LA GRAPPE DE RAISIN
J'étais heureux, j'étais très heureux. Je me représentais mon père, ma mère et ma bonne, comme des géants très doux, témoins des premiers jours du monde, immuables, éternels, uniques dans leur espèce.
5 J'avais la certitude qu’ils sauraient me pbs ee mal et j’éprouvais près d’eux une entière sécurité. ‘La confiance que m’inspirait ma mère était quelque chose d’infini: quand je me rappelle cette divine, cette adorable confiance, je suis tenté d’envoyer des baisers au
10 petit bonhomme que j'étais, et ceux qui savent combien il est difficile en ce monde de garder un senti- | ment dans sa plénitude comprendront un tel rent de tels souvenirs. =
J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières
15 et mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui n'étaient EE qui faisaient partie de ma vie. Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c’est-à-dire le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas}ä cg que
zo je dis là, qu n’y souriez que par amitié et sangez-y; quicofique APE Sue chien, est au milieu des choses, J'étais heureux de voir et d’entendre. Ma mère X n’entr’ouvrait pas son armoire à glace sans me faire 25 éprouver une cürioëité fine et pléiné de poésie. Qu’'y
avait-il donc, dans cette armoire? Mon Dieu! ce qu’il pouvait y avoir: du linge, des sachets d’odeur, des cartons, des boîtes. Je sopeonné aujourd’hui ma pauvre mère d’un faible pour les boîtes. Elle en avait de toute sorte et en prodigieuse quantité. Et 5 ces boîtes, qu’il m'était int té üCher, m’inspiraient de profondes méditations. Mes jouets aussi faisaient travailler ma petite tête; du moins, les jouets qu’on me promettait, et que j'attendais; car ceux que je possédais n’avaient pour moi plus de mystère, par- ro tant plus de charme. Mais qu’ils étaient beaux, les joujoux de mes rêves! Un autre miracle, c'était la quantité de traits et de figures qu’on peut tirer d’un crayon ou d’une plume. Je dessinais des soldats; je faisais une tête ovale et je mettais un shako au-dessus. 15 Ce n’est qu'après de nombreuses observations que; je fis entrer la tête dans le shako jusqu’aut 7 Lens J'étais sensible aux fleurs, aux parfums, au luxe de la table, aux beaux vête : a toque à plumes et mes bas chinés me donnaient quelque orpueil. Mais 20 ce que j'aimais plus que chaque chose en particulier, c'était l’ensemble des choses: la maison, l'air, la lumière, que sais-je? la vie enfin! Une grande douceur m'’enveloppait. Jamais petit oiseau ne se frotta plus délicieusement au RE TE nid.
J'étais heureux, j'étais très heureux. Pourtant, j'enviais un autre enfant. Il se nommait Alphonse. Je ne lui connaissais pas d’autre nom, et il est fort} à possible qu’il n’eût que celui-là. Sa mère était blan+4 chisseuse et travaillait en ville. Alphonse vaguat# got tout le long de la journée dans la cour ou sur le quai,
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ME et op de ma fenêtre son visage bouée sa tignasse Jatne, $a culotte sans fond et ses savates, qu’il traînait dans les ruisseaux. J'aurais bien voulu moi aussi, marcher en liberté dans les A far phonse, hantait les cuisinières et gagnait près d’elles force g1 Palau s vieilles croûtes de pâté. Parfois les A puiser à la pompe un seau d’eau qu’il rapportait fièrement, avec une face cramoisie et la langue hors de la bouche. Et je l’enviais. Il n’avait pas comme moi des fables de La Fontaine à PRISE AS il ne craignait pas d’être grondé pour une tache à sa blouse, lui! Il n’était pas tenu de dire bonjour, monsieur ! bonjour, madame! à des personnes dont les jours et les soirs, bons ou mauvais, ne l’intéressaient pas du tout; et, s’il n’avait pas comme moi une arche de Noé et un cheval à mécanique, il jouait à sa fantaisie avec les moineaux qu'il attrapait, les chiens errants comme lui, et même les chevaux de l’écurié, jusqu’à ce que le cocher l’envoyât ‘ dehors au bout d’un balai. Il était libre et hardi. De la cour, son domaine, il me regardait à ma fenêtre comme on regarde un oiseau en cage.
Cette cour était gaie à cause des bêtes de toute espèce et des gens de service qui la fréquentaient. Elle était grande; le corps de logis qui la fermait,au milieu était HAPISSE d’une vieille vigne n eue et maigre, au-dessus de laquelle était un cadran solaire dont le soleil et la pluie avaient effacé les chiffres, et cette aiguille d'ombre qui coulait insensiblement sur la pierre m'étonnait, De tous les fantômes que j'évoque, celui de cette vieille cour est un des plus
étranges pour les Parisiens d’aujourd’hui. Leurs cours ont quatre mètres carrés: on peut y voir un morceau du ciel, grand comme un mouchoir, par-dessus cinq étages de garde-manger en x ee C'est là un progrès, mais il est malsain.Mm{,, si] s
Il advint un jour que cette cour be où les ménagères venaient le matin emplir leur cruche à la pompe et où les cuisinières secouaient, vers six heures, leur salade dans un panier de Me éñ échangeant des propos avec les pal réniérs, il advint que cette 1e cour fut dépavée. On ne la dépavait que pour la repaver; mais, comme il avait plu pendant les travaux, elle était fort boueuse, et Alphonse, qui y vivait comme un satyre dans son bois, était, de la tête aux pieds, de la couleur du sol. Il remuait les pavés avec une joyeuse ardeur. sé. levant la tête et me voyant muré lafadéfil me ft sf Signe de venir. J'avais bien envie de jouer avec lui à remuer des pavés. Je n'avais pas de pavés à remuer dans ma chambre, moi. Il se trouva que la porte de l’appartement était ouverte. 20 Je descendis dans la cour.
— Me voilà, dis-je à Alphonse.
— Porte ce pavé, me dit-il.
Il avait l’air sauvage et la voix rauque, j’obéis. Tout à coup le pavé me fut arraché des mains et je 25 me sentis enlevé de terre. C’était ma bonne qui m’emportait, indignée. Elle me lava au savon de Marseille et me fit honte de jouer FT un polisson, un rôdeur, un vaurien. fn rer
— Alphonse, ajouta ma mère, Alphônse est mal 30 élevé; ce n’est pas sa faute, c’est son malheur; mais
que =
les enfants bien élevés ne doivent pas fréquenter ceux ui ne le sont pas.
J'étais un petit enfant très intelligent et très réfléchi. Jé’rétins les Bétoles de ma mère et elles s’associèrent, je ne sais comment, à ce que j’appris des enfants maudits en me faisant expliquer ma vieille Bible en estam es. , Mes sentiments pour Alphonse changèrent tout Mie Je ne l’enviai plus; non. Il m'inspira un mélange de terreur et de pitié. «Ce 1o n’est pas sa faute, c’est, son malheur.» Cette parole de ma mère me Botte pour lui. Vous fites bien, maman, de me parler ainsi; vous fites bien de me révéler dès l’âge le plus tendre l’innocence des misérables. Votre parole était bonne; c'était à moi à la 15 garder présente dans la suite de ma vie. y Se no . fois du moins, MP ÈSE pet ete m'attendris sur le sort de l’enfant maudit. Un jour, tandis qu’il tourmentait dans la cour le perroquet dus, d’une vieille locataire, je contemplai ce Caïn sombre! | 2o et puissant, avec toute la componction d’un bon petit Abel. C’est le bonheur, hélas! qui fait les Abel. Je m’ingéniai à donner à l’autre un témoignage de ma pitié Je songeai à lui envoyer un baiser ; mais son visage farouche me parut peu pro- 25 pre à le recevoir et mon cœur se refusa à ce don. Je cherchai longtemps ce que je pourrais bien donner: mon embarras était grand. Donner à Alphonse mon cheval à mécanique, qui précisément n'avait plus ni queue ni Crinitté me parut toutefois excessif. Et 30 puis, est-ce bien par le don d’un cheval qu’on marque sa pitié? Il fallait un présent convenable à un mau-
dit. Une fleur peut-être? Il y avait des bouquets dans le salon. Mais une fleur, cela ressemble à un baiser. Je doutais qu’Alphonse aimât les fleurs. Je fis, dans une grande perplexité, le tour de la salle à manger. Tout à coup, je frappai joyeusement dans mes mains: j'avais trouvé!
Il y avait sur le buffet, dans une coupe, de magnifiques raisins de Fontainebleau. Je montai sur une chaise et pris de ces raisins une grappe longue et pesa te “qu remplissait la coupe aux trois quarts. Les graind/d’un vert pâle étaient dorés d’un côté et lon devait croire qu’ils fondraient délicieusement dans la bouche: pourtant je n’y goûtai pas. Je courus chercher un pel de fil dans la table à ouvrage de ma mère. Il m'était interdit d’y rien prendre; mais il faut savoir désobéir. J’attachai la grappe au bout d’un fil, et, me penchant sur la barre de la fenêtre, j’appelai Alphonse et fis descendre lentement la grappe dans la cour. Pour la mieux voir, l’enfant maudit écarta de ses yeux les mèches de ses cheveux jaunes, et, quand elle fut à portée de son bras, il l’arracha avec le fil; puis, relevant la tête, il me tira la langue, me fit un pied de nez et s’enfuit avec la grappe. Mes petits amis ne m'avaient pas accoutumé à ces façons. J’en fus d’abord très irrité. Mais une considération me calma. «J'ai bien fait, pensai-je, de n’envoyer ni une fleur ni un baiser.»
Ma rancune s’évanouit à cette pensée, tant il est vrai que quand l’amour-propre est satisfait, le reste importe peu. :
Toutéfois, à l'idée qu’il faudrait confesser mon
aventure à ma mère, je tombai dans un grand abattement. J'avais tort; ma mère me gronda, mais avec de la gaieté: je le vis à ses yeux qui riaient.
— Il faut donner son bien, et non celui des autres,
5 me dit-elle, et il faut savoir donner. |
— C'est le secret du bonheur, et peu le savent, ajouta mon père.
Il le savait, lui!