‹ Le livre de MayChapitre 66 sur 96 · OO TS · texte numérisé non relu

OO TS

propos de May » qu’on pourra lire au chapitre G. Le ha de May opéra-t-il de même sur le vieux cocher qui nous conduisit aux grottes de Dargilan? Toujours est-1l que lui aussi, descendant de son siège, alla lui cueillir un bouquet de ce chèvrefeuille rouge qui, avec l’odorante lavande mauve, embaume, en l’égayant un peu, l’aride plateau du Causse Noir. Puis, pressé par les questions de May et mis en confiance par sa grace, le brave homme lui conta les légendes du pays, entre autres l’extraordinaire et véridique histoire du dernier propriétaire de ce Château Lacaze, transformé en « hostellerie » où nous venions Justement de passer la nuit. Déjà excitée par une promenade au clair de lune dans les galeries de cette antique demeure, qu’elle avait parcourue seule, avec son cran habituel, sans crainte des revenants ou des chats-huants, des chauves-souris ou des voleurs, l’imagination de May fut exaltée au plus haut point par cette étrange et sombre histoire du seigneur assassin et dément, puis “repentant et pénitent, qui lui inspira le romanesque et dramatique récit qu’elle appela « Zisoun de Sauveterre ».

Tout cela, néanmoins, n’empêchait pas May d’être une fille alerte et gaie et douée en voyage d’un solide appétit, qui lui permettait d'apprécier à son prix un bon repas et de jouir de plaisirs moins esthétiques et plus matériels. C’est ainsi qu'après une poétique description de Rocamadour, elle n’ouble pas de noter le plantureux menu — on le dirait maintenant fo7midable — dont elle fut régalée dans un modeste hôtel de Brive-la-Gaillarde (27) point terminus de notre voyage. « Je n'ai jamais diné comme là, écrit Way dans son journal : bouil-. lon, petits caissons (28), truite saumonée, haricots, pâté de foie gras (!) poulet, salade, fruits, gâteaux et ZLacryma oh (CH le tout pour 2 du 50 (20).

Quoi qu’il en soit, tout agitée encore des souvenirs de son

voyage, et dès son retour à Valequier, May écrivait d’une

traite les pages de sa « Zisoun » que termine un Pater en langue d'Oc, cette langue qu’elle s'était mise à aimer et même à parler un peu, après avoir lu des poésies de Vermenouze, que lui avait données une de ses maîtresses de l’Institut de la Madeleine, amie ou parente de cet auteur auvergnat. : fe En même temps elle écrivait les pièces de vers datées d’août à octobre 1010, qui comptent, il me semble, parmi ses meilleures (pp. 28 à 36), depuis la Belle au Bois Dormant jusqu'à

pan A AE PAU ne

l’Ayrrivée où l’on sent son « âme frémissante » dans l’attente de la visite de je ne sais plus quelle « meilleure amie »; puis elle s’amusait à composer ses trois pastiches à la manière de Mueterlinck (pp. 37 à 39) et probablement aussi quelques-uns des vers, épars dans des cahiers de brouillons ou des feuilles détachées, et classés dans la deuxième partie (les Non Envoyés) de Fleurs du Ciel jusqu’à ce Pardon (pp. 61 à 69) où elle exprime avec tant de délicatesse son repentir d’avoir fait à une amie une blessure involontaire.

De la même époque et sous ce titre Souvenirs de l'escalier datent aussi deux récits la Méduse et la Branche (voir chapitre H) qui dévoilent certains côtés du caractère de May, ses emballements plus ou moins justifiés pour ou contre certaines personnes et qui constituent de curieux aperçus de psychologie enfantine et même féminine.

Enfin, une composition anglaise, à la fin du chapitre H,

montrera qu’elle était vraiment, vers 13 ou 14 ans, une bonne

élève de sa mère son excellent professeur. Ce ‘devoir; non daté, qui lui fut rendu avec la note 17 sur 20, la meilleure que donnait une maîtresse assez sévère, est signé simplement « May » comme presque tout ce qu’elle écrivait.

Elle ne signait jamais Way d'Acher de Montgascon, c'était beaucoup trop long, mais quelquefois Way d'A. M. ou May d’Acher, ce vieux nom qu’elle affectionnait parce qu’il avait été (dit-on) celui de Pierre l’'Hermite (?); mais le plus souvent elle sionait Âay, tout court, ce diminutif printanier du prénom de Marie qui lui convenait si bien et sous lequel chacun la con-

naïissait.

À la rentrée des classes en octobre 1910, comme elle devait

préparer le baccalauréat latin-langues, elle voulut surtout, l’an-

glais et l’allemand lui étant déjà familiers, travailler le latin, qui était enseigné à son cours par un professeur de la classe de première du Lycée Condorcet. Ce maître, grave et sérieux, moins brillant que le toujours jeune professeur de littérature française, qui « #issofinait » si bien, convenait davantage à May. On sait déjà qu’il avait apprécié sa traduction en vers d’un passage de Virgile, devoir ou composition dont je n'ai pas retrouvé trace, mais dont la lecture, paraît-il, avait été faite par le bon professeur et proposée comme modèle à ses rhé-

thoriciens. Par contre, les cahiers de May contiennent plusieurs traductions ou adaptations, datant de l’automne 1010, de son cher Rudyard Kipling, l’auteur anglais qu’elle préférait (voir la Chanson de la Femme Danoise, p. 40, et Deux Vaisseaux dans la Nuit, p. 42), ainsi que T'aisez-vous! Taisez-vous! (voir p. 41), ébauche probable due à la même source d’inspiration.

A la fin de cette année, elle écrivit encore Mois d'Enfant (p. 44), pour une. petite cousine et Zumière (p. 45), dont la genèse a été racontée dans la préface.

Après l’heureuse année 1910 si bien remplie, et que vient couronner lumière, cet hymne enthousiaste à l’Art, à la Nature, à l’Idéal, à Dieu... cet appel vibrant et Joyeux malgré une allu-. sion finale à la souffrance, après 1010, l’année 1911 paraît encore débuter favorablement... Et pourtant quel étrange pressentiment semble hanter l’esprit de Way. Dans sa déclaration si noble et si touchante À ceux que j'aime à la veille de mes quinëe ans (p. 47) qu’elle remet à ses parents le 24 janvier, à. côté de ces:vers.i

Je sais que mon enfance eut à peine assez d'ombre . Pour me faire entrevoir la clarté du bonheur

fl 3 / . . , D à n’écrit-elle pas, comme si elle prévoyait ses souffrances et sa mort ?

Je sais que l’avenir peut-être sera sombre ; Je sais qu’il faut lutter en un duel terrible; Mais on n'est pas vaincu quand on meurt au combat!

| En février elle n’écrit qu’u un sonnet : Réveries (p. 48) que lui avait demandé son amie, la plus jeune fille de l’académicien René Bazin, notre excellent voisin, et Deux Projets (p°140) de Préfaces aux Vers que de plusieurs côtés on la pressait de publier : elle n’avait d’ailleurs nulle envie de faire connaître ses Primevères, fleurs modestes et printanières, dont elle aurait donné le nom à ces essais poétiques, auxquels elle attachait beaucoup moins d’importance que quelques-unes de ses maïtresses ou de ses jeunes amies. Elle ne tenait pas à briller, elle ne recherchait pas les compliments; « quand on m'en fait un peu trop, je crois toujours qu'on se fiche de mot, » disat-lle

en riant; mais, si on la poussait en avant, ignorant la timidité, elle se laissait faire sans façon et tout naturellement, pour ne désobliger personne, — lorsqu’1l fallait rendre service. C’est pourquoi, grâce à sa simplicité innée et à sa réelle modestie, May suscitait rarement l’envie ou la Jalousie : elle ne comptait guère que des amies. Combien, depuis la mort de notre enfant, m'ont déclaré : « C’éfait notre meilleure amie » que l’on chérissait et admirait en même temps. A l’une de ses cousines, son aînée, mère aujourd’hui d’une nombreuse famille et qui me parlait d’elle, je demandais récemment : « Mais qu’aviesvous donc. de si intéressant à raconter el pourquoi caustez-VOus avec tant d'animation, vous el vos SŒ@urs, quand vous étiez avec ma fille? »

« Az! c'est May surtout qui parlait, me répondit-elle, et nous l’écoutions…. elle nous était tellement supérieure! »

De la confiance singulière qu’elle inspirait parfois, de l’ascendant extraordinaire qu’elle exerçait sur des camarades souvent plus âgées, l’une d’elles, plusieurs années après sa mort, me donnait encore la preuve en me disant un jour : « Dans les moments difficiles, dans les circonstances critiques de ma vie, je pense toujours à May; je me demande : que m’aurait-elle conseillé? Alors je la consulte en esprit, et je la prie de m'éclairer. »

Elle était donc en plein développement . physique et intellectuel quand, à la suite d’une légère indisposition, on décida de lui enlever les amygdales, ce qui avait déja fort bien réussi à son frère et à sa sœur. C’est pourtant à la suite de cette 1ntervention banale, que la santé de May subit une première atteinte. C’est à ce moment aussi que cette fille si vaillante, et nullement troublée par la vue du sang versé après l’opération, mais agitée, hantée par je ne sais quel sombre présage, c’est alors qu’elle écrivit, six mois avant sa mort, cette Chanson pour la dernière Heure (pp. 50 et 51) où revient quatre fois, comme un hallucinant et obsédant refrain, ce vers

Laissez partir la bien-aimée.

On ne meurt jamais au Printemps

disait un autre vers de cette angoissante Chanson et ce ne fut, en effet, qu’à la fin de l'été, que s’envola l’âme de May.

Mais comment, encore une fois, comment retenir nos. larmes en lisant cette émouvante et prophétique Chanson où elle te

Laissez partir la bien-aimée

S2 Dieu la veut pour Lui tout seul Et que la brise parfumée

Vienne caresser son linceul.

cette Chanson où, comme dans une singulière et pathétique vision, elle semble décrire à l’avance les circonstances et jusqu'aux moindres détails de sa mort : cette chambre de VzZlequier, où son Lt d’agomisante, auprès de la fenétre ouverte sur un parterre fleuri, était, comme dans sa Chanson, embaumé par la brise qui venait caresser son linceul.

Cependant, les congés de Pâques approchant, les études de May furent interrompues, pour peu de temps, pensait-elle, et nous le pensions avec elle, car sa hâte était grande de retourner au cours, afin de préparer ses examens de baccalauréat.

Ses études furent hélas! arrêtées pour toujours.

En attendant, je conduisis May et sa sœur Thérèse au chàteau de Savigny où ma bonne grand’mère, la comtesse de la Loyère, âgée de près de 90 ans, marraine de ma seconde file, m'avait depuis Jongtemps demandé de lui amener sa jeune fil leule « la musicienne », aimsi que sa sœur aînée « Pernfantpoëtle » qu’elle désirait mieux connaître.

Nous devions donc arriver tous les trois chez grand’ mère, pour la Semaine Sainte, et demeurer à Savigny jusqu'à Ia rentrée des classes, après la semaine de Pâques. Tout cela enchantait 7'kérèse, dont c'était le premier voyage, et May était ravie à la pensée de voir son arrière-crand’mère dans ce vieux château Bourguignon, où j'ai passé une partie de mon enfance, où est née ma sœur Marika (30) et dont elle avait si souvent entendu parler par sa tante et par moi.

Ce fut déjà pour mes filles et surtout pour May une véritable joie quand on aperçut au loin les grosses tours de Savigny, puis le pont-levis moyen-âgeux et les fossés, où de jolis daims. couraient après les marrons que les enfants S ’amusaient. à leur lancer.

Et l’enchantement redoubla quand, en sautant de l'antique.

2" ROO UE

COUPÉ qui nous amenait à la gare de Beaune, nous fûmes reçus à bras ouverts par la vieille petite dame, un peu sourde et presque aveugle, mais qui fit aussitôt la conquête de Way, suspendue à ses lèvres pour écouter ses histoires du temps passé, les faits et gestes des ancêtres, que leurs descendantes lui redemandaient, attentives et jamais lasses de les entendre. Cela ne laissait pas également de charmer grand’mère, qui trouvait naturellement ses arrière-petites-filles tout à fait délicieuses et vraiment bien intelligentes.

Pendant la Semaine Sainte, puis pendant les fêtes de Pâques, en dehors des offices que nous tenions, pour le bon exemple, à suivre de notre mieux dans cette sombre et froide église d’un pays assez peu religieux, où l’affluence des fidèles était des plus clairsemées, mes filles devaient surtout se reposer, ce dont May avait assurément besoin. Elle ne cherchait pas, d’ailleurs, des distractions plus agitées dans une demeure dont les plus jeunes habitants étaient pour le moins sexagénaires, car les domestiques, maître d’hôtel, cocher, femme de chambre, cuisimière, n’avaient pas changé depuis plus de quarante ans, et tout le personnel était resté le même que dans mon enfance et continuait à m'appeler. « Monsieur Just ». Quant aux visites que recevait grand’mère, elles se bornaient en général à celles du curé, des bonnes sœurs, de quelques dames de l’endroit, contemporaines de la châtelaine, et d’un vieil original de Beaune, négociant ou courtier en vins, qui, durant plus de vingt ans, se rendit chaque dimanche au chàteau de Savigny, pour y copier au pastel le portrait, peint par Largillière (31), d’une aïeule, dont il était tombé platoniquement mais éperdument amoureux.

Tout cela n’était certainement pas très ot pour deux filles dont l’une venait d’avoir quinze ans et dont l’autre n’en avait pas encore douze. Mais le temps n’était pas favorable aux longues promenades. Il y avait dans la bibliothèque de nombreux livres pour s'occuper et se distraire, enfin Thérèse avait dans un salon trouvé un piano qui suffisait à son bonheur. Quant à May, son esprit romanesque et ses sentiments poétiques avaient été excités, tantôt ‘par ses explorations dans les vastes salons solitaires et les galeries à peu près abandonnées,

(1) Car on se tenait dans l’appartement privé de grand’mère, petit château enclavé dans le grand.

‘ountog-soj-AuSIARS 9p nva}EU9 np SPSSOF ST

‘ountag-So-AuStarS 9p nveojeuyo 27

tantôt par ses excursions dans les caves souterraines, où le régisseur, qu’elle amusait par ses questions et dont elle était bien vite devenue l’amie, lui faisait déguster dans un gobelet ou tastevin d'argent une larme de cet excellent vin de Vergelesses, léger et parfumé, qu’elle savait parfaitement apprécier

Ce vieux vin Bourguignon sentant la violette

auquel il est fait allusion dans Ze Convive (p. 26).

Enfin et surtout l’imagination toujours en éveil de May était alimentée par ses interminables entretiéns avec la bonne arrière-grand’mère, qui ravivait chez la jeune fille « déjà femme, encore enfant », le culte des aïeux qu’elles professaient toutes deux.

Aussi bien de ce court séjour d’une quinzaine, du 10 au 26 avril 1011, passée au château de Saviony, datent les poésies intitulées Savigny, Au vieux portrait de Largilhière, Aux Aïeux (pp. 52 à 56). Mais à la même époque, fait singulière ment troublant et que rien dans l'attitude de May n’aurait pu faire prévoir, elle écrivait ce Repentir (p. 57) et De Torrente in Via (p. 58) deux morceaux signés et datés de Pâques 1011, et sans doute inspirés par les prières de la Semaine Sainte et les Psaumes, où elle s’écrie, parlant à Jésus, son Sauveur :

Comme un vase, entre mes bras, Je vous porte mon cœur las...

Il exhale un parfum triste.

Je vous l’offre, Ô mon Sauveur!

J'ai des larmes plein le cœur Et je comprends le Psalmiste.

D'autres vers cueillis dans des cahiers de brouillons ou sur des feuilles volantes, sans date ni signature, ont dû être composés pendant ou aussitôt après notre séjour à Savgny.

Ce sont

David (p: on poëme inachevé où elle dit : \

Mais voici que d’enfant je deviens un soldat ; Mon adversaire, à moi, c’est la vie, invincible.

Je vais mourir bientôt ‘dans ce duel terrible :

Mais on n’est pas vaincu quand on ROSE au combat.

er TON

Malbrough (P. 71), son dernier sonnet, où l’on trouve: ce vers :

Voyez la mort en face et ne la craignez pas

et qui finit ainsi :

Adieu Malbrough, adieu... Vous ne reviendrez pas! ..

et Qu'est-ce qui passe 101 st tard, qui se termine par ce funèbre son de cloche :

Qu'est-ce qui passe 1c1 si tard?

« C’est Moi, la Mort, ouvre ta porte. »

« Je ne frappe pas au hasard : »

« Ouvre! » — Au matin elle était morte...

enhn cette déchirante complainte (p. 73) dont le titre O4/ vous qui restez, c’est vous que je plains. revient à chaque strophe, comme une hallucinante obsession.

Pensait-elle donc à cette mort menaçante et prochaine. dont elle avait comme la hantise, l’enfant-poëte, la jeune fille bienaimée qui, de retour à Paris, ne fut pas, selon l’avis des médecins, en état de reprendre ses études, et qui dut bientôt s’aliter, atteinte d’une congestion pulmonaire, jusqu’au jour où nous pûmes la transporter en ambulance automobile à la campagne, dans ce Vzlequier qu’elle aimait tant et où elle comptait bien guérir.

Car elle tenait à la vie et ne désirait nullement mourir, celle qui déclarait à ses parents (p. 47) à la veille de ses quinze ans :

« Me voici donc debout, au seuil de l'existence, Avec tout l’Idéal et l'Espoir devant moi; Malgré toute la peine et toute la souffrance,

Je regarde la vie en face et sans émoti. »

Oui, May tenait malgré tout à la vie. Après son succès dans les Femmes Savantes, elle rêvait même de jouer de nouveau la comédie : un rôle surtout la tentait, celui de Gringoire dans la pièce de Théodore de Banville, encore un rôle en travesti, qui, mince et fine comme elle était, lui convenait physiquement et qui lui plaisait par son côté poétique et chevas leresque (32).

Et moi j'aurais bien volontiers accédé aux désire de ma

SC HMRSESS

fille chérie, si la maladie et la mort n’étaient venues mettre fin de

à ce rêve comme à tant d’autres.

Mais je veux maintenant laisser la parole à sa mère d’abord, puis à l'abbé An/hiaume, qui fut le confesseur de May pendant sa douloureuse maladie et l’assista au moment de sa mort (33). Cet excellent prêtre avait vu naître May, qui dès sa petite enfance aimait entendre la messe qu'il disait chaque matin à la chapelle du château ($) et qui, plus tard, à défaut de servant, la répondait même parfois à sa très grande Joie. Le bon abbé connaissait et appréciait les qualités de May, sans pourtant se dissimuler ses défauts. On verra dans les notes qu'il rédigea peu de temps après le décès de notre enfant et particulièrement dans l’émouvant récit qu’il a donné de ses dermiers moments, combien 1l fut édifié mais en même temps surpris par l'extraordinaire revirement qui se produisit dans l’âme de May, le 8 septembre, cinq jours avant sa mort. Cette transformation subite, 1l n’hésitait pas, toute proportion gardée, à la comparer à la Conversion de saint Paul, ainsi qu'il me l’a répété plus d’une fois dans la suite.

Dans le récit, que ma femme eut la force d’écrire peu de. temps après la mort de notre chère fille, on trouvera surtout une description exacte mais pieusement fidèle de ses derniers jours. J'aurais été, pour ma part, bien incapable alors de rassembler d’aussi déchirants souvenirs. Je me rappelle seulement les souffrances atroces de May, dont l’état, malgré tous nos soins, empirait de jour en jour. Je me rappelle ses rares instants de répit, où elle s’efforçait encore de trouver une distraction à ses douleurs en me demandant de lui faire quelques lectures, ou bien en écoutant sa sœur lui Jouer les morceaux de Chopin qu’elle préférait ou bien improviser pour elle au piano. Je me rappelle surtout ce moment où, prise de je ne sais quelle inquiétude mortelle, elle me demanda, angoissée : C Croyez-vous, papa, que Dieu pourra jamais me pardonner? » Et je vois encore son pâle visage tout à coup rasséréné, quand, heureusement inspiré, je lui dis de songer au bon larron et à la miséricorde divine. Je me rappelle encore, le matin même de sa

($) Voir la photographie de cette chapelle où le corps de May fut déposé avant d’être transféré au cimetière Montmartre, dans la tombe des La Tour Maubourg, ou elle repose auprès de sa bonne maman.

; mn lai

‘19IND9TITA 9p nuoyego np ajjodego

mort, lui avoir lu, sur sa demande, le récit de la Passion, celui

de saint Matthieu, avait-elle bien spécifié. Je me rappelle enfin que, peu avant d’expirer, elle m'interrogea très calme et résignée : « Est-ce pour ce soir? est-ce bien la fin? » Et comme je ne pus que lui répondre : « ow1/ » je me souviendra toujours du ton, où Je reconnaissais la gamine d'autrefois, et de l’expres-

sion de Joie avec laquelle elle s’écria : « Ouen chance! Quelle chance! »

M MXEADIE ET, LA MORT: DEY MAV

Récit de sa mère

Pendant les quatre mois de sa maladie, qui la condamnait à une inaction absolue et minait ses forces chaque jour, son : énergie physique et morale ne se démentit, pas un instant. Elle ne perdait pas l'espoir de guérir et faisait sans cesse des projets d’avenir.

Par un effort de sa volonté, qui était extrême, elle domptait ses regrets de ne pouvoir jouir de son indépendance comme Jadis et savait vaincre ses moments de découragement par son désir ardent de vivre.

, Comme on lui répétait la parole de sa jeune sœur Edith ($) au sujet de la mort : « /e regarderais la terre et je dirais : le ciel vaut mieux, » elle répliqua vivement : « Azk/ bien! ce n’est pas mot qui dirais ça! j'aime trop la vie. » Elle l’aimait en effet avec toute la fougue de son ardente nature si peu angélique.. Parfois elle recevait la Sainte Communion, mais la ferveur, le recueillement intérieur étaient peu sensibles. Son impétuosité se manifestait par de l’impatience envers ceux qui la soignaient, la sœur garde-malade surtout, qui n’osait guère l’entretenir de piété par crainte d’être rebutée. « Elle m'ennuie à me parler tout le temps de Dieu, cela me met dans le noir. »

Son père lu ayant proposé de se confesser, elle répondit une fois : « Pourquoi faire? Je n'ai rien à dire! »

Pourtant elle offrait ses souffrances à Dieu, les acceptant

($) +en 1932 religieuse bénédictine à l’Abbaye de Jouarre.

ie) 115 —

pour Lui, mais cela fait, elle comptait bien guérir, lisait, do. dait et ne pensait jamais à l'éventualité de la mort. Rien ne

lui causait plus de peine que la question de ses vers, qu ‘ele ? aimait tant et ne pouvait plus faire. Le 8 septembre elle. futi

prise d’anÿoisses indescriptibles qui ne firent qu'augmenter tout le jour : il lui semblait qu’elle devenait folle. Elle demanda M. l'Abbé à demeure dans la maison. Il vint... elle ne lui parla que de ses vers! L’angoisse continua en s’accroissant encore. Elle était dehors, on la rentra.

Pour la deuxième fois M. l’Abbé revint près d'elle. Elle

s’ouvrit à lui et désira qu’on lui apportât la Sainte Commu-

nion, ce qui fut fait.

Alors elle. ne cessa de réclamer les derniers sacrements. On promit de les lui donner dans la soirée.

— « Tout de suite, tout de suite, » supphait-elle. Il était cinq heures de l’après-midi.

Une syncope parut à craindre; on la remonta dans sa

chambre. Aussitôt couchée elle se ranima et reçut l'Extrême- :

Onction avec une grande piété, exigeant qu’on lui traduise ensuite, malgré sa fatigue, les prières en français.

Elle désira voir les domestiques et leur dit adieu, pensant qu’elle allait trépasser; elle fit ses recommandations à son père, sa mère et sa sœur, demanda pardon à tous. À partir de ce moment, touchée visiblement par la grâce, une seule pensée, un seul désir l’envahirent tout entière : réparer ses torts envers la sœur et envers tous, abdiquer toute volonté propre et faire pénitence en souffrant.

Le lendemain, samedi O septembre, portée sur la terrasse,

elle demanda à sa mère : « Maman! que pensez-vous? Croyez- VOUS que je vais vraiment mourir? » .… « À moins d'un miracle, je le crois, mon enfant. » .… « Alors, c’est bien! j'ai compris;

je Suis très contente! »

Eie jour suivant, dimanche 10 septembre, elle ne se leva pas et la Journée se passa à lui lire des prières et à élever son âme vers Dieu. Elle parla intimement à ses parents et à sa sœur Thérèse à qui elle confia le soin de consoler plus tard son père et sa mère. Elle avait déjà écrit son testament; elle pria ses parents de le lire et avec eux y changea certaines choses quant aux souvenirs qu’elle laissait à différentes personnes.

Tous les soirs elle demandait et recevait le Saint Viatique

LRO

avec la plus grande ferveur et se. confessait chaque fois auparavant, ce qui, autrefois, n’était nullement dans ses idées.

Elle disait : « Je veux souffrir beaucoup, beaucoup, je suis st indigne de paraître devant Dieu! Je n'ait agt que par orgueil, j'a critiqué les choses saintes. Mon Dieu! que je vous aime! que vous êtes bon! J'ai tant aimé la vie, la nature; le Ciel vaut bien tout cela! »

Elle ne quittait plus son cruciñx qu’elle baisait sans cesse avec amour, elle demandait toujours si la mort viendrait sûrement, elle la désirait tant!

Le lundi matin, 11 septembre, elle dit à sa mère : « Z/ 7.4 une chose qui m ’embête; je me sens mieux. Je ne vais pas £Uérir, n'est-ce pas? Je ne voudrais revivre pour rien au monde... Vous ne pouvez pas comprendre! » Et comme on lui parlait de ses vers, qu’on les ferait imprimer

Tout cela ce sont des bêtises... Je ne comprenais pas! »

Chaque jour il fallait lui lire la Passion de Notre Seigneur et des prières. | . À mesure que le temps s’écoulait elle devenait plus joyeuse. . Si on lui demandait comment elle allait, toujours elle répondait : « Je suis enchantée! » ou si elle souffrait : « Qe Dieu est bon, Il me permet de souffrir! » « Croyez-vous que Dieu puisse jamais me pardonner? » Son père lui rappela le box larron; cette pensée l’apaisa, tant elle avait compris l’offense faite à Dieu quand nous péchons même légèrement.

« Je voudrais tant penser au jugement de Dieu, mais je ne sais pas pourquoi, malgré moi, je suis entraînée Vers sa miséricorde. »

« Je ne veux pas le Ciel pour le Ciel, je le veux pour ne plus offenser Dieu. »

« Hélas! jusqu'à la fin je serai orgueilleuse; vous allez me {rouver gentille! »

Et s'adressant à ses parents : « Æzes-vous heureux? ditesmot que vous l’êtes; moi je suis si heureuse » et elle prononçait . ces mots avec l’ardeur qu’elle mettait à toutes choses.

Sans cesse elle demandait : « Sera-ce bientôt? Priez, priez pour cela! »

Le lundi 11 on poussa son lit contre la fenêtre ouverte d’où il ne bougea plus. Elle entretint sa mère pendant plusieurs

“heures de différentes choses de famille. Le mardi 12 on lui Jut

presque toute la matinée et dans la Journée elle reposa beaucoup. Elle voulut regarder encore une image d’une Vrerge de Bofticelli qu’elle aimait; elle la contempla un instant puis la rendit en disant : « Ce ess plus ça! »

Le mercredi matin 13 septembre elle pria son père de lui lire

le 12° chapitre de la 2° Épitre de saint Paul aux Corinthiens où

l’Apôtre raconte qu’il a été transporté au troisième ciel; après cette lecture elle dit deux fois : « Les Épitres de saint Paul, on ne les connaît pas assez. » Puis elle voulut qu'on lu lise la Passion de Notre Seigneur selon saint en A un moment elle interrompit son père par ces mots : « L’abandon

de Notre Seigneur sur la Croix, si vous saviez... C'étau

horrible. »

La

Le soir venu, comme elle allait recevoir la Sainte Commu-

nion ainsi que d’habitude, elle ne le put pas, prise d’une douleur de côté si atroce qu’elle se tordait à tomber de son lit. Elle ne

cessait de murmurer : « Mon Dieu! merci, merci, je vous aime, .

encore merci! »

Une piqûre de morphine la calma, sans la soulager beaucoup; elle put cependant recevoir son Dieu. Rien ne faisait supposer que la fin approchait. Comme sa mère lui demandait si elle ne ressentait plus d’angoisses : « Mon! mais c’étaut effroyable! Dieu vous en préserve : c'était l'enfer! » et son visage en exprimait l’horreur.

Vers 10 h. 30 elle appela encore tous les domestiques, leur serra la main et remercia chacun d’eux.

Elle désirait qu’on fasse des invocations à Dieu et faisait elle-même des actes incessants de désir et d'amour. Sa mère lui ayant demandé ce qu’elle sentait : « C’est comme un voile

pas tout à fait soulevé... je voudrais... je voudrais... mon corps

me gêne, mon corps me gêne! » Vers onze heures elle demanda ‘Encore : Fi ce pour ce soir? Je le voudrais tant! » On lui répondit : (Oui! » e avec un élan et une Joie indescriptibles hé s’écria : « Quelle chance! quelle chance! » Elle bénit son père et sa ue On lut les prières des en puis elle réclama le cantique de sa Première Communion « Mon bien-aimé ne paraît pas éncore ». Aux mots « #07 cœur est

prêt » : Monsieur l'Abbé, soupira-t-elle, est-ce vrai? » Et

sur la réponse affirmative elle inclina la tête et sourit. L’heure

Re ei us

sonna : « Æst-ce minuit? » .…. « Jésus, Jésus, je vous aime! Mon bien-aimé, je vous aime, venez, ouvrez, vite, vite! ». À minuit moins dix elle était entre les bras de Dieu!

La fenêtre était grande ouverte et sur son lit il y avait des roses comme dans son « Pantoum » ($).

($) C’est ainsi que May appelait sa Chanson pour la Dernière Heure (p. 50 et 51) écrite sur le modèle des poëmes extrême-orientaux ou Pantoums Malais, de Leconte de Lisle.

Page 1