‹ Le livre de MayChapitre 95 sur 96 · LE · texte numérisé non relu

LE

Dans l’aube pâle, le lendemain, ils repartirent tous deux

pensifs comme des bergers de Judée.

Ce n’était pas un radieux et enivrant matin d'été. Il fai À

sait lourd et chaud, le soleil était voilé comme un sourire

triste. Ce temps les oppressait. Lentement ils traversèrent le

Causse rouge et descendirent jusqu’au Tarn. Et là, ilsisar

dèrent les brebis tout le jour.

Quand vint le soir, Lisoun dit au petit :

— J'ai averti là-haut que nous ne rentrerions pas cette nuit. . A mi-côte, 1l y a un refuge et un parc, nous serons bien là Monte, il est temps. Moi, j'ai à faire ici en bas. Je te rejoindra |

DenLÔ

— Qu’as-tu donc à faire ici? Oh! Zisoun, n'entre pas à

Roqgueblave, souviens-toi du petit Meyraguet!

— Laisse, répondit-elle. Il faut que j'y aille..: Tu ne peux pas comprendre.

— Il peut te tuer! Reste!

— Non. Il ne me tuera pas. Monte au refuge, installe les

bêtes et attends-moi. Et, ajouta-t-elle en voyant les nuages.

noirs qui couraient à l’ouest, s’il pleut, mets les brebis dans.

l’étable qui est à côté.

Toine ne répliqua pas et s’éloigna. Toutes les clochettes du.

troupeau se mirent à sonner en même temps. Quand le brut se

fut éteint, ZLisoun partit pour Roqueblave. Devant la barrière

du parc, elle s'arrêta un instant. La nuit était chaude et lourde, comme le jour. Il n’y avait pas de lune. Des roulements de

tonnerre lointains venaient mourir dans la montagne. Où allaitelle? Ses sens s’engourdissaient dans cette chaleur d'orage. Elle traversa le parc sous l’ombre opaque des châtaigniers. Pas un bruit, pas un souffle.

gr NP rer

Sur le Causse, les bruyères chantent, pensa-t-elle, Ici les arbres sont muets. »

Elle avait vaguement peur... Maintenant le château se dressait devant elle, comme un être fantastique. Elle passa le pont moussu sous lequel les cascades sanglotaient. Et celles-ci lui envoyèrent de l’écume fraîche sur les joues, comme un baiser. Cela la réveilla.

— N'entre pas, disaient les cascades.

— J'entrerai, répondit-elle.

Alors l’eau se remit à pleurer.

La porte céda à la première pression de sa main. Dans le grand vestibule, personne. Toujours l’ombre et le silence. Elle prit à sa ceinture un petit revolver et entra dans la galerie. Tout à coup, à sa droite, une porte s’ouvrit et une détonation partit. Elle se pencha jusqu’à terre. La balle passa et rebondit plus loin sur les dalles.

— Qui ose entrer ici?

— Moi, monsieur le marquis, Lisoun Peyreleau, du Causse de Sauveterre.

Sa voix sonna claire et ferme.

— Qui t’a permis d’entrer ici? Ne sais-tu pas que je n’ai qu’à tirer pour te tuer comme un chien?

— Comme vous avez tué Meyraguet? Je ne le sais que trop!

Etonné, 1l se tut. Puis il prit au fond de la pièce une bougie et la leva pour voir la première femme qui n’avait pas peur de lui. Elle était debout, résolument adossée à la muraille, son capulet rouge rejeté derrière ses cheveux très noirs, et ses yeux de noisette claire en plein dans ceux du châtelain.

— J'ai mes pistolets aussi, monsieur le marquis, et je tire aussi bien qu'aucun pastour de Sauveterre, du Méjean ou du Neygro.

Il jeta son arme par terre.

— Ah! tire, Zisoun! Je suis un être nuisible, une bête féroce... Tu es venue délivrer les autres par ma mort. Fais vite.

— Je ne suis pas venue pour cela. Vous êtes mon maître, et puis nous devons trop à votre bonne mère pour que Je vous envoie en enfer. Vivez encore, monsieur le marquis, mais croyez-moi, changez de chemin, si vous voulez la revoir.

Jout:a coup le pécheur se souvint. Il se revit éntide, aupres de cette mère qu’il idolâtrait et qui lui apprenait à croire en Dieu. Il se rappela sa mort si sainte et tout ce qu’il avait juré... Voilà quinze ans qu’il n’avait pas entendu son nom... Voilà . ans qu'il s’était enfermé, là, révolté contre Dieu et contre les. hommes en qui il avait cru et qui l’avaient trompé... Il les haïssait, maintenant. Les paysans le croyaient fou. Il savait bien qu’il ne l’était pas. Et voici que d’un mot de sa voix fraîche, une petite bergère l’avait ému jusqu’au fond de l’âme. Elle en avait ouvert les écluses et un grand flot de souvenirs envahissait son être. 5

— Lisoun, dit-1l presque bas, entre ici. J'ai à te parier

Elle Da un instant et entra dans la grande pièce voütée. et nue.

— Parle-moi de ma mère? |

Alors elle dit tout ce qu’elle avait entendu raconter. Quand Ge elle eut Hi:

— Et pourquoi es-tu venue ici? demanda-til. s

— Pour lui payer notre dette, répondit-elle simplement. Elle a sauvé l’âme de mon père. ct

I1 se fit un silence. La Tarn murmurait sous la fenêtre. On 0 eût dit mille voix confuses parlant tout bas à la fois. Les éclats à de tonnerre roulaient de montagne en montagne pendant des minutes entières. Il se mit à pleuvoir à verse. Une bourrasque | s’engouffra das la cheminée et les cendres froides s’envolèrent. Dehors, les châtaigniers craquaient et grinçaient cn des mâts de navire. Zzsoun se leva :

— Maintenant, 1l faut que je parte.

— Reste, supplia-t-1l.

— Le petit m'attend là-haut, je ne peux pas. fe

—— Alors, reviens bientôt...

Elle ne répondit pas. Et comme elle sortait, 1l la regarda. longuement, d’un air navré, comme si elle était le bonheur, et que le bonheur lui échappait. Puis 1l mit la chandelle sur l'appur de la fenêtre et suivit des yeux la jeune silhouette qui passait le pont de pierre, tandis que le vent d’orage ébouriffait ses cheveux noirs.

Elle arriva au refuge sous une pluie battante.

— Est-ce toi? cria le petit.

Por ae

Ils s’embrassèrent, émus, en songeant au danger qu’elle venait de courir. Pour la sécher, il alluma une brassée d’herbes. Le refuge fut illuminé par la flamme. C’était une cahute en terre, très basse, couverte de chaume. Dans un coin, deux ou trois vieilles paillasses et de la bruyère pour faire le feu. Comme . cheminée, une pierre carrée et un trou dans le toit. La pluie passa par là, et les herbes s’éteignirent avec un grésillement. Ce fut la nuit profonde, sinistre... Les éclairs brillaient livides par les fentes de la porte, tout le refuge tremblait dans le vent. Leurs mains s'étaient rencontrées. Et puis, presque soudainement, l’orage s’arrêta. Il se leva une aube radieuse et les enfants remontèrent vers la ferme du Causse.

Leur vie continua, uniforme, presque contemplative. Mais quelque chose était changé en Zisoun Peyreleau. Elle n'avait plus cet air de Jeunesse et de vie intense qui faisait la moitié de son charme autrefois. Elle était plus sérieuse, plus femme, un peu plus triste. Mais seul, le petit l’avait remarqué, ou deviné, car même les enfants devinent bien des choses quand üls aiment. Pourtant T'oire n’osait rien demander, et des mois se passèrent. Un matin, Zisoun laissa l’enfant partir seul vers les paturages.

— Je te retrouverai, dit-elle.

Et 1l sentit que la tristesse qui planait allait s’abattre.

Lisour monta l’échelle qui conduisait à la grange, pôussa la porte et entra. Sa mère était là, battant du blé à coups de fléau réguliers.

— Mayrè, dit l'enfant, j'ai à vous parler.

La fermière se retourna et regarda sa fille en face. Elle vit que c'était sérieux.

— Alors, va, ZLisounèlo.

Elles s’assirent l’une près de l’autre sur:le tas de paille blonde.

— Mayrè, 1l va falloir que je vous quitte.

— Toi? Et quel beau pastour t’a demandée?

— Le bon Pasteur, celui qui donne sa vie pour ses brebis.

Toutes deux se turent, très pâles.

— Es-tu bien sûre qu’il te demande?

— Très sûre.

— Depuis quand?

.— Depuis près d’un an déjà, mais surtout depuis le jour

où J'at été chez le marquis. Mère, permettez- vous ?.. dites-vous ? 2 — Eh! répondit-elle avec cet accent du Midi qui sonne. ce chante, eh! que veux-tu que je dise, Zisoun, quand le Seigneur a parlé ? |

Puis elles se on dans les bras l’une de l” autre et pleu- è F*

rèrent. Le soir fut triste. Peyreleau savait et s'était soumis.

Lisoun avait tout dit elle-même à 7 oise quand il était re- 4

venu avec le troupeau. Pauvre petit! À peine avait-il entendu : qu’il était monté dans la grange pour y sangloter tout à son. aise. Le

Elle l’y suivit :

— lT'oine! suppha-t-elle.

— Oh! Zisoun, si tu savais! Je n’ai ni parents, ni frères,

ni sœurs et tu les avais tous remplacés! Ne pars pas, né me

laisse pas seul! A — Mon petit Toine!... Il y en a d’autres que je vais laisser : mes deux pauvres parents qui n’auront plus d’enfant. Veux-tu. prendre ma place? Veux-tu faire cela pour moi? Ne les quitte | jamais, soigne-les, aime-les. . A — Lisoun, je ferais tout pour toi!

— Je penserai que je leur ai laissé un fils. Merci! Ils s’embrassèrent longuement, ardemment.

Le lendemain matin, Zisoun s’entendit appeler

— Fille, lui dit Tistet Peyreleau, il faut que tu écrives au marquis. Nous sommes ses fermiers, 1l doit savoir quand l’un.

de nous s’en va. | A Sa voix trembla sur les derniers mots. Il la laissa seule.

Alors Lisoun s’assit devant la table et écrivit : Monsieur le marquis,

« Vous êtes notre maïître et vous devez savoir ce qui se passe. chez nous. Je pars demain pour Aurillac, où je dois entrer au

couvent. Puisque je ne vous reverrai plus ici-bas, je veux vous

dire que je n’oublierai jamais la bonté de Mme la marquise pour ma famille. Le nom de Roqueblave sera dans toutes mes prières. Adieu, monsieur le marquis, pardonnez ma visite de J'autre soir, et soyez sûr que je ne vous oublierai pas devant

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le Seigneur, auprès duquel j'espère fermement vous retrouver un jour.

« Votre fidèle et dévouée servante :

« LISOUN PEYRELEAU, du Causse-de-Sauveterre. »

Puis elle appela Tosne :

— Veux-tu me rendre encore un service? demanda-t-elle.

— Lequel? Dis et j’obéirai.

— Porte ceci au marquis. Dis que tu viens de la part de Lisoun, de Sauveterre. il ne te fera pas de mal.

L'enfant partit. Il rencontra le fou dans le parc, et lui donna la lettre.

— Tu n’as pas peur de moi? dit 1 marquis.

— Non.

Alors il lui tendit la main et le petit berger la serra. Puis, de nouveau seul, :l ouvrit la lettre et lut... « Soyez

Sr que je ne vous oublierai pas devant le Seigneur, près duquel j'espère fermement vous revoir un jour. » C’est ainsi que parlait la courageuse enfant qui avait voulu le convertir, cette petite bergère du Causse à l’âme s1 fière, seul être qu’il aimait, seul être qui ne l’ait pas honni et détesté.

— Lisoun, il faut que je vous revoie!

Il aurait pu monter sur le Causse et lui dire adieu. Mais à quoi bon! Les fermiers le recevraient à coups de fourche, et il ne pourrait plus, ce soir, la trouver seule. Et puis, quel droit avait-il d’aller troubler son dernier soir à Sauveterre? Il n’irait pas.

— Lisoun, il faut que je vous revoie!.

Il ferait pénitence, il prierait, il jeûnerait et la retrouverait peut-être un jour. Il était nuit close déjà. Un rayon de lune perça le feuillage, et alors seulement il s’aperçut de l’heure. Il

se leva et rentra dans le château. Il erra par les salles vides en regardant les portraits de famille qui le fixaient de leurs yeux sans vie. Son âme était en proie à un combat étrange. Zisoun lui avait montré le chemin du ciel... Il monta l’escalier en ruines, jusqu’à la tour qui dominait le Tarn. C’est là qu’il gardait ses armes. Le toit de la tour était à moitié tombé, les fenêtres n’existaient plus depuis longtemps, mais leurs places étaient marquées par de grands trous de pierres éboulées. Il prit

sa carabine, ses fusils, ses pistolets et les posa là. Pas, se Ones ne après l'autie il jeta ses armes dans l’eau du Par. Le bruit ré- e sonna chaque fois, mat et assourdi. Le marquis se pencha ca regarda les ronds qui allaient s’élargissant... La nuit était ex : quise, lumineuse, embaumée. Le parfum du chèvrefeuille montait de partout sur les ailes lourdes du vent. Les rapides chan taient, et l’on eût dit des cascades de lumière liquide quand un rayon de lune les effleurait... Nuit d’'extase. le rehente nn monta à flots dans l’âme du pécheur.… Il pleura… ù nu Larmes de remords affreux, mais non de désespoir, car. Lisoun avait dit : Espère! :

..L’aube vint.

Là-haut, elle était prête à partir. Il fallait qu’elle remontèt le Tarn en barque jusqu’ à Sainte-Énimie. L’instant des adieux Te vint, mais le petit n’était pas là. jé

Elle embrassa sa mère qui sanglotait et son père qui serra sa petite main fine à la faire crier. Re

Elle fut vaillante jusqu’au bout. on ce

— Je vous laisse Tone, aimez-le bien; je voudrais qu'il prenne ma place. Dites lui bien que Je l’embrasse et que I l’aime. :

Puis elle sourit pour ne pas pleurer et descendit le sentier très vite. Au dernier lacet, elle rencontra le petit pâtre. :

— J'ai voulu te dire adieu seul. Prends cela, c'est tout ce que je peux te donner. Aie

Il lui tendit un gros bouquet de lavande bièie. Elle le partagea.

—— Gardes-en la moitié, mon chéri. 1

Ils se tenaient les deux mains et ne pouvaient se séparer. LE

— Adiousias moun aymado! murmura-t-elle tout bas enfin. !

Il s’enfonça dans le taillis, agile comme une chèvre, et elle ne le revit plus. En bas, Serreyrède l’attendait dans sa barque. . Serreyrède était un vieil ami, il était au courant de tout et elle … pouvait pleurer devant lui. T1 en était tout ému. ; | aies

— Perquè ploura Lisounèlo? Ah! poverettal! doi

Ce fut dur de quitter cette dernière figure familière. Main tenant elle n’avait pour compagnon que le bouquet de par embaumée.

Il lui sembla que la vie s’ouvrait devant elle comme un

six

Re rie

gouffre immense. Vers le soir on frappa chez les Peyreleau. C'était un enfant qui apportait une lettre.

— Voilà, expliqua- t1l, J'ai eu bien peur. J’ai couru après une brebis égarée qui est entrée dans le parc de Roqueblave. J'avais peur d’entrer et même d’ appeler ma bête. Tout à coup J'entends la barrière du parc s'ouvrir, Je me cache dans le taillis. Un instant après 1l me semble entendre tout près les grelots de ma brebis. Je la rattrape, et voici ce que je trouve attaché à son cou. Il y a votre nom. Prenez vite que je puisse rentrer. |

Peyreleau lut

« Berger Peyreleau,

«e . ai reçu hier la lettre de votre fille. Ce qu’elle m'apprend ne m'étonne pas. Elle est venue chez moi un Jour et je ne l’oublierai Jamais. C'est elle qui m'a montré toute l'horreur de mes crimes et J'espère que ses prières m’aideront à les racheter.

« Tout ce que j'ai, je vous le laisse. Je veux, Tistet Peyreleau, que vous répariez le plus possible le tort que ] ’ai fait à tant de paysans, dont J'ai tué le bétail. Je demande à ceux que j ai plus gravement offensés de me pardonner. Mes terres sont à votre disposition : qu’elles servent à l'établissement de votre courageux petit pâtre qui a bien voulu me serrer la main. Vous pouvez entrer chez moi sans crainte. Je veux suivre la route que Lisoun m'a tracée, je pars demain à pied pour la Trappe de Mortagne.

« Adieu Tistet. Soyez béni pour le bien que votre fille m’a fait. »

— Notre Zisoun était une sainte.

Ils se signèrent tous et se mirent à genoux pour la prière du soir.

— Eh! qui la dira maintenant, gémit la mère.

— Ce sera moi, répondit T'oine.

Et dans le reflet rouge du feu, tandis que le vent murmurait dehors, il dit tout haut :

Nouostre Payre del cieu, que toujours bouostre noum aymat et benezit et sontificat siago. Que bouostre règno orribe, et que bouostre santo bolountat se fage aissi-bal coum amount...

DONS NET AIN 22 (En Marge de la Vie de May)

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