VOYAGE" A LONDRES
Mon Premier Voyage
Printemps 1910
On s’imagine mon agitation, quand enfin le jour de mon premier voyage se leva; quand j’arrivai à Rouen, puis à Dieppe et enfin sur le paquebot qui devait m’emporter de l’autre côté de la Manche, en Awzgleterre. De Villequier à Dieppe, aucun incident ne s'était passé. A Caudebec, nous avions pris le petit train de campagne, plein de bourgeois ou de fermiers. Nous avions déjeuné à l'Hôtel de Rouen où je voyais pour la première fois la ravissante petite dame, dont le souvenir se rattachera à mon premier voyage; puis, nous prenions le grand train de Dieppe; maman faisait la conversation avec deux messieurs dans son wagon; moi, dans le couloir, je bourrais de chocolats un petit de quatre ans, fils de la jolie dame; nous nous embarquions sur le Brighton, nous partions, nous étions partis.
Nous étions partis! La sensation s1 neuve était délicieuse.
Il faisait très beau, je ne craignais pas le mal de mer, comment n’aurais-je pas été enchantée! Maman s'installe; #01, je me promène. Le balancement du bateau l’endort; #01, le vent salin me réveille. Je descends dans les cabines, où déjà bien des gens s'installent, entre autres deux jumeaux, frère et sœur du petit garçon aux chocolats, plus jeunes que lui de trois ans et stupéñants de ressemblance. La gouvernante m’apprend qu'ils sont nés en Perse. Je tourne autour du bateau, je regarde les têtes, je reconnais le voile bleu, la jolie taille et les
yeux noirs de la mère des jumeaux, je l’écoute avec intérêt ” me parler du pays si lointain qu’elle a habité treize ans; nous. remarquons ensemble les passagers. Il y a une chose 4 me flatte beaucoup dans ce dialogue
Elle : -— Vous devez être enchantée alors de revenir dans votre patrie, depuis si longtemps que vous l’avez quittée; moi, je le suis tant!
— Pardon, mais je ne comprends pas très bien... Je crois, madame, que vous me prenez pour une Anglaise!
— Bien sûr! Est-ce que...
— Mais je suis Française!
— Oh! mais ce n’est pas possible?
— Mais st pourtant...
— Je ne l’aurais jamais deviné seule.
Elle descend soigner son fils que la mer... ou le chocolat... Maintenant je ne peux plus descendre en bas; manquant d’air, je ne me sens plus sûre de moi. Le peu de gens bien portants est du même avis, et le voile bleu remonte bientôt. Pour échapper le plus possible aux accidents qui arrivent souvent, je vais m'asseoir tout à fait à l’avant sur les cordages.
J'étais si bien là ! En plein dans le vent, ayant tout le large devant moi, je m'imaginais ce que devaient sentir les vrais marins quand ils avaient ce vent-là et cet horizon devant eux pendant plusieurs semaines. Et je ne les plaignais guère. L’air salin me donnait comme une nouvelle vie; jamais je ne m étais sentie si alerte, si vivante. C’est ce qu’il me faut! Je m’amusais à regarder les vagues monter et redescendre, couronnées de leurs crêtes d’écume, et nous montions et redescend avec elles, pour le malheur des uns ou le plaisir des autres. La mer devenait très forte.
Je descends goûter, mais je préfère décidément manger en haut, sur mes cordages. Le plum-cake et le paquet de 7 Xérèse y passeront tout entiers. Revenue à ma place, je la trouve prise par une Jeune Anglaise à à tête de carotte. Tant pis, j'étais bién 14,1" suis venue, j'y resterai; je trouverai bien assez d’espace pour m’asseoir. A peine ai-je fini de manger que les cheveux carotte se retournent; elle parle, je réponds et nous voilà parties pour une longue conversation sur la France, l’Argleterre, nos frères, nos sœurs, nos études, d’où nous venons, où nous allons, comment, pourquoi, aimez-vous la géographie,
or OO
venez-vous de Paris, avez-vous des frères, appréciez-vous le plum-cake, quelle forte mer, faites-vous de la photographie? etc... et tout cela pêle-mêle en anglais. C’est très amusant. Mais la mer est de plus en plus forte, nous recevons des paquets d’eau salée, tout le monde est trempé, mais J'ai été préservée par mes cordages. Néanmoins, Je cherche un endroit moins exposé, et je reviens vers la dame au voile bleu. Et puis, voilà qu’on commence à se montrer du doigt les côtes; encore une heure, une demi-heure, nous arrivons. On débarque. Je mets le pied sur la terre anglaise. Au mieu d’un fracas de voix anglaises nous arrivons à la gare. Le train est là, train anglais sur rails anglais, bas comme tous ses collèvues. Il y a des petites voitures avec du thé anglais tout fait : les femmes boivent, les hommes courent; je suis seule, devant notre wagon et Je regarde. Maman est on ne sait où. On fait queue au bureau du changement d’argent. Je cherche un voile bleu. Il est près de moi et la voix vive de sa maîtresse me parle.
Peu à peu tout se calme et le train part. Nous sommes avec un jeune ménage anglais et une vieille dame.
La jeune parle avec #aman et lui donne mille conseils aimablement.
Maman la trouve délicieuse. Moi, je préfère le voile bleu. Le train est très doux, bien plus doux que ceux de France; ils sont plus larges aussi et plus commodes. A travers les fenêtres, on a une vue ravissante sur la campagne anglaise toute rouge et brune dans le soleil couchant, et bientôt toute grise dans l’ombre.
Nous arrivons à Victoria-Station vers huit heures. Je donne une carte de maman au voile bleu, qui me remercie chaleureusement d’une poignée de main mais qui est affolée, affolée. Quelques instants encore et nous voilà en cab. Nous traversons Londres dans l’ombre; malgré cela je sens que l’atmosphère est différente. Nous passons entre les géraniums de Buckingham- Palace qui brillent comme autant de lumières rouges; nous voyons une large rue, qui ressemble au faubourg Saint-Honoré, pleine de monde, et nous arrivons à Victoria-Hôfel. Nous entrons au bureau : le changeur a l’air d’un gentleman. Nous montons au septième, l’homme de l’ascenseur a l’air d’un gentleman aussi. Au bout d’un corridor interminable nous avons une gentille petite chambre et une drôle de petite maid
RCA EE
Irlandaise à lunettes. Nous défaisons nos malles, nous dinons | au grill qui ne me frappe pas beaucoup parce que je tombe de
sommeil, et nous allons nous coucher. La vie d’hôtel m'amuse énormément, et Je m'endors en me sentant à Zondres... je m’endors.... une grande voyageuse.
1% jour. — Je m'étais endormie à Zondres, le me réveille »
à Londres dans une petite chambre bien meublée, donnant sur
l’avenue. La première chose que j'y fis, fut d’ouvrir la fenêtre, la grande fenêtre anglaise et de regarder. À ma gauche, 77afalgar-Square, avec ses statues et son bassin, la Maxonal Gallery, plus loin, le Pall-Mall; puis à droite toute l'avenue, large et silencieuse, quand on la compare aux rues qui lPentourent. Le parfum de Zondres montait jusqu’à moi. Je ne me sentais pas du tout une étrangère et cela m’étonna. Il y avait | un peu de brouillard dans l’air, juste assez pour donner une teinte vague aux frontons de la Gallery.
Habillée, je descends les sept étages et nous nous installons dans la grande salle à manger, à une des petites tables. Les chefs ont l'air de vrais gentlemen et découpent admirablement les viandes froides, qui sont au milieu de la pièce sur une table ronde, pleine de fleurs. Les fruits sont sur une autre table, baignés dans la glace et joliment arrangés. Nous déjeunons de ces exquis petits /oasfs anglais, avec des œufs, des confitures et du vrai thé.
Nous prenons notre courrier au bureau et nous partons.
, D'abord, il faut flâner un peu aux alentours pour bien comprendre la physionomie de la ville. Voici les statues qu’on voit des fenêtres, le Pall-Mall, Piccadilly, les théâtres, la station de Charing-Cross, pleine d’omnibus et de policemen, qui eux aussi ont l’air distingué. Nous revoilà devant la Mañional où nous entrons. C’est la Portrait-Gallery que nous cherchons. Au premier étage, il y a des merveilles. Un Kemble de Lawrence me hanta longtemps. L'acteur dans le rôle de Hamlet est debout, drapé dans son manteau noir à larges plis; la toile serait très sombre, si toute la lumière n’était concentrée sur la tête magnifique qui l’éclaire comme une étoile. Les yeux regardent en haut. Et l'expression est intense, sauvage, démente,
et pourtant profonde... On sent une âme quelque part. Dans la salle suivante je me souviens de deux têtes : l’une de Polidort, l’autre de Walter Scott. Mais en haut, dans les portraits de poëtes, d'hommes d’Etat, il y en a des milliers qui apparaissent à mes yeux, qui sont vivants dans mon souvenir. Oh! ce matin gris de Zondres, passé dans la Portrait Gallery! Quel matin! Tous ces yeux d’autrefois qui me regardent, toutes ces âmes qui dorment, toutes ces lèvres muettes qui disent : « Memorare...., Memorare! » Ces vies, résumées au bas des cadres, romans vécus, terribles ou étranges, qui me murmuraient : « Voilà l’existence »... Oh! tout l’art jeté dans un regard, toute la tristesse de ces yeux, toute la vie d’une jeune tête, qui ne savait pas encore ce que serait son avenir, et qui partait pour le combat avec un sourire pour épée et une fleur pour bouclier...
Il y avait, entre autres, le portrait d’un jeune chevalier, coiffé d’un chapeau à plumes, l’épée au côté, la main sur la garde, la fleur à la ceinture, avec ce sourire joyeux, ce regard qui dit : Vivons! En avant! ce regard plein de hardiesse et d’élan, où se glisse cette pointe de raillerie, qui a l’air de se moquer de l’avenir et de lui crier : VMous verrons bien!
Et sur la petite plaque d’or, là-dessous, on lisait : Gwilloiné à 38 ans... Est-ce que, jusque sur l’échafaud, il a défié la vie et la mort, ou bien leur a-t-il avoué : Vous m'avez vaincu? On ne sait pas... J'ai vu Anse Boleyn, avec ses yeux tristes et ses lèvres énigmatiques,;, Jeanne Seymour, Katherine Howard, Jane Grey et, près d’elles, leur ignoble meurtrier, une brute au physique comme au moral.
Puis Zady Hamilton, qui ne m'a jamais inspiré de nobles sentiments. Elle et la Cruche Cassée de Greuze ont la même beauté frêle que je ne comprends pas. Voici les Ænfants d’Edouard à l'expression de terreur effrayante. Les Suarts, Charles I* de Van Dyck, Cromwell et sa tête repoussante : ici les peintres par eux-mêmes : Æogarth, qu’on dirait vivant, Reynolds, très grand; et toujours, toujours, ces vies résumées là pour vous rappeler qu’il a vécu, qu’il a souffert, qu’il fut aimé, aima, fut bon ou mauvais, mourut, passa... Et j'ai pensé, une fois de plus, que les portraits étaient presque aussi émouvants et aussi pleins de souvenirs que les tombeaux, parce qu’ils renfermaient deux âmes : l’âme de l'artiste et l’âme du sujet, et que, si les tombes contiennent une dépouille mécon-
naissable, au moins la toile renferme en même temps une image à demi vivante et le secret de tout l’effort, de tout l’amour de l'artiste qui la créa. Je serais restée là des heures, fixée par ces mille yeux étranges, à lire des choses dans leurs regards, et à apprendre la vie sous les cadres... Mais il fallut leur dire adieu et revenir à la vie réelle.
Après déjeuner dans la même grande salle à manger, nous. devions repartir sans perdre un instant. Un orchestre joua durant notre repas. Je trouve que c’est une idée discutable que celle de faire jouer de la musique pendant qu’on mange. J'avoue que j'aime beaucoup entendre une belle musique n'1mporte où, mais quand je vois des gens parler, rire, manger, l'acte le moins noble de l’homme, je trouve l’art dégradé, et j'ai un peu cette impression « qu’on livre les perles aux pourceaux ». Mais je n’en mange pas moins, hélas!
Hyde-Park. — L'après-midi devait être consacré à une promenade dans Saint-]ames Park, Green Park, Hyde Park et Kensington Garden. Y] faisait gris et lourd. Je revis les géraniums de Buckingham Palace, son jardin, le palais lui-même qui ne m’a pas frappée. Et puis, la grande enfilade de parcs un peu tristes et déserts, sauf près du lac. Au bout, je vis l’Albert Memorial, peu remarquable, Nous retraversons la Serpentine, et nous prenons l’omnibus en repassant par Kewsal Green, une grande prairie plantée d’arbres, où les moutons paissent en liberté. Mais nous voilà en pleine ville, dans un quartier qui rappelle celui de la rue de Rivoli, par son animation et son « chic ». Les magasins sont très riches. Nous passons Harrods, leur « Paquin »; je remarque aussi une succursale de Maison Nouvelle. Tes dames anglaises sont tout aussi élégantes que nos Parisiennes, et on leur trouve bien moins d’excentricités. Elles ont, en général, un très joli teint et de ravissants cheveux naturels, ce qui adoucit leurs physionomies. Si elles n’ont pas absolument toutes un air distingué, un grdnd nombre ont de la fraîcheur, pas mal de la beauté, et J'en ai peu vu de communes ou de « bourgeoises ».
Nous descendons devant Swan et Edgar quelque chose comme les « Trois Quartiers », et nous y goûtons. Dans tous les grands magasins il y a des Five o’clock. Nous rentrons ensuite lentement par les rues, nous arrêtant aux devantures et flânant un peu. C'est exquis. Tout est très animé; il y à
un monde fou. Arrivées à T'rafalgar Square, nous achetons un journal français et un magazine et nous rentrons à l’hôtel. Je m’habille et nous descendons dans le salon. Là, j'écris un peu, je lis, puis à huit heures et demie nous allons diner au grill-room. Tout le monde est habillé, les toilettes sont très amusantes à voir. Quelquefois les personnes du dehors viennent dîner ici avant d’aller au théâtre. La cuisine est parfaite, on a un grand choix de plats et les glaces sont de taille raisonnable, on mange des Polos à volonté. Après cela nous montons nous coucher et nous éteignons après avoir lu un peu dans nos lits. Ce soir-là surtout j'ai bien dormi après plus de neuf heures de marche!!! Tante Marika, qu’auriez-vous dit!
Deuxième jour. — Abbaye de Westminster. — Ce matin, nous partons pour Westminster à pied. Il fait très beau, les gardes à cheval ont l’air immenses dans leur costume, on les prendrait pour des statues d’autrefois.
Sur le pont, on a une vue merveilleuse; la Tamise fuit toute droite, on aperçoit au loin Zondon-Bridge avec ses deux tours, les docks, tout de mâts et de cordages; plus près ce sont les jardins avec leurs pelouses rases; puis, ici près de nous, le Parlement grandiose, sobre, impressionnant. Les eaux claires le réfléchissent et passent... L’horloge de la tour sonne. Au haut de la plus haute tourelle, les couleurs anglaises ondoient au vent, fièrement.
Tout cela est grand, très grand. Faisant face au Parlement, voici l'Abbaye, beaucoup moins belle d’extérieur.
Nous entrons par un petit chemin bordé de gazons qui longe un coin de mur. Jusqu’à une vieille porte monte un escalier de pierre en colimaçon. À gauche, l’entrée : un portail surmonté d’une rosace merveilleuse, encadré de verrières immenses. Nous descendons le long de la nef. Elle est un peu froide et manque de vie, comme toutes les églises protestantes, mais quelle beauté architecturale! Devant nous un Jjubé splendide coupe un peu l'horizon. Mais les vitraux sont superbes, les colonnes soutenant une voûte si haute... Nous sommes dans la partie réservée au culte; 1l y a peu de monuments mortuaires. Nous voici dans les bas-côtés ; ici commence la vraie émotion. On marche sur des tombes, on est environné de tombes, on ne voit que des tombes. Il y a parfois de touchantes épitaphes, entre autres celles-ci
A la mémoire de sir.…., souvenir inaltérable d’une vieille et
fidèle amitié qui nr toujours. » La signature était ne |
femme. Autre part : « Ce monument a été élevé à... par son sincère et éternel ami. » Souvent ces témoignages d’ amitié re-
viennent, On dirait que les Anglais ont le don de s'aimer de. cette loyale et si douce amitié et de se souvenir qu'ils ont aimé.
Nous arrivions au coin des poëtes, le plus émouvant de ceux que nous avions passés. C’est là que sont inhumés Dickens, : Dryden, Tennyson, Robert Browning, et je pense que sous ces . pierres sont les dépouilles de ceux qui se sont penchés, plume | en main, pour écrire ces livres qui nous font songer, us nous ouvrent l’ esprit, parfois peut-être le cœur.
Je pense qu'ils ont travaillé une œuvre immense et que, lorsqu'on lit un livre, on devrait plus souvent avoir une pensée | pour celui qui l’a créé. Mais on oublie.
Un clergyman nous ouvre la porte de la partie réservée. Nous sommes à peu près une vingtaine à le suivre. Il nous mène dans la chapelle Saint-Edmond, la première à droite. Cette partie de l'Abbaye est si calme! Il n’y à pas une seule âme là, si ce m'est | celles de deux ou trois artistes silencieux ou celles des personnages des verrières et des mausolées.
Il flotte partout cet étrange parfum des vieilles églises, parfum mystique et subtil s’il en fut; tant même, qu’on le croirait émané des jupes de pierre des reines et des grandes dames...
Je vois le mausolée de /ane Seymour et une toute petite tombe où dorment un fils et une fille d'Édouard III.
Les 106 —