‹ Le livre de MayChapitre 93 sur 96 · ROBES · texte numérisé non relu

ROBES

formes humaines; la Momie est effrayante. Un peu plus loin les cirques, où la roche .en amphithéâtre nous ferme partout l'horizon... Le Pas-de-Souci est le plus joli coin du parcours; on dirait toute une montagne éboulée dans l’eau qui bondit à travers des crevasses immenses. Nous voyons cela de la voiture. De nouveau en barque, nous dévalons les rapides en frôlant les roches. Le courant nous emporte avec force. Puis,

la Malène. Dîner sur la terrasse, dans l’air du soir. L’ombre » AG 4 s'étend. |

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15 juillet, Millau.

Ce matin, à six heures, nous quittons Ze Rosier pour aller en voiture à Dargilan. Nous suivons la vallée de la Jonte. C’est le plus joh trajet que nous ayons fait, à mon avis. Par mo- ‘ments nous surplombons l’abîme. La montagne est très sauvagé mais elle est plus pittoresque encore qu’hier! Et puis, 1l fait un temps ravissant pour la montagne; des nuages de brume bleue ou blanche voilent à demi les cîmes, et dans le ciel couvert le soleil très pâle jette des rayons sur les flancs des monts. Puis, voilà que j'aperçois deux ou trois éclairs, le tonnerre résonne, se répercute, approche, et c’est l’orage, déjà assez fort, quoique moins qu’à Mende. Avec les parapluies, nous ne voyons plus grand’chose. La pluie s’arrête avant Dargilan. Nous montons à pied pendant trois quarts d’heure un petit sentier rocailleux, bordé de chèvrefeuille. Nous dominons la /ozte, et nous voyons presque le Causse Méjean à notre hauteur. Voici enfin la baraque des guides. Nous enflons pantalons et blouses de toile et un guide nous fait entrer par une toute petite ouverture qui s’élargit prodigieusement. Nous sommes dans la Grande Salle. Les stalactites et stalagmites sont immenses. On se croirait dans une cité morte. Pas un bruit, sauf celui de l’eau qui tombe goutte à goutte. La grotte est superbe, soixante mètres de hauteur, soixante de large. Elle se prolonge par de tout petits couloirs que nous descendons, la bougie à la main, pour arriver à la Salle de l'Eglise. Les stalactites ont l’air de cierges qui auraient beaucoup coulé. C’est de la cire jaune. Les pierres rendent des sons très curieux, des notes différentes. Nous remontons, après avoir admiré la Cloche, énorme

stalactite qui touche le haut, sculptée à jour, et comme e en. tourée d’une infinité de petites colonnes. Nous passons main-

tenant entre de grands murs de rochers. Nous descendons, pliés en deux pour ne pas nous cogner ; il y a tout juste place dans cet étroit couloir pour un de nous. On se demande

comment nous n'étouffons pas. Nous descendons toujours.

Nous sommes à cent mètres sous terre; quelquefois, la des-. cente est si rapide que nous voyons le gouffre tout noir devant nous. Un faux pas et on pourrait se tuer. Enfin le couloir s’élargit, nous pouvons nous tenir debout. C’est la salle de la Mosquée. Celle-ci, toute blanche, se dresse devant nous, un vrai monument arabe. C’est la plus fine, la plus fouillée, la plus jolie de toutes. Plus loin, il y a un petit lac souterrain.

L'eau est exquise et sent la pierre. Nous descendons encore.

un peu. Le guide passe la bougie derrière des blocs à transparence curieuse, rose ou brune, l’un d’eux ressemble à de l’écaille. Puis nous remontons nos cent mètres par des crampons de fer. Nous reprenons la voiture qui nous attend de l’autre côté de la Jonte. Il fait un soleil brûlant. Nous sommes un peu fatigués de nos montées et descentes; Dargilan est à huit cents mètres. Nous reprenons la ravissante route; la vallée de la /onte m'a semblé plus jolie que celle du Tarn. D’une

montagne à l’autre, au-dessus de la rivière, on a tendu des.

fils de fer, le bois voyage ainsi; c’est très curieux, on voit des bûches en l’air sans savoir d’où elles viennent et comment elles tiennent. Le cocher plein d’attentions nous a cueilli des bou

quets de chèvrefeuille rouge. Après le déjeuner, nous repar-.

tons du Rozier pour Montpellier-le-Vieux, que nous renonçons à visiter; 1l aurait fallu marcher des heures à pied pour ne rien voir de remarquable, disait le cocher qui nous le montre de loin. « C’est bien plus curieux ici que de près », nous ditil. Il nous arrête pour cueillir de la lavande bleue qui embaume; c'est le pays. Après une longue montée nous arrivons sur le

Causse Noir, neuf cents mètres. La route est mauvaise. Im-

mense étendue ondulée de buis et de pierres. C’est idéal et triste. Je me mets à genoux sur le strapontin. Le cocher me raconte l’histoire extraordinaire de M. de Gissac, dernier propriétaire de la Caze. Il y vivait absolument seul, se nourrissant on ne sait comment. Il avait eu une bonne, mais il avait essayé de l’étrangler. Heureusement elle sauta par une fenêtre.

Il tirait sur tous ceux qui entraient dans le parc, bêtes et gens. Et puis un beau jour il s’en va à la Trappe, et y meurt...

Le cocher mé dit encore l’histoire d’une très vieille famille lozérienne, propriétaire d’un sombre château-fort.

Le dernier fils est berger sur le Causse... Lui-même, à quatorze ans, il partait tout seul gagner sa vie.

Nous marchons au pas sur le chemin tout rouge, à travers le Causse Noir... C’est triste, triste... Ma lavande embaume, le ciel est à: demi couvert. L’impression est exquise et inoubhiable... Peu à peu, nous redescendons dans la vallée de la Dourbie. Le pays est beaucoup plus riche. Nous apercevons Montpellier-le-Vieux qui ressemble de loin à une ville fortifiée.

Après avoir longé une heure la Dourbie, nous entrons dans Millau; le chemin de rivière est joli. Sur ma demande, le es chante à pleine voix le Canti Canti. J'aime cela.

À Millau, après dîner, nous regardons passer les gens sur la place. Toute la ville se promène en causant. C’est tout à fait le Midi, et je trouve cela pittoresque.

16 juillet, Rocamadour.

Nous avons quitté Millau ce matin. Traversé en chemin de fer un assez joli pays, avec des panoramas très étendus. Il n’y avait que des troisièmes jusqu’à Rodez, où nous déjeunons. Sur le parcours, des vignerons sulfatent leurs vignes. Il y a des grandes touffes de genêts qui sentent le miel tant qu’ils peuvent... Le pays est riche. Après Rodez, région houillère. Rien de remarquable jusqu’à Rocamadour où nous arrivons au coucher du soleil par un chemin qui descend. Rien de plus pittoresque que la petite ville avec ses sanctuaires échelonnés et son château à tourelles. Le soir nous parcourons l’unique rue coupée. de hauts portiques. Les vieilles parlent sur le pas des portes, les rochers ressortent dans l’ombre, tout blancs...

Roc-Amadour, 17 juillet.

Visité ce matin les sanctuaires, dont le fond sont les grottes elles-mêmes. C’est très pieux : la Vierge qui surmonte tout est

jolie, c’est la première statue que j'aime d'elle. C’est original, . ancien et artistique. Non loin, la grotte où fut trouvé le corps de Zachée le Publicain — Saint-Amadour : la cloche miracu- . leuse qui a sonné d’elle-même; la Vierge sculptée par Zachée, à qu'on voit très mal. Plantée dans le mur Dyrantal massive, w puissante, toute en fer. :

Par un ombreux petit sentier, nous grimpons au nee k fort, imposant avec sa tour sarrazine. Un petit abbé monte.

avec nous. On parle politique. J'aurai appris beaucoup de

choses pendant mon voyage. D'’en haut, jolie vue sur la ville! (260 habitants).

Le soir nous « faisons » Padeyrac.

Brive, 18 juillet.

En auto nous partions hier de Roc-Amadour. En nous en. allant nous regardons le vieux rocher et ses vieux toits. Nous passons sous un tunnel naturel et nous montons. De loin, la ville semble plus pittoresque encore, si c’est possible. Puis nous filons à toute vitesse sur une route qui a l’air normande, bordée de blés et de hêtres, pour arriver à Padeyrac. Nous descendons cinq cents marches; nous sommes dans un trou, on voit très bien le ciel en haut. Puis nous nousfengageons dans des couloirs de roches; on dirait une nef de cathédrale, avec la voûte à soixante-dix mètres en l’air. Un bruit de cascades résonne de partout, à notre gauche coule un peu d’eau qui s’augmente rapidement, c’est maintenant une large rivière que nous descendons en barque. Quelques curieuses et bruissantes cascades tombent dans le gouffre. Entre Padirac et Darpilan, pas de comparaison. Ici, c’est le roc fruste, là-bas, c'était le palais des Mille et une Nuits avec ses colonnades sculptées en stalactite. rose ou blanche. Là-bas, c'était aussi l’émotion intense de la. descente à pic. Un faux pas... on roulait, je ne sais où. Puis, il fallait s’éclairer de bougies dans les couloirs. À Dargilan, c'était l’architecture féerique, la sculpture fouillée de ces immenses masses de roche. C’était de l’art. Ici, rien de tout cela: mais c’est curieux quand même. Nous remontons. Les autres touristes — pour la première fois nous n’étions pas seuls — ont chaud. L’auto nous ramène à Alvionac. Arrêt. Nous vi-

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sitons l’église. Je cueille du jasmin qui sent Villequier. Puis, à la gare de Rocamadour, nous embarquons pour Brive, où nous dinons. Je n'ai Jamais diné comme là : bouillon, petits caissons (5 francs à Paris), truite saumonée, haricots, pâté de foies gras (!), poulet, salade, fruits, gâteaux et Lacryma Christi!!! le tout pour 2 fr. 50... Nous visitons Sazx/-Sernin, vieille église très curieuse, modèle de l’art roman limousin. Les colonnettes sont peintes. Puis nous remontons la grande rue qui, si calme tout à l’heure, s’est animée dès la tombée du jour. Tout le monde se promène.

Lundi 18.

De Brive à Limoges, pays insignifiant. A peine quelques johs coins. Zimoges, ville qui a l’air bête et ennuyeux. Pourtant, très Jolie cathédrale. La teinte dominante des rosaces et vitraux est le bleu, ce qui donne à toute la nef une étrange coloration. Demi-colonnes, à chapiteaux ravissants. De Limoges à Paris, pays tout à fait indifférent. Je regrette beaucoup de n’être pas repassée par le Cantal et l'Auvergne; j'ai gardé de ce pays une impression exquise de pittoresque et de familial; j'ai senti — est-ce de l’imagination? — quelque part dans Agueros Mountinos quelque chose de moi; mes ancêtres y ont vécu, il y a un endroit qui porte leur nom (S), ce nom que Je porte dans mon cœur aussi.

a A j'ai résolu fermement qu’un jour, Lu je m'appartiendrai, j'irai passer là-bas un peu de temps, dans ce pays qui est À moitié le mien.

($) Maubourg, dans la Haute-Loire.

LISOUN DE SAUVETERRE

Août-septembre 1910.

Alors, comme le soir tombait, ils se mirent en route, les moutons devant eux, en grande masse houleuse. Zisoun avait peut-être vingt ans, Z'oëne quatorze. Elle était fine, souple et jolie, avec ses cheveux noirs très légers, ses yeux de noisette claire et le teint de velours des filles du Midi. Lui, était petit, châtain, avec de grands yeux. On aurait pu les croire frère et sœur, mails Zzsoun était la fille unique des Peyreleau, et Toine un petit berger orphelin. Ensemble ils avaient gardé le troupeau tout le jour, dans l’immensité triste du Causse, parmi les terres rouges, les cailloux et les genêts.

Maintenant ils rentraient, poussant les bêtes dociles. De loin on pouvait déjà voir la ferme, avec ses murs de cailloux et son toit de chaume, et en se penchant sur le bord du plateau ils apercevaient, à pic au-dessous d’eux, le Tarn torrentueux et, sur sa rive, un château avec ses tours : Rogueblave.

— Lisoun, dit le petit, le warquis a encore tué une chèvre qui était entrée dans son pré, hier matin. La bête était à Serreyrède; le pauvre vieux n’a qu’elle pour tout bétail; il a couru pour l'empêcher de passer la haie, mais la chèvre allait plus vite que ses jambes de soixante-dix ans. Le marquis est un criminel. Est-ce vrai qu’il a tué des hommes?

— Oui, il a tué des voyageurs qui ne savaient pas qu'ils étaient chez lui, et, il y a longtemps, un pâtre qui pêchait des truites de l’autre côté du Tarn, sur la grève. Mais il a tiré sur bien d’autres.

— Crois-tu que le warguis soit fou?

— S'il l’est, Dieu lui sera moins sévère. Mais J'ai idée

qu'il ne l’est pas.

Ils étaient devant l’étable. Les bêtes passèrent une à une ee sous la porte où pendait une touffe de cette lavande bleue

dont le parfum chasse les épidémies. Puis Zisour et Zone rentrèrent diner.

De la soupe et du pain noir... Les deux Peyreleau, le père … vigoureux et hâlé, la mère, brune et alerte encore, leur johe.

fille et le petit berger mangent. Et quand tout est fimi et rangé,

on jette une brassée de bruyères sur le feu, l’homme se repose. sans un mot, la femme tricote,' le petit s’accroupit sur la

pierre carrée, au coin de l’âtre, et elle, Zisoun, s’assied sous le manteau de la cheminée, tandis que la lumière danse dans ses cheveux.

— Mayrè, dit-elle, le marquis de Rogueblave est un être

bestial et cruel, et si un des bergers le tuait pour nous en dé-

livrer, je n’y redirais pas grand’ chose. Il est permis de de

hair. ‘ — Tais-toi, Lisoun, tu ne sais ce que tu dis. Nous n'avons

pas à juger les torts du marquis, et nous dévons tant de re-

connaissance à sa sainte mère que Jamais 1c1 On ne dira du

mal de Roqueblave.

— Sa mère?

Une voix chaude et sonore sortit de l’ombre.

— Ecoute, fille, maintenant je puis te l’expliquer. Quand Je me suis marié, j'étais berger chez un fermier de Pougna-

doires, dont le troupeau était si grand que nous étions quatre

die garder. Tout alla bien pour commencer. Les trois autres

étaient d’honnêtes travailleurs et le maître était content. Maïs

un jour, les deux frères Mayrelet, les meilleurs des quatre, partirent, et il en vint deux autres qui ne les valaient pas. Peu à peu, ils nous apprirent à jouer aux dés, à oublier les bêtes; quand on revenait à Pougnadoires, on faisait un tour

au café... Bref, je me mis à devenir un fainéant et à manger

toute ma paye. Puis le fermier s’aperçut qu’il manquait des

brebis, qu’il y en avait d’autres de galeuses, il me fit des ob-

Te AND

servations, car J'étais chez lui depuis plus longtemps que les autres. Je répondis, il me renvoya.

« Alors, au lieu de tout dire à ta mère, au lieu de me mettre à cultiver notre petit champ de sarrazin, je lui laissai croire que rien n'était changé, et tous les jours je retrouvals mes anciens camarades, et je passais mes Jours à ne rien faire. « Elle, voyant la misère venir, me demandait parfois mon

salaire, et que Dieu me pardonne la façon dont je lui répondais. Un soir, quand Je rentrai, je trouvai ma femme couchée et la marquise de Rogueblave assise à son chevet. Je regardai sa charitable visite comme une intrusion.

— Nous n’avons pas besoin de marquise ici, osai-je lui hurler, nous ne sommes pas des miséreux! Qu'est-ce que vous venez faire chez nous?

— Vous empêcher de tuer votre femme tout à fait, 7zs/er Peyreleau, répondit-elle. Mais je ne réponds pas de sa vie «1 vous l’agitez ainsi.

Tuer ma femme? Je n'avais pas perdu le cœur, et je l’aimais toujours. Brute que j'avais été! Je sortis. La honte et le remords me torturèrent jusqu’au matin.

Dès l’aube, je rencontrai la marquise qui se disposait à partir.

— Ecoutez, Tristet, me dit-elle, votre femme va mieux, mais la moindre agitation peut ramener la fièvre. Ce sont les soucis et les privations qui l’ont rendue malade, avez-vous pensé que vous auriez eu sa mort sur la conscience? Pourquoi ne travaillez-vous pas?

— Je suis sans place.

— Et le sarrazin qui est bon à faucher? Faites toujours cela, et ensuite je verrai à vous donner de l’ouvrage, mais travaillez. |

— Oui, madame la marquise.

J'étais sincère. Qu'elle était bonne! Et je l’avais insultée la veille.

Quand elle revint, je venais d’engranger la dernière gerbe de blé noir. Elle comprit que j'étais changé, et eut la bonté de me donner quelques brebis à soigner à mon compte. Je devins le berger de mon propre troupeau.

Elle m’a rendu mon bonheur et a fait notre prospérité.

Elle montait ici souvent... »

Pa

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