IO
avant huit heures, ce beau jardin pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré; c'était la rentrée. Pourtant, il trottait, ses livres sur son dos et sa toupie dans sa poche. L'idée de revoir ses cama- 5 rades lui remettait de la joie au cœur. Il avait tant de choses à dire et à entendre! Ne lui fallait-il pas savoir si Laboriette avait chassé pour de bon dans la forêt de l’Aigle? Ne lui fallait-il pas répandre qu’il avait, lui, monté à cheval dans les montagnes d’Au- 10 vergne? Quand on fait une pareille chose, ce n’est pas pour la tenir cachée. Et puis c’est si bon de retrouver des camarades. Combien il lui tardait de revoir Fontanet, son ami, qui se moquait si gentiment de lui, Fontanet qui, pas plus gros qu’un rat et 15 plus ingénieux qu'Ulysse, prenait partout la Poe place avec une grâce naturelle. |
Il se sentait tout léger, à la pensée de revoir Fontanet. C’est ainsi qu’il traversait le Luxembourg dans l’air frais du matin. Tout ce qu’il voyait alors,
20 je le vois aujourd’hui. C’est le même ciel et la même terre; les choses ont leur âme d’autrefois, leur âme qui m'égaye et m'attriste, É£ me trouble; lui seul n’est plus.
C'est pourquoi, à mesure que je vieillis, je m’in-
25 téresse de plus en plus à la rentrée des classes.
Si j'avais été pensionnaire dans un lycée, le souvenir de mes études me serait cruel et je le chasserais. Mais mes parents ne me mirent point à ce bagnË. "J'étais externe dans un vieux collège un
30 peu monacal et caché; je voyais £ha aque jour la rue et la maison et Métis point retra Aéné, comme les
pensionnaires, de la vie publique et de la vie privée, Aussi, mes sentiments n'étaient point d’un esclave; ils se développaient avec cette douceur et cette force que la liberté donne à tout ce qui croît en elle. Il ne s’y mêlait pas de haine. La curiosité y était bonne et c’est pour aimer que je voulais connaître. Tout ce que je voyais en chemin dans la rue, les hommes, les bêtes, les choses, contribuait, plus qu’on ne saurait croire, à me faire sentir la vie dans ce qu’elle a de simple et de fort. Lt
Rien ne vaut la rue pour faire comprendre à un enfant la machine sociale. Il faut qu’il ait vu, au matin, les laitières, les porteurs d’eau, les charbOpnietss il faut qu'il Ait examiné les boutiques de l‘épicier, du chéfct Var PA marchand de vin; il faut qu’il ait vu passer les régiments, musique en tête; il faut enfin qu’il ait humé l’air de la rue, pour sentir que la loi du travail est divine et qu’il faut que chacun fasse sa tâche en ce monde. J’ai conservé de ces courses du matin et du soir, de la maison au collège et du collège à la maison, une curiosité affectueuse pour les métiers et les gens de métier Æ4dy
Je dois avouer, pourtant, que je n’avais pas pour tous une amitié égale. Les papetiers qui étalent à la devanture de leur boutique des images d'Épingufgrent d’abord mes préférés. Que de fois, le nez céllé contre la vitre, jai lu d’un bout à l’autre la légende de ces petits drames figurés !
J'en connus beaucoup en peu de temps: il y en avait de fantastiques qui faisaient travailler mon imagination et développaient en moi cette faculté sans
laquelle on ne trouve rien, même en matière d’expériences et dans le domaine des sciences exactes. Il y en avait qui, représentant les existences sous une forme naïve et saisissanté, me firent regarder pour la
5 première fois la chose la plus terrible, ou pour mieux dire la seule chose terrible, la destinée. Enfin, je dois beaucoup aux images d’Épinal.
Plus tard, à quatorze ou quinze ans, je ne m’arrêtai plus guère aux étalages des épiciers, dont les boîtes de
10 fruits confits pourtant me semblèrent longtemps admirables. Je dédaignai les merciers et ne cherchai plus à deviner le sens de l’V énigmatique qui brille en or sur leur enseigne. Je m’arrêtais à peine à déchiffrer les rébus naïfs, figurés sur la grille historiée des vieux
15 débits de vin, où l’on voit un coing ou une comète en fer forgé.
Mon esprit, devenu plus délicat, ne s’intéressait plus qu’aux échoppes d’estampes, aux étalages de bricà-brac et aux boîtes de bouquins.
20 O vieux juifs de la rue du Cherche-Midi! naïfs bouquinistes des quais, mes maîtres, que je vous dois de reconnaissance! Autant et mieux que les professeurs de l’Université, vous avez fait mon éducation intellectuelle. Braves gens, vous avez étalé devant mes yeux
25 ravis les formes mystérieuses de la vie passée et toute sorte de monuments précieux de la pensée humaine. C’est en furetant dans vos boîtes, c’est en contemplant vos poudreux étalages, chargés des pauvres reliques de nos pères et de leurs belles pensées, que je
3° me pénétrai insensiblement de la plus saine philosophie.
Oui, mes amis, à pratiquer les bouquins rongés des vers, les ferrailles rouillées et les boiseries vermoulues que vous vendiez pour vivre, j'ai pris, tout enfant, un profond sentiment de l’écoulement des choses et du
néant de tout. J’ai deviné que les êtres n'étaient que $ des images changeantes dans l’universelle illusion, et dal nr j'ai été dès lors enclin à la tristesse, à la douceur et à ban dy)
la pitié.
L'école en plein vent m’enseigna, comme vous voyez, de hautes sciences. L’école domestique me fut plus profitable encore. Les repas en famille, si doux quand les carafes sont claires, la nappe blanche et les visages tranquilles, le dîner de chaque jour avec sa causerie familière, donne à l'enfant le goût et l’intelligence des choses de la maison, des choses huimbles et saintes de la vie. S'il a le bonheur d’avoir, comme moi, des parents intelligents et bons, les propos de table qu’il entend lui donnent un sens juste et le goût d’aimer. Il mange chaque jour de ce pain béni que le père spirituel rompit et donna aux pèlerins dans l’auberge d’Emmaüs. Et il se dit comme eux: «Mon cœur est tout chaud au dedans de moi.» |
Les repas que les pensionnaires prennent au réfectoire n’ont point cette douceur et cette vertu Oh!
la bonne école que l’école de la maison!
Pourtant on entrerait bien mal dans ma pensée si l’on croyait que je méprise les études classiques. Je crois que, pour former un esprit, rien ne vaut l'étude
des deux antiquités d’après les méthodes des vieux humanistes français. Ce beau mot d’humanités, tout | beau qu’il est, n’a-paë trop de noblesse pour désigner
AAMAI
les arts qui font un homme, selon l’idée la plus haute qu’on en puisse concevoir.
— Le petit bonhomme dont je vous parlais tout à
DE
Lie)
l’heure avec une sympathie qu’on me pardonnera peutêtre, en songeant qu’elle n’est point égoïste et que c’est à une ombre qu’elle va, ce petit bonhomme qui traversait le Luxembourg en sautant comme un moineau, était, je vous prie de le croire, un assez bon humaniste. Il goûtait, en son âme enfantine, la force romaine et les grandes images de la poésie antique. Tout ce qu’il voyait et sentait dans sa bonne liberté d’externe qui flâne aux boutiques et dine avec ses parents, ne le rendait point insensible au beau langage qu’on enseigne au collège. Loin de là: il se montrait aussi attique et aussi cicéronien, peu s’en faut, qu’on peut l’être dans une troupe de petits grimauds régie par d’honnêtes barbacoles.
Il travaillait peu pour la gloire et ne brillait guère sur les palmarès; mais il travaillait beaucoup pour
que cela lamusât, comme disait La Fontaine. Ses
versions étaient fort bien Net ses discours latins eussent mérité 1s-louanges même de M. lPinspecteur, sans quelques solécismes qui les déparäaïent généralement. Ne vous at-il pas déjà conté qu’à douze ans les récits de Tite-Live lui arrachaient des larmes généreuses ?
Mais c’est en abordant la Grèce qu’il vit la beauté dans sa simplicité magnifique. Il y vint tard. Les fables d’Ésope lui avaient d’abord assombri l’âme. Un professeur bossu les lui expliquait, boss de Corps” et d'âme, Voyez-vous Thersyté conduisant led jeunes
Galates dans les bosquets des Muses? Le petit bonhomme ne concevait pas cela. On croira que son pédagogue bossu, se vouant spécialement à expliquer les fables d’Ésope, était admissible dans cet emploi: non pas! c'était un faux bossu, un bossu géant, sans esprit et sans humanité, enclin au mal et le plus injuste des hommes. Il ne valait rien, même pour expliquer les pensées d’un bossu. D'ailleurs, ces méchantes petites fables sèches, qui portent le nom d'Ésope, nous sont parvenues limées par un moine byzantin, qui avait un crâne étroit et stérile sous sa tonsure. Je ne savais pas, en cinquième, leur origine, et je me souciais peu de la savoir; mais je les jugeais exactement comme je les juge à présent.
Après Ésope, on nous donna Homère. Je vis Thétis se lever comme une nuée blanche au-dessus de la mer, je vis Nausicaa et ses compagnes, et le palmier de Délos, et le ciel et la terre et la mer, et le sourire en larmes d’Andromaque. ... Je compris, je sentis. Il me fut impossible, pendant six mois, de sortir de l'Odyssée. Ce fut pour moi la cause de punitions nombreuses. Mais que me faisaient les pensums? J'étais avec Ulysse «sur la mer violette!» Je découvris ensuite les tragiques. Je ne compris pas grand’chose à Eschyle; mais Sophocle, mais Euripide m’ouvrirent le monde enchanté des héros et des héroines et m’initièrent à la poésie du malheur. A chaque tragédie que je lisais, c’étaient des joies et des larmes nouvelles et des frissons nouveaux.
Alceste et Antigone me donnèrent les plus nobles rêves qu’un enfant ait jamais eus. La tête enfoncée
À dans mon dictionnaire, sur mon pupitre Depot d’encre, je voyais des figures divines, des bras d'ivoire tombant sur des tuniques blanches, et j’entendais des voix plus belles que la plus belle musique, qui se lamentaient harmonieusement.
Cela encore me causa de nouvelles punitions. Elles étaient justes: je m’occupais de choses étrangères à la classe. Hélas! l’habitude m’en resta. Dans quelque classe de la vie qu’on me mette pour le reste de mes jours, je crains bien, tout vieux, d’encourir encore le reproche que me faisait mon professeur de seconde: «Monsieur Pierre Nozière, vous vous occupez de choses étrangères à la classe.»
Mais c’est surtout par les soirs d’hiver, au sortir du collège, que je m’enivrais dans les rues de cette lumière et de ce chant. Je lisais sous les réverbères et devant les vitrines éclairées des boutiques les vers que je me récitais ensuite à demi-voix en marchant. L’activité des soirs d’hiver régnait dans les rues étroites du faubourg, que l’ombre enveloppait déjà.
Il m’arriva bien souvent de heurter quelque patronnet qui, sa manne sur la tête, menait son rêve comme je menais le mien, ou de sentir subitement à la joue l’haleine chaude d’un pauvre cheval qui tirait sa charrette. La réalité ne me gâtait point mon rêve, parce que j'aimais bien mes vieilles rues de faubourg dont les pierres m’avaient vu grandir. Un soir, je lus des vers d’Antigone à la lanterne d’un marchand de marrons, et je ne puis pas, après un quart de siè. cle, me rappeler ces vers:
O tombeau! Ô lit nuptiall..,
sans revoir l’Auvergnat soufflant dans un sac de papier et sans sentir à mon côté la chaleur de la poêle où rôtissaient les marrons. Et le souvenir de ce brave homme ne me gâte point les lamentations mélodieuses de la vierge thébaine.
Ainsi j'appris beaucoup de vers. Ainsi j'acquis des connaissances utiles et précieuses. Ainsi, je fis mes humanités. "
Ma manière était bonne pour moi; elle ne vaudrait rien pour nn autre. Je me garderais bien de la recommander à personne.
Au reste, je dois vous confesser que, nourri d’Homère et de Sophocle, je manquais de goût quand j'entrai en rhétorique. C’est mon professeur qui me le déclara, et je le crois volontiers. Le goût qu’on a ou qu’on montre à dix-sept ans est rarement bon. Pour améliorer le mien, mon professeur de rhétorique me recommanda l'étude attentive des œuvres complètes de Casimir Delavigne. Je ne suivis point sa recommandation. Sophocle m'avait fait prendre un certain pli que je ne pus défaire. Ce professeur de rhétorique ne me paraissait point et ne me paraît point encore un fin lettré; mais il avait, avec un esprit chagrin, un caractère droit et une âme fière. S'il nous enseigna quelques hérésies littéraires, il nous montra du moins, par son exemple, ce que c’est qu’un honnête homme.
Cette science a bien son prix. M. Charron était respecté de tous ses élèves. Car les enfants apprécient avec une parfaite justesse la valeur morale de
leurs maîtres. Ce que je pensais, il y a vingt-cinq
ans, de l’injurieux bossu et de l’honnête Charron, je le pense encore aujourd’hui.
Mais le soir tombe sur les platanes du Luxembourg et le petit fantôme que j'avais évoqué se perd dans 5 l'ombre. Adieu, petit #07 que j'ai perdu et que je regretterais à jamais, si je ne te retrouvais embelli dans mon fils!
>;@i Re LA FORÊT DE MYRTES
Je
J'avais été un enfant très intelligent, mais, vers dix-sept ans, je devins stupide. Ma timidité était telle alors, que je ne pouvais ni saluer ni m’asseoir en compagnie, sans que la sueur me mouillât le front. La présence des femmes me jetait dans une sorte 5 d’effarement. J’observais à la lettre ce précepte de l’/Zmilation de Jésus-Christ, qu'on m'avait appris dans je ne sais quelle basse classe et que j'avais retenu parce que les vers, qui sont de Corneille, m’en avaient semblé bizarres : 10
Fais avec un grand soin la pratique des femmes;
Ton ennemi par là peut savoir ton défaut.
Recommande en commun aux bontés du Très-Haut
Celles dont les vertus embellissent les âmes,
Et, sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu, 15 Aime-les toutes, mais en Dieu.
Z Je suivais le conseil du vieux moine mystique ; mais, si je le suivais, c'était bien malgré moi. J’au- ENS 9 rais voulu voir les femmes avec un adieu moins prompt.
Parmi les amies de ma mère, il en était une auprès 20 de laquelle j'aurais particulièrement aimé me tenir et causer longtemps. (C'était la Veuve d’un pianiste mort jeune et célèbre, Adolphe Gance. Elle se nom-
mait Alice. Je n’avais jamais bien vu ni ses cheveux, ni ses yeux, nises dents. ... Comment bien voir ce qui flotte, brille, étincelle, éblouit? mais elle me semblait plus belle que le rêve et d’un éclat surnaturel. Ma mère avait coutume de dire qu’à les détailler les traits de madame Gance n’avaient rien d’extraordi naire. Chaque fois que ma mère exprimait ce senti. ment, mon père secouait la tête avec incrédulité. C’est qu’il faisait sans doute comme moi, cet excellent père: il ne détaillait pas les traits de madame Gance. Et, quel qu’en fût le détail, l’ensemble en était charmant. N'’en croyez point maman; je vous assure que madame Gance était belle. Madame Gance m'’attirait: la beauté est une douce chose; madame Gance me faisait peur: la beauté est une chose terrible. \
Un soir que mon père recevait quelques personnes, madame Gance entra dans le salon avec un air de bonté qui m’encouragea un peu. Elle prenait quelquefois, au milieu des hommes, l’air d’une reine qui jette à manger aux petits oiseaux. Puis, tout à coup, elle affectait une attitude hautaine; son visage se glaçait et elle agitait son mouchoir parfumé, comme pour chasser au loin le dégoût qui l’enveloppait. Je ne m'expliquais pas cela. Je me l’explique aujourd’hui parfaitement: madame Gance était coquette, voilà tout.
Je vous disais donc qu’en entrant dans le salon ce soir-là, elle jeta à tout le monde et même au plus humble, qui était moi, quelque miette de son sourire. Je ne la quittai point du regard et je crus surprendre dans ses beaux yeux une expression de tristesse; j’en
fus bouleversé. C’est que, voyez-vous, j'étais une bonne créature. On la pria de jouer au piano. Elle joua un nocturne de Chopin: je n’ai jamais rien entendu de si beau. Je croyais sentir les doigts mêmes d'Alice, ses doigts longs et blancs, dont elle venait 5 d’ôter les bagues, effleurer mes oreilles d’une céleste caresse.
Quand elle eut fini, j’allai d’instinct et sans y penser la ramener à sa place et m’asseoir auprès d’elle. En sentant ses parfums je fermai les yeux. Elle me de- ro manda si j'aimais la musique; sa voix me donna le frisson. Je rouvris les yeux et je vis qu’elle me regardait; ce regard me perdit.
— Oui, monsieur, répondis-je dans mon trouble. . ..
Puisque la terre ne s’entr’ouvrit pas en ce moment 15 pour m’engloutir, c’est que la nature est indifférente aux vœux les plus ardents des hommes.
Je passai la nuit dans ma chambre à m’appeler idiot et brute et à me donner des coups de poing par le vi. sage. Le matin, après avoir longuement réfléchi, je ne 20 me réconciliai pas avec moi-même. Je me disais: «Vouloir exprimer à une femme qu’elle est belle, qu’elle est plus que belle, et qu’elle sait tirer du piano des soupirs, des sanglots et des larmes véritables, et ne pouvoir lui dire que ces deux mots: Owi, Monsieur, 25 c’est être dénué plus que de raison du don d’exprimer sa pensée. Pierre Nozière, tu es un infirme, va tes cacher!» *
Hélas! je ne pouvais pas même me cacher us fait. Il me fallait paraître en classe, à table, en pro- 30 menäde. Je cachais mes bras, mes jambes, mon cou,
vel
TA
An Le
st
comme je pouvais On me voyait encore et j'étais bien malheureux. Avec mes camarades, j'avais au moins la resource de donner et de recevoir des coups de poing; (c’est une attitude, cela. Mais avec les amies de ma mère, j'étais pitoyable. J'éprouvais la bonté de ce précepte de /’/w1tation :
Fuis avec un grand soin la pratiq des femmes.
F7 pi conseil salutaire, me disais-je. Si j'avais fdi madame Gance dans cette soirée funeste où, jouant un nocturne avec tant EE sie, elle fit passer - dans l’air je ne sais quels fris$o doute À vais fuie
alors, elle ne m'aurait pas dit: LR vous la mu-
yPsique ?» et je ne lui aurais pas répondu: «Oui, mon-
sieur.» \
Ces deux mots: «Oui, monsieur,» me tintaient sans cesse aux oreilles. Le souvenir m’en était toujours présent ou plutôt, par un horrible phénomène de conscience, il me semblait que, le temps s’étant subitement arrêté, je restais indéfiniment à l'instant où venait d’être articulée cette parole irréparable: «Oui, monsieur.» Ce n’était pas un remords qui me torturait. Le remords est doux auprès de ce que je ressentais. Je demeurai dans une sombre mélancolie pendant six semaines, au bôùt déséèlles mes parents eux-mêmes s’aperçurent que j'étais imbécile.
Ce qui complétait mon imbécillité, c’est que j'avais autant d’audace dans l'esprit que de timidité dans les manières. D’ordinaire, l'intelligence des jeunes gens est rude. La mienne était inflexible. Je croyais posséder la vérité. J'étais violent et révolutionnaire, quand j'étais seul.
Seul, quel gaillard, quel luron je faisais! J’ai bien changé depuis lors. Maintenant, je n’ai pas trop peur de mes contemporains. Je me mets autant que possible à ma place entre ceux qui ont plus d’esprit que moi et ceux qui en ont moins, et je compte sur lindulgence des premiers. Par contre, je ne suis plus trop rassuré en face de moi-même ... Mais je vous conte une histoire de ma dix-septième année. Vous concevez qu’alors cette timidité et cette audace mêlées faisaient de moi un être tout à fait absurde.
Six mois après l’affreuse aventure que je vous ai dite, et ma rhétorique étant terminée avec quelque honneur, mon père m’envoya passer les vacances au grand air. Il me recommanda à un de ses plus humbles et de ses plus dignes confrères, à un vieux médecin de campagne, lequel pratiquait à Saint- Patrice.
C’est là que j'allai. Saint-Patrice est un petit village de la côte normande qui s’adosse à une forêt et descend doucement vers une plage de sable, resserrée entre deux falaises. Cette plage était alors sauvage et déserte. La mer, que je voyais pour la première fois, et les bois, dont le calme était si doux, me causèrent d’abord une sorte de ravissement. Le vague des eaux et des feuillages était en harmonie avec le vague de mon âme. Je courais à cheval dans la forêt; je me roulais à demi nu sur la grève, plein du désir de quelque chose d’inconnu que je devinais partout et que je ne trouvais nulle part.
Seul tout le: jour, je pleurais, sans, cause, il m'arrivaît quelquefois de sentir Tout à coup mOn Cœur se
gonfler si fort, que je croyais mourir. Enfin, j'éprouvais un grand trouble; mais est-il en ce monde un calme qui vaille l’inquiétude que je sentais? Non. J'en atteste les bois dont les branches cinglaient mon
5 visage; j'en atteste la falaise où j'allais voir le soleil descendre dans la mer, rien ne vaut le mal dont j'étais alors tourmenté, rien ne vaut les premiers rêves des hommes! Si le désir embellit toutes les choses sur lesquelles il se pose, le désir de l’inconnu
io embellit l’univers.
Jai APEIOATES eu, avec assez de finesse, d’étranges naïvetés.! J'aurais peut-être ignoré perdant bien des jours encore la cause de mon trouble et de mes vagues désirs. Mais un poète me la révéla.
15 J'avais pris aux poètes, dès le collège, un goût que j'ai heureusement gardé. A dix-sept ans, j’adorais Virgile et je le comprenais presque aussi bien que si mes professeurs ne me l’avaient pas expliqué. En vacances, j'avais toujours un Virgile dans ma poche.
20 C'était un méchant petit Virgile anglais de Bliss; je l’ai encore. Je le garde aussi précieusement qu’il m'est possible de garder quelque chose; des fleurs desséchées s’en échappent à chaque fois que je l’ouvre. Les plus anciennes de ces fleurs viennent
25 de ce bois de Saint-Patrice où j'étais si heureux et si malheureux à dix-sept: ans.
Or, un jour que je passais seul à l'on 2e ce pois respirant avec délices l’odeur des foins coupés, tandis que le vent qui soufflait de la mer mettait du sel sur
“30 mes lèvres, j'éprouvai ‘un invincible sentiment de
lassitude, “je m’ässis à. térre et regardhi longtemps les
nuages du ciel.
Puis, par habitude, j’ouvris mon Virgile et je lus: Hi, quos durus amor. than Muse
« Là, ceux qu’un impitoyable amour a fait périr en une tn 1e vont, cachés dans des allées mystérieuses, et la forêt de myrtes étend son ombrage alentour...»
« Et la forêt de myrtes étend son ombrage... » Oh! je la connaissais cette forêt de myrtes; je l’avais en moi tout entière. Mais je ne savais pas son nom. Virgile venait de me révéler la cause de mon mal. Grâce à lui, je savais que j'aimais.
2 Mais je ne savais pas encore qui j'aimais. Cela me fut révélé vb suivant, quand ds reviss madame Gance. Vous'êtes sans doute plus pérspicdte que jé ne fus. Vous l’avez deviné, c’est Alice que j'aimais. Admirez cette fatalité! J’aimais précisément la femme devant laquelle je m'égis godes de ridicule et qui
ES
devait penser de moi pis même que du mal. Il y avait de quoi, se déespéfer. Mais alors le Fo pa : VA A ANA AM fe F4 A / était hors d é; pouf s'en être trop sefvi, nos pères l’avaient usé. Je ne fis rien de terrible ni de grand. Je ne m’allai point cacher sous les arceaux . , n A LA ME, “ CAunAA ES .
ruinés d’un vieux Æloitre, je ne promeénai point ma mélancolie. dans les déserts; je n’appelai point les aquiténil fe fus seulement très malheureux et passai mon baccalauréat. Là PR Mon bonheur même était cruel: c'était de voir et d'entendre Alice et de penser: « Elleest la seule femme au monde que je puisse aimer;, je suis le es Te LA seul homme rs ne, puisse souffrir. ! Quand elle ERA Lens QE , déchiffrait au piand, je tournais les pages,en regarh en. ni