‹ Le livre de MayChapitre 83 sur 96 · LA VILLE D'IS ET LA VIEILLE ANNPBAPE · texte numérisé non relu

LA VILLE D'IS ET LA VIEILLE ANNPBAPE

May.

Quand j'étais petite, et elle déjà vieille, elle me prenait sur ses genoux et me parlait des heures entières de la ville disparue qu’avaient connue ses aïeux. Ses yeux gris-verts, de la couleur des vagues bretonnes, brillaient, brillaient sous ses paupières ridées; ses lèvres frissonnaient; sa coiffe avait des ondulations frémissantes. Moi, j'étais prise du désir fou, immense, de voir aussi cette /s mystique qu’elle me dépeignait, et je lui demandais : « Dis, Annette, est-ce qu'on ne pourrait pas y aller en scaphandrier, dans ces espèces de grandes cloches, lu sais, qui vont sous l’eau? » Annette hochait la tête, douteuse.

Et je me promettais, dans le fond de mon cœur : « Quand je serai grande, j'irai à Is, en scaphandrier ». Puis après un silence : « Encore, donnes ». Elle ne se faisant guère pren!

Nous restions là, toutes deux, dans la grande lingerie dallée où le linge sortant de lessive répandait une odeur de savon frais. C'était en général après six heures, entre chien et loup, qu'Annette racontait ses légendes. Sous le soleil couchant, les pierres de la grande pièce devenaient le lit d’un ruisseau d’ Or, de pourpre ou d’améthystes liquides.

« On entend aussi, aux soirs d’automne, les damnés d’/s* qui gémissent sous l’eau. Quand la mer est affolée, des bruits d’écroulement résonnent, entre les coups de tonnerre; ce sont les derniers murs de la ville qui tombent. Dans ces soirs-là, les cloches de la cathédrale engloutie sonnent à toute volée et les marins, qui pêchent la sardine, se signent et font un détour pour ne pas se briser aux tours restées debout. Et un jour, j'ai vu moi-même /s. » J’écoutais, fascinée : « Oui, je l’ai vue. C'était en revenant d’une kermesse de Saint-Ligarek, avec. la

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mère. Et c'était le petit gars, /’Yvef, qui ramait, et j'étais à la barre. La nuit s’étoilait dans l’air chaud, d’un calme étonnant. La lune, à son premier quartier, semblait le bout blanc de l’ongle d’une main invisible. La mer chantait tout bas. Je conduisais la barque au hasard tout droit dans le sillage lumineux. Tout à coup /’Yvef me dit : « Nous sommes au-dessus d’Is. C’est le malheur! » Mais j'étais contente, et Je répondis : « Nous verrons peut-être la vieille cité. Tant mieux. » Au même instant le sillage de la proue s’élargit et la Zznotte entra dans une route lumineuse, transparente, à travers laquelle on voyait briller l’or atténué des dômes d’7s. Et nous vimes distinctément, sous le flot, des milliers de colonnes à demi brisées, qui faisaient dans l’eau des ombres bizarres, la vieille cathédrale au clocher de pierre, le château de la princesse qui pécha, avec sa grand’porte effondrée laissant échapper des flots d’émeraudes qu’emportaient les ondes. C’est le reflet de ces Joyaux qui donne à notre Atlantique bretonne sa couleur de vert si profond... Ce ne fut qu’une vision d’une secontle; la route se referma. ZL’'Yvef avait tout vu comme moi, mais jamais nous n’en avons parlé ensemble, car notre émotion a été trop: forte... »

Le soir était tombé. Dans la lingerie, par les fenêtres ouvertes, entraient des bouffées de brise chaude et des parfums de clématite et de menthe sauvages.

Annette se tut. Et je pensais, en regardant ses grands yeux clairs, qu’ils avaient gardé aussi un reflet des émeraudes d’/5/

Ne sentant plus le bercement de sa parole chantante, je regardais au loin dans la nuit, rêvant à la ville mystérieuse que je m’imaginais si vivement. La lune ressemblait à la coiffe blanche d’Axneïte, et je croyais reconnaître dans les ombres mouvantes les gestes larges dont la fille de la mer émaillait ses récits. Le bruit de la cascade qui pleurait, dans un rayon d'argent, balançait ma pensée d’enfant; il me semblait voir dans les feuilles de lierre, qui luisaient sous l’eau, les émeraudes du trésor perdu, et dans la grande futaie étrange, ses avenues de colonnades brisées... Je me Jjurais de faire le voyage de la cité d’autrefois, mon 2déal d'enfant...

Hélas! :l en fut de cet zZéal comme de tous les autres; je ne l’atteignis... gu’en réve!

MAY

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