LA MEDUSE
(Souvenirs de l’escalier)
C’est un vieux souvenir un peu triste.
J'avais quatorze ans et j'étais demi- -pensionnaire. Mon père aimait les poëtes et me lisait leurs vers. Je tenais de lui ce qu 1l y avait d’artiste en moi. Toute petite, il m'avait appris à aimer ce qui est beau.
Mais Je vivais toute la journée parmi des bureaux noirs et des figures banales et une chose me manquait : un peu de beauté, une Jolie personne pour reposer mes yeux une seconde, pour me rappeler mon /déal artistique.
C'était un sentiment à demi païen; je ne comprenais pas encore que toute chose vivante est belle, et plus que tout le pauvre petit crucifix de bois sur le mur.
J'attendais ce jour-là depuis longtemps, car nous devions avoir une nouvelle maîtresse pour la classe d’ ue et J'espérais.. dit
Toutes les vertes entraient dans la salle de cours. Moi, je m’arrêtai au milieu du grand escalier, pour voir la première celle qui allait venir. En me penchant sur la rampe je pouvais voir, en bas, la porte s'ouvrir. Mon cœur battait. Tout à COUP, j'entendis la poignée grincer et un pas monter les premières marches. Un gant de Suède glissait sur la rampe. Prise de peur, je rentrai très vite au cours. Dix minutes après, elle entrait.
Je me sentis rougir de Joie. C’était enfin une vraie beauté, avec-de longs yeux gris foncé, la bouche fine, le profil grec, la silhouette très souple. Et elle avait l’air lointain. Je me mis à l’aimer. A l’aimer comme le peintre aime une Madone idéale et.comme le poëte aime la vierge antique.
Les jours qui suivirent furent délicieux.
Nous avions deux classes par semaine et ces cours me rendaient poëte. Je ne faisais plus que des sonnets et je n’apprenais plus que mon histoire.
Or, un Jour, elle oublia son livre. Je lui prêtai le mien. Sur la page blanche j’écrivais quelquefois les vers que j'aimais. Cette fois-là, 1l y avait ces lignes
Die peu de temps suffit pour changer toutes choses! Nature au front serein, comme vous oubliez!
Et comme vous brisez, dans vos métamorphoses,
Celle que nous avions surnommée « la Méduse » les vit. Sans un mot, elle les lut. Puis, d’un geste précis de son ongle rose, elle Ôta la feuille et la déchira. « Vous aimez Vicéor Hugo? » me demanda-t-elle si railleusement que j’eus un éclair de rage dans les yeux. Je ne répondis pas, mais je la resardai sans broncher. Elle sourit.
Je n’entendis pas la fin du cours. Une seule phrase sonnait à mes oreilles :
Que peu de temps sufht pour changer toutes choses!
Et je me mis à douter pour la première fois... à douter de ceux que j'aimais et de ce que ] ’adnurais. Les classes suivantes furent mornes. Pour qu’un cours vive, il faut qu’il y ait sympathie d’élève à professeur. Et peu à peu, la sympathie était tombée. J’essayais de trouver « la Méduse » 12 Elle avait toujours des cheveux légers et son profil grec... Mais ce n’était plus la même chose.
Et c’est alors que J'ai compris l’autre beauté no on et parfaite... le jour où ma pauvre illusion d’enfant s’est envolée..…. :
L’année suivante, « la Méduse » ne revint pas.
Novembre 1910.
LATBRANCHE
(Souvenirs de l’escalier)
Comme le printemps venait, elle ouvrait souvent les fenêtres de la classe et faisait sa leçon aux enfants espiègles ou lassés, parmi le parfum des bourgeons qui s'ouvrent. C'était dans le cours Où J’allais quand J'étais petite, au cœur de Paris. Il y avait un Jardin carré, planté de vernis du Japon, mais la classe dont je parle ne donnait pas sur le jardin, et, de la croisée, on ne voyait qu’un fond de cour blanche et une branche venue d’on ne sait où, qui fouettait les vitres en hiver quand passait le vent. Le tronc de l’arbre devait être dans la cour voisine, mais la &ranche était pour nous. Avril passé, nous travaillions les fenêtres ouvertes. La branche se couvrait de petites boules rouges et collantes, qui devenaient vertes peu à peu. D'abord, j'aimais la branche. Elle sentait bon. Elle avait, en juin, des petites fleurs jaunes qui embaumaient. En: juillet, il pleuvait de ces petites fleurs jusque sur l’appui de la fenêtre et de ma place, en me penchant, je pouvais effleurer du bout des doigts le plus petit des petits rameaux. Et c'était amusant de voir naître les feuilles! Malheureusement je n'étais pas seule à aimer la branche. Mademoiselle, notre maîtresse, l’aimait aussi, comme je m'en aperçus. Tous les matins, en ouvrant la fenêtre, elle restait bien cinq minutes à regarder les pousses, à sentir les corolles jaunes. Mais je ne remarquai pas cela tout de suite. Un jour, il faisait très chaud, beaucoup plus chaud qu’il ne fait en mai d’habitude. Je devais réciter une leçon que J'avais très bien apprise et oubliée au moment de la réciter. J'étais énervée. En me rasseyant agacée, je saisis un gros bourgeon qui nous regardait insolemment et je l’arrachai exprès de sa tige, très fort, pour le punir. Ce fut moi que l’on punit. Mademoiselle devint furieuse, bien plus furieuse que je ne l’avais jamais vue, et cependant, elle ne me dit pas grand’chose, mais me marqua trois mauvais points. 7'rois/ trois mauvais points pour un bourgeon. Je regardai la branche haineusement : « Maintenant, lui dis-je à demi-voix, 7e ‘e déteste.
Tu me le revaudras. Ah! Mademoiselle l'aime mieux que nous! Tu nous fais punir? Tu verras! » : os Je commençai tout de suite à me venger. Les plus mauvaises de la classe se joignirent à moi. Nous attachions des hls aux petits rameaux, et, quand Mademoiselle ouvrait la fenêtre, nous tirions les fils et les bourgeons lui cinglaient la figure. Elle croyait que c'était le vent. Et puis nous nous moquions d'elle à demi-voix, quand elle ne nous. voyait pas, nous nous passions des caricatures qu’on laissait. traîner sur les bureaux, Peu à peu Mademoiselle changea. Elle ne riait plus jamais avec nous aux récréations, ses classes étaient froides et tristes, elle les faisait sans entrain. Elle n’ouvrait plus la fenêtre le matin, mais chargeait l’une de nous de l’ouvrir. Mais surtout, elle avait changé à mon égard. Elle ne me grondait plus, s’occupait de moi le moins possible, ne me parlait plus jamais, mais me regardait quelquefois d’un air triste. Quant à nous, la mauvaise bande, nous nous fatiguions un peu de nos tours stupides. « Ecoutez, dis-je un jour, j'at une idée. Nous allons descendre chez la directrice, et nous lur demanderons de faire couper la branche qui ne nous amène que de l'ombre et des moustiques, qui bouche le jour et empêche l'air d'entrer. » Je fus applaudie. A la récréation deux députés, dont j'étais, descendirent donc au bureau. La directrice nous accorda tout de suite ce que nous demandions. Qu’estce que cela pouvait lui faire que l’on coupât une branche, surtout | ce n’était pas dans son jardin? Elle envoya sur l’heure la Donne avec une lettre chez le voisin d’à-côté. Nous étions un samedi. Quand je revins le lundi, je ne reconnus plus ma classe. Tout semblait si clair, les bancs, les murs, le plafond. Le soleil! donnait en plein sur ma place; c'était éblouissant. Les élèves arrivaient, on fit la prière et la classe commença. Je ne passai jamais une journée plus morne. Il faisait chaud comme dans un four. Les voix bourdonnaient tout bas des lecons à demi sues et c'était engourdissant. Ceux qui parlaient semblaient très loin et nous comprenions à peine ce que disait Wademoiselle. Des mouches allaient et venaient en rond, toujours en rond, et ma tête tournait aussi. Il faisait si chaud! Quelle journée! Les murs flamblaient et torturaient les yeux. Et Mademoiselle? Mademoiselle avait vu, mais elle n’avait rien dit. Les heures trainèrent, jusqu’au soir, étouffantes. Les élèves partirent. Moi,
je restai en arrière, Je ne sais pas très bien pourquoi. Quand tout le monde fut sorti, je me mis à la fenêtre et je regardai si l’on pouvait voir, même de loin, une autre branche. Non, pas une tache verte. Rien que les cours grises où le soir tombait, rien que les cheminées sur les toits inégaux, rien que des pans de murs tout droits et sans ouvertures. Et je me souvins qu'avant-hier les feuilles du Vernis du Japon dansaient là, dans le vent, faisant une mosaïque d’ombre et de soleil sur mes cahiers. Je me souvins que les bourgeons avaient une senteur capiteuse qui portait au rêve, que je m'amusais à attraper les fleurettes qui s’envolaient et que je les faisais sécher dans mon histoire romaine... Je me souvins des jours où nous parlions ensemble, la branche et moi, et comme nous jouions ensemble sans que personne le sût... Et je devins triste. Et s1 triste que je ne pouvais plus m’en aller et que je restais là, le front sur: la balustrade. À qui dirais-je cette tristesse? Les élèves ne comprendraient pas. Personne ne pense à aimer les choses!
Je sentis une main sur mon épaule, une main fine et légère :
— Je ne pensais pas vous trouver ici, me dit très doucement Mademoiselle.
Mais je ne répondis pas tout de suite. Je n'avais pas pardonné
— Vous pouvez me mettre trois mauvais points si vous voulez, dis-je enfin sèchement.
Elle eut l’air très triste. Nous restâmes sans un mot à regarder la place où la branche n'était plus. Et je sais que nous sentions de même. Un flot de pensées montaient en moi. Je me méprisais. La petite main fine était sur la balustrade. Je la touchai. Son regard rencontra le mien. Je désignai très vite l’ancienne place de la branche et je dis : c’est ma faute.
— Je sais.
— Je voudrais ne l'avoir pas fait. [Je l’aimais.
— Moi aussi.
Je sentis que Je lui avais fait de la peine. Et je m'aperçus tout à coup que je m'étais trompée, et que je ne détestais pas du tout Mademoiselle. Alors je mis ma main dans la sienne et elle m’embrassa.