IT LA DAME EN BLANC
En ce temps-là, deux dames habitaient la même maison que nous, deux dames vêtues l’une tout de blanc, l’autre tout de noir.
“ Ne me demandez pas si elles étaient jeunes; cela pa a connaissance. Mais je sais qu’elles sen-
taient bon et qu’elles avaient toute sorte de délicateé#” ft
ses. Ma mère, fort occupée et qui n’aimait pas à voisiner, n'allait PAUL RSS es. Mais j'y allais souvent, moi, surtout à l’heure du e ce que la dame en noir me donnait des gâteaux. Donc, je faisais seul mes visites. Il fallait traverser la cour. Ma mère me surveillait de sa fenêtre, et frappait sur les vitres quand je m’oubliais trop longtemps à contempler le cotfér PAu"pinsait ses Chevaux. . Mot tout un travail de monter l’escalier à rambt’’de fer, dont les hauts degrés n’avaient point été faits pour mes petites jambes. J’étais bien payé de ma peine dès que j’entrais dans la chambre des dames; car il ÿ avait Rà mille choses qui me plongeaient ‘dans l'extase. Mais rien n'égalait lès deux magots de porcelaine qui se tenaient assis sur la cheminée, de chaque, côté de la pendule. D’eux-mêmes, ils ‘hochaïent la tête et tiraient la langue. J’appris qu’ils vénaient de Chine et je me promis d'y aller: La difculté était de'm'y faire conduire par ma. bonne }
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J'avais acquis la certitude que la Chine était derrière l’Arc-de-Triomphe, mais je ne trouvais jamais moyen de pousser jusque-là. X
Il y avait aussi, dans la chambre des dames, un tapis à fleurs, sur lequel je me roulais avec délices, et un petit carré étoux et profond, dont je faisais tantôt un cheval ou une voiture. La dame en noir, un peu grasse, je crois, était très douce et ne me grondait jamais. La dame en blanc avait ses impatiences et ses brusqueries, mais elle riait si joliment! Nous faisions bon ménage tous les trois, et j'avais arrangé dans ma tête qu’il ne viendrait jamais que moi dans la chambre aux magots. La dame en blanc, à qui je fis part de cette décision, se moqua bien un peu de moi, à ce qu’il me sembla; mais j'insistai et elle me promit tout ce que je voulus.
Elle promit. Un jour pourtant, je trouvai un monsieur assis dans mon canapé, les pieds sur mon tapis et causant à mes dames avec un air de satisfaction. Il leur donna même une lettre qu elles lui rendirent après l’avoir lue. Cela me déplatt eteye demandai de l’eau sucrée parce que j'avais soif et aussi pour qu’on fit attention à moi. En effet, le monsieur me regarda.
— C’est un petit voisin, dit la dame en noir.
— Sa mère n’a que celui-là, n’est-il pas vrai? reprit le monsieur.
—Ilest vrai, dit la dame en blanc. Mais qu’estce qui vous a fait croire cela ? er
— C’est qu'il a l’air d’un enfant bien PT" A reprit le monsieur, En ce moment, il ouvre des yeux comme des portes cochères.
flaïtér, mis jé" Hiaprtst dmirablement, après la con-
versation, que la dame en blanc avait un mari qui était quelque chose dans un pays lointain, que le visiteur apportait une lettre de ce mari et qu’on.le remerciait de son obligeance. Tout cela ne me contenta pas et, en m’en allant, je refusai d’embrasser la ‘dame en blanc, pour la punir. : EL
Ce jour-là, au diner, je demandai à mon père :ce ‘10 que c'était qu’un secrétaire. Mon père ne me répon:. dit point, et ma mère me dit que c'était un petit meuble dans lequel on range des papiers. Conçoiton céla? On me coucha, et les monstres, avec un -œil'au milieu de la joue, défilèrent autour de mon lit en faisant plus de grimaces que jamais. :
Si vous croyez que je pensai le lendemain ‘au monsieur que j'avais trouvé chez la dame en blanc, vous vous trompez,; car je l’avais oublié de tout mon cœur, et il n’eût tenu qu’à lui-d’être à jamais effacé de ma 20 mémoire. Mais il eut l’audace de se représenter chez mes deux amies. Je ne sais si ce fut dix jours ou dix ans après ma première visite. J’incline à croire aujourd’hui que ce fut dix jours. Il était étonnant, ce monsieur, de prendre ainsi ma place. Je l'examinai, cette fois, et ne lui trouvai rien d’agréable. Il avait des cheveux,.très brillants, des moustaches noires des faVoYIS NES, un menton rasé avec une tons le au milieu, la taille fine, de beaux habits, et sur tout cela un air de contentement. Il parlait du 30 cabinet du ministre des Affaires étrangères, où il
était attaché depuis'deux ans. des modes et des livres
C’étai De le mieux voir. Je ne veux pas me
un
un
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nouveaux, des soirées et des bals dans lesquels il avait vainement cherché ces dames. Et elles l’écoutaient! Était-ce une conversation, cela? Et ne pouvait-il parler comme faisait avec moi la dame en noir, du pays où les montagnes sont en caramel, et les rivières en limonade ?
Quand il fut parti, la dame en noir dit que.c’était un jeune homme charmant. Je dis, moi, qu’il était vieux et qu’il était laid. Cela fit beaucoup rire la dame en blanc. Ce n’était pas risible, pourtant. Mais voilà, elle riait de ce que je disais ou bien elle ne m’écoutait pas parler. La dame en blanc avait ces deux défauts, sans compter un troisième qui me désespérait: celui de pleurer, de pleurer, de pleurer. Ma mère m'avait dit que les grandes personnes ne pleuraient jamais. Ah! c’est qu’elle n'avait pas vu comme moi la dame en blanc, tombée de côté sur un fauteuil, une lettre ouverte sur ses genoux, la tête renversée et son mouchoir sur les yeux. Cette lettre (je parierais aujourd’hui que c’était une lettre anonyme) lui faisait bien de la peine. C'était dommage, car elle savait si bien rire! Ces deux visites me donnèrent l’idée de la demander en mariage. Elle me dit qu’elle avait un grand mari au Japon, qu’elle en aurait un petit sur le quai Malaquais; ce fut arrangé, et elle me donna un gâteau.
Mais le monsieur aux favoris noirs revenait bien souvent. Un jour que la dame en blanc me contait qu’elle ferait venir pour moi de Chine des poissons bleus, avec une ligne pour les pêcher, il se fit annoncer et fut reçu. À la façon dont nous nous regar-
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dâmes, il était clair que nous ne nous aimions pas. La dame en blanc lui dit que sa tante (elle voulait dire la dame en noir) était allée faire une emplette aux Deux Magots. Je voyais les deux magots sur la cheminée et je ne concevais pas qu’il fallût sortir pour leur acheter quoi que ce fût. Mais il se présente tous les jours des choses si difficiles à comprendre! Le monsieur ne parut nullement affligé de l’absence de la dame en noir, et il dit à la dame en blanc qu’il voulait lui parler sérieusement. Elle s’arrangea avec coquetterie dans sa causeuse et lui fit signe qu’elle l’écoutait. Cependant il me regardait et semblait embarrassé.
— Il est très gentil, ce petit garçon, dit-il enfin, en me passant la main sur la tête; mais ...
— C'est mon petit mari, dit la dame en blanc.
— Eh bien! reprit le monsieur, ne pourriez-vous le renvoyer à sa mère? Ce que j'ai à vous dire ne doit être entendu que de vous.
Elle lui céda.
— Chéri, me dit-elle, va jouer dans la salle à manger, et ne reviens que quand je t’appellerai. Va, chéri!
J'y allai le cœur gros. Elle était pourtant très curieuse, la salle à manger, à cause d’un tableau à horloge qui représentait une montagne au bord de la mer avec une église, sous un ciel bleu. Et, quand l’heure sonnait, un navire s’agitait sur les flots, une locomotive avec ses voitures sortait d’un tunnel et un ballon s'élevait dans les airs Mais, quand l’âme est triste, rien ne peut lui sourire. D'ailleurs, le tableau à hoi-
loge restait immobile. Il paraît que la locomotive, le navifé et le ballon ne partaient que toutes les heures, et c’est long, une heure! du moins, ce l'était en ce temps-là. Par bonheur, la cuisinière vint chercher quelque chose dans le buffet et, me voyant tout triste, me donna des confitures qui charmèrent les peines de mon cœur. Mais, quand je n’eus plus de confitures, je retombai dans le chagrin. Bien que le tableau à horloge n’eût pas encore sonné, je me figurais que des heures et des heures s’amoncelaient sur ma triste solitude. Par moments, il me venait de la chambre voisine quelques éclats de la voix du monsieur; il suppliait la dame en blanc, puis il semblait en colère contre elle. C'était bien fait. Mais n’en finiraient-ils donc jamais?’ Je m’aplatis le bout du nez contre les vitres, je tirai des crins aux chaises, j'agrandis les trous du papier de tenture, j'arrachai les franges des rideaux, que sais-je? -L’ennui est une terrible chose. ‘Enfin, n’y pouvant plus tenir, je m'avançai sans bruit jusqu’à la porte qui donnait accès dans la chambre aux magots et je haussai le bras pour atteindre le bouton. Je-savais bien que je faisais une action -indiscrète et mr mais cela même me donnait: une: FAN d'orgueil. ra ET Gent Te » bre. 0-7 Load sv.
…-J'ouvris la-porte et je trouvai-la: den en n Hlasié debout contre la cheminée. -Le: monsieur, à genoux à ses pieds, ouvrait de grands bras comme: pour la prendre. : Il était plus rouge qu’une crête de coq; les yeux lui le pas latête. : Peut-on se terne un état pareil! + RO OMR NE Pres ji Il sé réfeva vite en me-voyantyét je crois. bien é qu'il
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eut un-moment l’idée de me jeter par la fenêtre. Mais elle, au lieu de me gronder comme je m’y attendais, me serra dans ses bras en m’appelant son chéri.
M'ayant emporté sur le canapé, elle pleura longtemps et doucement sur ma joue. Nous étions seuls. Je lui dis, pour la consoler, que le monsieur aux favoris était un vilain homme et qu’elle n’aurait pas de chagrin si elle était restée seule avec moi, comme c’était convenu. Mais, c’est égal, je trouvai que les grandes 10 personnes étaient quelquefois bien drôles.
A peine étions-nous remis, que la dame en noir entra avec des paquets.
Elle demanda s’il n’était venu personne.
.— M. Arnould est venu, répondit tranquillement la
15 dame en blanc; mais il n’est resté qu’une seconde.
Pour cela, je savais bien que c’était un mensonge; mais le bon génie de la dame en blanc, qui sans doute était avec moi depuis quelques instants, me mit son doigt invisible sur la bouche. du;
20./':Je ne revis plus M. Arnould, et mes amours avec la dame en blanc ne furent plus troublées; c’est pourquoi, sans doute, je n’en ai pas gardé le souvenir. Hier encore, c'est-à-dire après plus de trente ans, je ne savais pas ce qu’elle était devenue.
. Hier, j'allaiau. bal du ministre des. HE PRE a ‘ Je suis de l’avis, de lord. Palmerston,. qui disait :que.la vie. e.ser ait smpportable sans. les: plaisirs. : Mon travail quotidien excède | ni més forces, ni mon intelligence, et, j'ai pu parvenir à m'y intéresser. Ce
:30 sont les réceptions officielles qui m'aççablent,, Je ASavais.qu'il-serait. fastidieux. et inutile d'aller: au, bal
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du ministre; je le savais et j'y allai, parce qu’il est dans la nature pes de penser sagement et d’agir d’une façon absurde. 1 A pêine Étis se exté dans le grand salon, qu’on” annonça l’ambassadeur de * ** et madame ***, J’avais rencontré plusieurs fois l’ambassadeur, dont la figure fine porte l'empreinte de fatigues qui ne sont point toutes dues aux travaux, de da diplomatie. Il. eut, dit-on, une jeunesse orageuse, * Son séjour au
ue il y a trente ans, est particulièrement - riche, en 10
aventures qu’on aime à conter à his €168 én prenant” le café. Sa femme, que je n’avais pas l’honneur de connaître, me sembla passer la cinquantafffé Elle ER était tout en noir; de magnifiques dentelles enveloppaient admirablement sa beauté passée, dont l’ombre 15 s’entrevoyait encore. Je fus heureux de lui être présenté; car j'estime infi imgnt la conversation des femmes âgées. Nous Ke die mille éhoses, au son des violons qui faisaient danser les jeunes femmes, et elle en: uit, me x r pay hasard du temps où 20 elle lokéait dar sun vicilh Ôôtel du quai Malaquais. y — Vous étiez la dame € en blanc! m'écriai-je. d — En effet, monsieur, me dit-elle; je m’habillais toujours en blanc. Pr __ Et moi, madame, j'étais votre petit mari. ,-WY 25 — Quoi! monsieur, vous êtes le fils de cet excellent docteur Nozière? Vous aimiez beaucoup les gâteaux. Les aimez-vous encore? Venez donc en manger chez nous. Nous avons tou$ les samedis un petit thé intime. Comme on se retrouvel 30 — Et la dame en noir?
— C'est moi qui suis aujourd’hui la dame en noir. Ma pauvre tante est morte l’année de la guerre. Dans les derniers temps de sa vie, elle parlait souvent de vous.
Tandis que nous causions ainsi, un monsieur à moustache et à favoris blancs salua respectueusement l’ambassadrice, avec toutes les grâces raides ‘d Fün ! ph vieux beau. Il me semblait bien reconnaître son menton.
— M. Arnould, me dit-elle, un vieil ami.