’autres yeux et la transhgura à l'heure de sa mort? (C’est que, malgré sa nature.si attachante, son indépendance de caractère, sa vivacité, sa violence même nous effrayaient souvent, sa mère et moi, qui aurions voulu notre fille moins brillante peut-être, mais encore plus parfaite. Nous ne nous rendions sans doute pas suffisamment compte des tentations contre lesquelles May avait à lutter; des assauts que devait repousser ce cœur ardent et passionné. N'y fait-elle pas allusion dans « Repentir » (p. 57) quand elle dit
Mon âme frémissait dans sa fierté rebelle. »
et dans De Torrente in Via (p. 58), alors qu’elle parle encore de sa jeune âme altière?
Admirée, adulée, gâtée comme était May, que de combats dut-elle livrer contre toutes velléités de vanité, tous sentiments d’orgueil! on s’en aperçoit quand, après avoir écrit « Vos Cheveux » (p. 34) qui, apparemment, n'étaient autres que les siens, elle recouvre pour toujours son miroir d’un voile, et quand, avant d’expirer et dans la crainte qu’on ne la trouve trop parfaite depuis « sa conversion finale », elle dit en sou-
ARE ane
riant tristement à sa mère émue jusqu'aux larmes : « Æélas! jusqu'à la fin je serai orgueilleuse : vous allez me trouver gentille... » |
« Telle âme généreuse se résout à endurer tout ce que Dieu voudra », disait un éminent prédicateur ($), mais ajoutait-1l : « Hélas! sous l’étreinte de la douleur les minutes semblent parfois des siècles. »
Il en fut autrement pour May, subitement sanctifiée et Roue d’un coup d’ailes sur les sommets de la perfection. |
« En possession de toutes ses facultés, écrit l’abbé rl RE elle était heureuse de souffrir pour unir Ses souffrances a se de Jésus-Christ et les rendre ainsi plus méritotres. »
« Êtes-vous heureux? nous disait-elle, difes-moi que vous lé 2 Moi, je suis heureuse, je Suis enchantée! »
Sa joie à la pensée de sa prochaine envolée vers le Ciel, dont, semble-t-il, par une grâce insigne, Dieu lui avait offert, comme à saint Paul, la vision : « C’est comme un voile pas tout à fait soulevé, murmurait-elle, mon corps me gêne, mon corps me gêne », cette joie ineffable n’avait d’égale que sa soif inouie de pénitence et de souffrance. « /e veux souffrir beaucoup, beaucoup, nous disait-elle, je suis s1 indigne de paraître devant Dieu. » Ou encore : « Que Dieu est bon, Il me permet de souffrir », et, écrit sa mère : « HA douleur était s1 atroce qu’elle se tordait à tomber de son lt.
Cette douleur AE ne s’apaisait qu'à la pensée de l’approche imminente de la mort.
À ceux qui furent les témoins bouleversés mais profondément édifiés de son martyre et de sa fin héroïque, il semble. bien que May, à ce moment, fut vraiment une sainte, que Dieu, dans les insondables desseins de sa Providence, voulut, sans doute avec raison, enlever de ce monde, arracher aux dangers et aux misères d’ici-bas et attirer de suite à Zu.
« Laissez partir la bien-aimée, Si Dieu la veut pour Lui tout seul. »
Comment, sans une intervention divine, expliquer cet :élan. indescriptible, dont parle sa mère, et cette explosion de Joie avec laquelle May accueillit, de ma propre bouche, l’annonce.
($\ Le Révérend Père Pinard de la Boullaye, dans /’Aufre Vie. (Retraite pascale de 1927 à Notre-Dame de Paris.) MURS
de sa dernière heure? Comment comprendre humainement ce sourire final et ses paroles suprêmes : « Jésus! Jésus! je vous aime, Venez, ouvrez vile, Vite. »
« De ma vie, écrit son confesseur, après une longue car- Fo d’aumônier, je n’ai vu Dieu intervenir d’une façon aussi sensible auprès d’une âme de quinze ans; un esprit d’éhte selon le monde est devenu une âme d'élite selon la grâce. »
Après un calvaire de quatre mois, cette fin si douloureuse mais en même temps si consolante aurait dû me faire accepter la croix avec la résignation chrétienne dont ma femme donnait l'exemple. J'aurais dû méditer ces paroles de notre enfant
mourante : « Je ne voudrais revivre pour rien au monde », ou encore : « /’az {ant aimé la vie et la nature, mais le Cuel vaut bien tout cela. » J'aurais dû me dire que Dieu sait ce
qu'il fait, quand il nous ravit dans la fleur de sa jeunesse un être prédestiné, pour l’arracher aux tristesses et quelquefois aux fautes d’une trop longue existence en assurant son bonheur immédiat. ... Hélas! Auprès de la tombe de May, terrassé par la douleur puis accablé par la maladie et parfois révolté, je ne savais que répéter comme Vzctor Hugo, après la mort de sa fille dans ce même V{lequier .:
Seigneur, est-il utile à vos desseins sans nombre Que des êtres charmants y ? , . b S'en aillent emportés par le tourbillon sombre Des noirs événements? »
Et c’est bien plus tard seulement, que j'ai pu penser comme le poëte et dire enfin avec lui :
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire, Je vous porte apaisé Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire Que vous avez brisé. »
Et si maintenant, au cours de cette triste période de l’occupation et malgré tant d’épreuves et de deuils, j'ai retrouvé, Dieu aidant, le calme de l’esprit avec la paix de l’âme, je le dois peut-être à la céleste intercession de l'enfant que je n'hésite plus à prier, moi aussi, et à la méditation de maintes pensées éparses dans les œuvres de May, dont j'ai voulu présenter un choix dans ce livre; j’en termine la dernière page,
à la veille du trente-troisième anniversaire de sa mort, au moQment où le départ de nos indésirables hôtes va me permettre enfin de le livrer à l’impression.
Ce livre, Je le dédie à mes petits-enfants ($).
En lisant les vers et les récits de la jeune tante qu’ils n’ont point connue, mais dont ils entendirent plus d’une fois parler, puissent-ils y puiser de généreuses inspirations, y apprendre le culte des ancêtres, de la famille et de la patrie, y glaner de nobles pensées, y trouver l’amour du vrai, du beau, du bien, de l’Idéal, ainsi que parle May, et de Dieu en un mot, en disant avec elle dans /es Argonautes (p. 22)
« Je mets ma barque à flot, sans crainte, à la mer haute, Et Je pars en chantant conquérir l’/déal. »
ou dans le Convive (p. 26)
« Entrez! Voici mon cœur ouvert à deux battants, Puisez à mon bonheur et repartez contents. »
ou dans les Aieux CDS
« Avec des fleurs au casque on vous voyait combattre, La chanson à la lèvre on vous a vus mourir!
Avec Dieu dans mon cœur et votre souvenir,
Tout comme vous pour Lui, je saurai bien me battre — Vous fûtes le passé, je serai l’avenir! »
ou dans Zumière (p. 45) en redisant ces vers qui résument toute sa pensée :
« Mon âme, toute chose est belle Que tu contemples au soleil, Ouvre donc les yeux et sois pure, Et, cherchant l’/déal partout,
Vois dans l’art et dans la nature DIEU —— Soleil illuminant tout. »
Veuillez enfin, chers enfants et vous aussi parents, amis,
($) Edith, Eliane et Aymar de Lastours; Elisabeth, Nicole et Béatrice d’'Acher de Montgascon, et ce petit Alain-Marie-Just, qui vient de naître fort à propos pour perpétuer un nom, que seul, avec mon fils unique, je porte encore et qui, sans cet enfant, allait s’éteindre.