‹ Le livre de MayChapitre 92 sur 96 · AUVERGNE · texte numérisé non relu

AUVERGNE

Neussargues. — Cantal

11 juillet 1910.

May.

Idéale journée. Remarqué surtout gorges de la Dordogne, suivies par chemin en corniche, resserré entre des crêtes de roches rouges boisées et couvertes de genêts. Quelle jolie montée! Puis, vu de loin le Wont-Dore découpé en lignes fines et grises sur un ciel d’ardoise bleue. Plus loin étranges étendues de landes presque incultes, très ondulées, et si Jjoliment tristes. Train monte à 1.078 mètres à Bort (Cantal). Tourne en colimaçon autour des rochers, dévale sur les gorges par une voie bordée d’un précipice vertigineux. Ruines impressionnantes dans le soleil couchant. Dans le lointain rose Py- Mary neigeux. Arrivée à Weussargues par un joli coucher de soleil derrière les ruines du château de Merdogne. Idéale vue de notre chambre sur ces ruines. Hôtel très propre mais primitif. Exquise journée. J’adore l’Auvergne et bénis mes aïeux la Tour-Maubourg d’être Auvergnats. Ce qu'il y a de ravissant, ce sont ces châteaux forts, maintenant parfois des fermes perchées 2 à pic sur ces orgues de basalte noir. La lande inégale aussi m'a impressionnée avec ses grandes touffes dorées et'ses horizons infinis ou coupés de cimes lointaines.

12 juillet.

Départ de Neussargues à à sept heures du matin, après avoir pu me laver tout à fait!!!

Même paysage qu’hier, mais avec plus de soleil. La terre

ra

est très pauvre. Moissons clairsemées et rares. Toujours des grands pics dénudés aux formes fantastiques. Idéale descente ”

sur Saznt-Flour, perché sur des orgues, ce qui lui donne l’ar fortifié ; entouré de murs très hauts, avec des tours de temps en temps et des toits moyenâgeux. Pays de plus en plus pittoresque, mais triste — tout ce que j'aime. Très hautes montagnes noires couvertes de pins rabougris ou dénudées, avec de longues trainées rouges comme du sang qui sont des cailloux. Après un tunnel qu’on voit arriver de loin, le viaduc de Garabit. C’est splendide. Toute une chaîne de massifs gris ou vert sombre, qui s étagent jusqu’à l'horizon. A leur pied une crevasse profonde, où coule une rivière torrentueuse

dont l’eau si joliment se bat avec la pierre. :

Nous passons d’un flanc de montagne à l’autre par cet espèce de pont suspendu. C’est d’un sauvage presque effrayant. J'en conserve toujours le souvenir. Après ceci encore la mon: tagne idéale et des petits villages féodaux qui ont l’air de cinq siècles en retard. Dans le lointain, Marvejols qui garde en se rapprochant sa teinte de grisaille où le soleil promène des lueurs d’or très pâle. Onze heures. Le soleil est radieux, toute la brume fond. Les crêtes du second plan sont bleues.

Mende :

Nous descendons à un horrible hôtel, le meilleur! Comment me laverai-je demain? Nous visitons la cathédrale, belle ao un peu massive, mais bien misérable!

Montons à l’ermitage de Saint-Privat, sur une des mon-. tagnes autour de la ville. Rencontrons le frère ermite et la sacristine qui viennent prendre des provisions pour leur semaine: Etranges existences! Je parle avec la vieille femme; elle me raconte des miracles de saint Privat, avec un joli parler qui chante et sonne. Là-haut, nous nous rafraïchissons un peu et visitons les grottes miraculeuses. En redescendant, vue ravissante sur toute la ville, ‘avec la cathédrale, le couvent, les séminaires. Nous nous asseyons sur les marches d’une station de chemin de croix. Je regarde. À mes pieds Mende. Des deux côtés les montagnes, cultivées par endroits. Au-dessous de nous,

on fane. Des femmes conduisent de grands bœufs blancs. En haut, l’ermitage, et sur le plus haut orgue la Croix. C’est

joh. Puis devant nous, le chemin tout bordé d’églantiers rouges ou blancs. Je cueille des roses.

Et puis nous revoilà dans Mende qui perd tout son charme de près. Ce soir, orage. Le tonnerre se répercute dans les rochers. Vent affreux.

Et aujourd’hui dans le C antal une exquise impression d’être « du pays » et de l’avoir déjà vu. Je ne me sens pas touriste du tout.

Je suis nes tout va bien. Orage horrible... Un rêve.

Château-de-la-Caze, 13 juillet

Ce matin, à sept heures, nous prenons une voiture à deux chevaux et quittons Mende par un de ces exquis matins d'été, qui sont le seul instant frais du jour. Nous suivons une route blanche, bordée d’ormes, qui monte un peu. Les arbres disparaissent. Horizon fermé de partout par d’immenses murs de pins noirs. La montée s’accentue pour arriver au Causse de Sauveterre. Nous sommes sur la crête de ces montages vues de là-bas. Le Causse est une immense étendue de pierraille ondulée, qui se déroule à l'infini. Nous rencontrons un petit berger qui mène un troupeau. Sauf lui, pas une âme. Et pourtant, voici quatre mètres carrés de blé cultivé entre les cailloux. Très loin là-bas, un toit. Quelles vies! Mais au fond, je ne les plains pas autant que beaucoup d’autres. Puis un groupement de trois ou quatre toits, en plein Causse. Encore le désert. Le soleil est très chaud, mais 1l passe un peu d’air. Nous descendons maintenant une pente raide. Nous revoyons les crêtes devant nous, mais celles-ci sont absolument nues. Rochers immenses, coupés à pic comme des murs, avec des crevasses presque insondables. Au tournant de la route, nous débouchons sur Castel-Bouc, espèce de château féodal à demi ruiné, appuyé à un formidable rocher, au flanc duquel se penchent on ne sait comment une dizaine de maisons. Castel-Bouc est très impressionnant. Nous-étions plus haut que lui, sur une des pentes de la montagne. À une profondeur extraordinaire un petit torrent : le Tarn. À sa gauche, un chaos étrange de rochers, l’un surplombant l’autre, et, dans leur ombre, le castel sauvage et

sombre. Je me lève dans la voiture et regarde longtemps.

Molines.

Nous nous arrêtons un quart d’heure pour tte manger les

chevaux. Je parle aux petits enfants. Le Tarn tombe ici en.

cascatelles; une bonne femme fait réciter à un petit garcon une suite de mots incompréhensibles. Patois ravissant.

Sainte-Enimie.

Nous déjeunons avec un vieux monsieur et un petit abbé bossu, si intelligent, qui risqua sa vie pour me cueillier une fleur

au milieu des rochers surplombant le torrent. Après déjeuner,

nous visitons le Couvent des Quatre Sœurs, leur garderie et admirons leurs si jolies dentelles. J'en rapporte un carton d’entredeux.

Nous quittons Sante-Enimie vers deux heures un quart en barque. Curieuse sensation. Nous sommes dans ce qu'on appelle

une #llole, je crois, bateau à fond plat, manœuvré par un

homme à chaque bout portant de longues perches. Ce trajet est ravissant. Fréquemment nous nous sentons emportés très vite par un rapide et l’eau bruit quand nous passons. Nulle part Je ne me suis mieux rendu compte de la montagne. C’est idéal. Parfois d'immenses rocs nous surplombent. L’eau est très claire sur son lit de cailloux ronds. On rencontre sur les bords et même au milieu de la rivière des tas de ces cailloux blancs. La sensation de cette descente est d’une douceur exquise. On n’entend que le bruit rythmé des perches contre le fond. Mais soudain on rencontre un rapide qui mugit en se heurtant contre les falaises noires. Le #{lolier souffle dans une coquille. IL en sort un son profond qui se répercute. À Saint-Chély, nous changeons d'équipe. Celle-ci nous mène à /4 Caze, château du xv® siècle, transformé en hôtel il y a sept ans. Il paraît que le coumte était devenu fou. Etait-ce le bruit perpétuel des cascades, ou la solitude ? |

C’est horriblement triste. Dans la « chambre historique », il y a un tarif. Et le plafond est armorié! J'ai été faire toute seule une excursion dans la maison. Tous les corridors sont de pierre. Il y a de très hautes cheminées sculptées. Pour monter à une des tours, plus d’escalier, c’est un éboulis de pierre. Je monte quand même. Vue idéale. Etranges petites fenêtres à médaillons…

LR

En bas, 1l y a une table de bois blanc où l’on vend des

cartes postales auprès d’un vieux tabouret du temps, probable-

ment pris dans les greniers... Que c’est triste, mon Dieu, ce mélange du poétique vieux temps et du nôtre! Pauvres, pauvres choses! Et si l’un des ancêtres descendait de son médaillon et voyait tout cela!

14 Juillet, Le Rozier.

Hier soir, 1l y avait un superbe de de lune sur le Tarn. De nos petites fenêtres moyenâgeuses on ne le voyait pas très bien. Alors j'ai mis mon carrick par-dessus ma chemise de nuit et Je suis descendue dans le corridor de pierres inégales, éclairé au bout par une seule veilleuse. Je marche en faisant le moins de bruit possible... Au bout, voici la porte de la chapelle. Mais on ne peut rien voir par les vitraux. Voilà, à l’autre bout, une vieille terrasse couverte que j'ai remarquée cet après-midi. J’ouvre la porte qui grince horriblement. Je m’appuie à la balustrade. C’est idéal. Les cascades sanglotent dans la nuit. Les deux blocs de montagnes sont absolument noirs, les rochers sont des masses d’ombre énormes. Et très bas, Ze Tarn, où le quartier de lune fait danser des paillettes d'argent. La lumière effleure le bord des touffes de buis qui trempent dans l’eau. Et la nuit est très chaude, l’air embaume le chèvre-feuille. C’est exquis... Mais il faut que Je rentre. Quand je referme la porte, la lumière de la veilleuse tremble. Je me crois presque un revenant, dans cette galerie de pierre avec les vitraux de la chapelle à un bout, éclairés par cette toute petite lueur dans un coin de mur, et la lune de l’autre côté sur la terrasse.

J'oublie qu’il y : a le tarif sur le mur de ma chambre.

Hier aussi, un peu avant le dîner, je cherchais partout la « chambre historique ». Je finis par la trouver derrière la salle à manger. Dans un coin, il y a un grand coffre de chêne. Je

m'asseois et je regarde. J'ai beaucoup d'imagination ce

soir. Le vieux château m'’excite. Il y a devant moi un lit en chêne sculpté, couvert d’une étoffe rouge. Quelques très vieilles chaises, une commode, c’est tout. Sur les murs, des restes de peinture, de vieilles armes. À demi cachée, une porte donnant sur un balcon envahi de lierre qui descend au Tarn. Tout cela éclairé par une petite fenêtre très profonde.

ren ZONE

Maintenant, je regarde le plafond. Il est orné de huit mé- + HE

daillons contenant chacun le portrait d’une jeune femme —

les huit filles du sire Alamand de la Case... Au-dessus d'elles,

leurs armes, et plus haut encore, la voûte retombe en un nœud.

de chêne.

Toutes les figures sont jolies; mais deux surtout sont ravissantes; l’une d’elles a une beauté classique et un peu hautaine, l’autre est très gracieuse et.fine. Elles sont exquises. Je leur parle. Je m’oublie.. Je me transforme en un chevalier d’antan et rends hommage à mes deux belles. L’une rit. L'autre

a l’air d’une reine. Puis je leur dis adieu. Toutes sourient tristement. Elles sont dans un hôtel de voyageurs... Qui ui a.

parlé comme moi?..

Puis, la nuit, je fais un curieux et très vivant demi-rêve. J’entre dans la chambre. Huit femmes idéales sont assises et causent, et dans le grand lit, couvert de brocart, celle qui a Pair d’une princesse hautaine a une pose de déesse, drapée de velours rouge... Un page entre. On me parle, je suis charmant. Tout cela est triste.

La Malène.

Ce matin, après une délicieuse flânerie au bord du Farn, dans l’ombre des monts, nous repartons en barque pour la Ma-

lène. Là, nous déjeunons. Il fait une chaleur torride. Avant de déjeuner nous avions passé vingt minutes dans la fraîcheur de la petite église romane, où 1l y avait une liste des hommes com-

muniant quatre fois par an. Le pays est très pieux, 1l paraît. Nous sortons de notre oasis d’ombre, de la nef s1 recueillie

) ) pour nous retrouver sous le ciel bleu cru et le soleil éclatant.

Nous parlons avec un tout jeune vicaire qui bêchait son Jardin; nous, assises, les jambes pendantes sur le rocher, lu, presque sous nous. Il a l’air plein d’ardeur et de vaillance et:

nous fait traverser sa pauvre maisonnette. Il y a à peine trois hommes à la Malène qui ne font pas leurs Pâques. Vers une heure, nous repartons. Même paysage, mais qui ne cesse pas d’exciter l’admiration. Le Déroit est ravissant. Le Tam se resserre entre des rochers qui nous écrasent, l’eau est presque noire, les rochers bouchent la vue de partout. Ils ont des

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