RIDEAU
DEVOIR DE SINPE
LA MORT DU GRENADIER May.
C’est sous la tente d’un colonel que je repose, bandé, enveloppé de linges, grelottant la fièvre. Je suis le héros du jour. Blessé à Moscou, blessé à Wiasma, blessé à Krasnoé, je ne suis plus qu'une large plaie. Je ne sers à rien; j'encombre. J’ai demandé qu’on m’achève; on ne veut pas. Et pourtant 1ls savent bien que je vais mourir. Souffrir un peu plus, un peu moins. Dites-leur bien à tous, au pays, que j’ai suivi l'Empereur e tout. À Smorgoni, Lé nous ia dit adieu. J'étais au premier rang des grenadiers avec mon bras en écharpe, ma tête mu-
tilée. .… « Quel 4ge? » a dit Napoléon en s’arrêtant près de moi. — « Vingt-trois ans, sire. » —= « Des campagnes? — « Espagne et Italie. » — « Soldat? » — « Caporal. » — « Caporal.
quand on a deux campagnes et un bras de moins! Allons donc! Tu demanderas au maréchal Bessières ton brevet de lieutenant. » Puis, détachant sa croix : « C’est la dernière que je donne, murmura-t-1l. ÀAw moins c'est un brave qui l'aura méritée. » Je n'ai rien dit, mais deux grosses larmes ont rempli mes yeux. Et tout en s’éloignant, le Petit Caporal passa le revers de sa main sur les siens. On lui amena son cheval préféré. Sa garde de cinquante officiers l’entourait. Les tambours battirent la charge, les canons tonnèrent. Au fond des tentes entrouvertes, on voyait les blessés qui se soulevaient lentement et qui tendaient les bras vers lui en criant : « Reste/ Reste! » Il monta en selle. Sur ses joues, les larmes gelaient. Quand il fut. assis, le maréchal Poniatowski lui tendit un verre de Bourgogne. Il but le coup de l’étrier, et, soudain, l'officier en tête
de la petite troupe d'élite déploya l’aigle. Un signal. Et, à fond de train, les chevaux partirent soulevant la poussière neigeuse, blanche à des places, rouge à d’autres. Bientôt on ne vit plus qu’un point noir dans l’immensité. L’écho des sabots s’éteignit. Et comme pour pleurer la mort de l’Espérance, la neige se mit à tomber en flocons lourds, pressés, réguliers. Parfois, la rafale les faisait onduler au loin, parfois le vent nous les jetait à la face. Dans les bivouacs, des révoltes éclataient
« C’est lâche, disaient des voix, 4}! nous a trahis, abandonnés; c'est lâche! lâche!!! Il nous laisse mourir de froid, sans pain, sans Secours! » Tout cela mêlé à des râles de douleur, à des plaintes, à des gémissements. De temps en temps, un cri soudain dans le silence... un blessé expirait. Au loin les grands glaciers se redisaient, l’un à l’autre, de moins en moins fort
« Napoléon, assez de guerres... Napoléon, assez de sang! »
Je me couchai de tout mon long sur la terre, pris d’une lassitude infinie... Les blancs flocons faisaient un tapis moelleux. Et silencieusement, la neige s’amoncelait sur moi de plus en plus, encore plus, toujours plus... Il'me semblait reposer sur les couëttes du lit paternel. J'avais chaud et me sentais fatigué. Je perdis la notion de tout.
Quand je me réveillai, j'étais ici, dans la tente du colonel. Et je vais mourir... Je vais mourir! Mais c’est affreux de s’en aller comme cela, dans l’ombre, comme un chien! Ah! pourquoi n'être pas tombé là-bas en Italie, avec Murat, au grand soleil, dans l’ivresse du combat, la griserie du bruit, épée aux dents, pistolets aux poings, sous l’œil de l’Empereur! Non, c'est fini. Je vais mourir. Je demande, lorsque je serai trépassé, que mon corps soit enterré en France, qu’à ma poitrine on mette ma croix, la croix de l’Empereur! À mon bras, qu’on attache mon fusil. Que sur la pierre on grave un aigle surmonté de ces mots : Grenadier de la Garde.
Que mon Empereur sur mes os passe alors; Tambours, faites-vous entendre:
Armé, je me lève et de terre je sors,
J'ai mon Empereur à défendre.
DENVOIR DE SLVLE