RUE GARANCIÈRE
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DOM MICHEL CAILLAVA 0. S. B.
Finalement.
L'APPEL
L'APPEL
Pour que vous me parliez, je me suis mis en prière, mais je n'entendais rien que le vent qui faisait battre mon volet, que la pluie et cette sourde plainte de mon cœur.
Ne tardez plus, car, dans mon âge mûr, je sens que j'ai besoin de votre conseil. Ah ! pourquoi vous cachez-vous ainsi? Pourquoi mettre entre vous et moi des siècles d'ombre et de silence?
Je suis prêt à sentir votre main dans la mienne, mais j'étreins le vide tout à coup, je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi difficile de la saisir. Vous êtes fixe dans ma pensée. Il faut que j'aille à la conquête de votre pauvreté comme à la conquête d'un lys dans les difficultés d'une croisade.
Ayez pitié de moi, patriarche !
Si loin, et si proche : car voui veillez •în-
giilièrement sur ma vie ! Vous ne m'avez rien refusé que de vous laisser entendre et voir. Mon cœur s'emplit de piété quand je pense qu'à toutes mes heures d'amertume vous êtes là ! J'aime, de vous, jusqu'aux images les plus banales, jusqu'aux statues bariolées qui se dressent sur l'autel villageois, qui vous représentent avec une équerre, un bâton ou une règle à la main.
Vous, le bafoué, dont le nom seul est une gêne sur les lèvres du chrétien tiède, et un blasphème sur celles de l'impie, recevez ici mon hommage. Votre humilité me remue comme le vent la profondeur de l'eau. Mais parlez-moi autrement que par ce mystérieux silence ! Montrez-vous à moi dans cette œuvre autrement que par des figures de plâtre ou de papier ! Il faut que vous viviez en vérité dans mon cœur, sous ma plume : sinon, je désespérerai. Accordez-moi cette faveur que je vous rencontre face à face, moi qui suis le dernier désigné. Il n'y a rien en moi qui soit vous. Et c'est pourquoi je vous aime. Et c'est pourquoi je vous supplie de m'envoyer votre ange.
Si épaisse est mon obscurité, si compacte
L'APPEL 5
est mon argile, que si cet ange ne souffle pas sur elles, je ne vous verrai pas, je ne vous entendrai pas !
J'ai ce tourment de vous louer, ce tourment et cette impuissance. J'ai plus d'une fois déchiré mes feuilles comme un enfant dépité mord un bouquet. Il est évident que ce n'est pas moi qui devais prétendre h. ceci! Mais d'en être incapable, la honte m'envahissait. Et alors j'allais, de droite et de gauche, comme un pèlerin qui a faim et soif, mendier, pour obtenir ce génie qu'il me faut, les prières des curés de campagne, des religieuses illettrées et des Princes de l'Église. Tellement qu'à de certains jours j'en avais honte !
Et j'attendais le soufïle de l'ange. Et il ne venait point. Et je vous cherchais en vain, ô Patriarche, dans cette contrée d'Orient où il y a tant de parfum et de verdure, là même où vous avez vécu ! Mais il ne me semblait pas que vous convinssent tant de tableaux que j'ébauchais. Sitôt que j'essayais de les peindre, les fleurs et les pelouses se fanaient au soleil du sobre Évangile.
Ah ! Il me fallait redescendre dans mon cœur.
Il m'apparut, pour la première fois, à l'époque où les blés mûrs dardenl leurs aigrettes de lumière vers le ciel, bleu comme Faite du geai. Assez longtemps j'avais concentré sur lui mon esprit, pour que je le reconnusse aussitôt.
Certes ! je ne le voyais pas de cette manière dont un saint voit un saint, — loin de moi cette duperie sacrilège 1 — mais aussi bien que Rembrandt a vu le Christ dans l'auberge.
Il m'est cependant impossible de décrire Joseph, car il m'est si présent que les mots ne tracent point, mais effacent, les traits d'un visage aussi vrai.
Enfin, il était là. J'allais, peut-être, l'entendre me parler dans cette solitude, aussi bien que je l'y voyais. Il s'avançait vers moi
10 LE LIVRE DE SAINT JOSEiMl
sur le chemin dit des Ermites qui suit la crête du coteau qui sépare Balansun de Noarrieu. 0 villages ignorés qui m'êtes . chers ! Balansun, vallon luisant au soleil ! Noarrieu, ruisseau enfoui dans l'ajanc !
En ce moment sonnait l'angélus de midi, et, dans mon cœur qui brûlait, une fraîche brise s'éleva. Quand cessa dans l'air le dernier frisson de la campanule, Joseph m'adressa la parole. Et le son de sa voix est si doux, qu'à me le rappeler il me semble manger du miel.
— - Me voici, dit Joseph. J'ai connu ton ennui lorsque, trop confiant en toi-même, tu écrivais sur moi des pages qu'il te fallait bientôt détruire. Je fus témoin de ta confusion quand, les reprenant peu d'heures après qu'elles t'avaient semblé brillantes, elles te paraissaient ce qu'elles étaient vraiment : ennuyeuses, plates et ternes.
Ce génie qui me donnait l'évidence, tel qu'un fruit brûlant dans la main, se serait-il glacé? te demandais-tu dans le secret et l'amertume de ton cœur. Et ne pourrai- je consacrer à saint Joseph autre chose que les fadeurs d'un art religieux en décadence? Ne donnerai-je pas raison à mes amis d'autre-
fois, ces infidèles aux lèvres aiguisées, si prompts à rejeter mon œuvre dès qu'elle prétend servir l'Église? Quel bien ferai- je en exposant ma défection, moi qui fus un grand artiste devant le monde, et qui en étais fier?
Si je suis devenu un serviteur inutile, ne vaut-il pas mieux me retirer loin de tout, comme ces anonymes qui prient dans l!abandon de leur cœur, à l'ombre des cathédrales, quand l'averse tombe au dehors?
Je t'ai laissé quelque temps dans cette incertitude humiliante, continua Joseph, afin que tu éprouvasses la douceur de l'amour qui retourne à nous lorsque nous reconnaissons que nous ne sommes rien, que nous ne poU' vons rien par nous-mêmes.
Et maintenant voici le souffle de l'ange, cette inspiration que lui a demandée pour toi un pauvre desservant, un de mes disciples bien-aimés. Son presbytère est pauvre et sans goût. L'art, au milieu des paysans, lui est étranger. Cependant, il a cueilli un lys et l'a offert pour toi sur mon autel. Si ta gerbe a quelque beauté, c'est à ce prêtre obscur qu'elle la doit. Car c'est à une terre sans éclat que la fleur emprunte le sien.
Renonce donc à ton premier projet de suivre dans un pays que tu n'as pas connu la trace de mes pas. Nul plus que moi n'a désiré ne laisser aucune empreinte sur le sable. Ces mystères de ma vie dépassent l'homme. Seuls me conviennent, tu l'as dit, ces mots brefs du Saint Livre qui ont révélé mon existence. Dieu a comblé le désir de mon cœur en me laissant heureux et caché dans l'ombre étroite d'une Vierge tenant son enfant.
Elle-même intercéda pour cette obscurité qu'elle savait que je souhaitais en ce monde. Mais, en ces temps nouveaux, où le mal bat son plein, le Ciel laisse monter vers moi, de la terre, des voix comme la tienne. Elles ont pour moi la douceur du décret qui les autorise. Je me présente donc sous cette forme que j'eus dans ma vieillesse et que le peuple, que j'aime tant, me prête volontiers.
Ensemble, nous avons dès lors parcouru ce pays, Joseph et moi. Tantôt, comme en cette première rencontre, il me surprenait en rase campagne, tantôt il venait jusque dans ma maison m'arracher à mes soucis et à mes sol-
licitudes, m'emmenait avec lui, quelques heures ou quelques jours.
Il connaissait la région, autant et mieux que moi-même, car les saints suivent et vivent sans effort nos itinéraires. Chemin faisant, je me trouvais avec lui dans ce rapport si agréable de deux amis qui n'ont pas besoin de discourir pour goûter ensemble les impressions divines des paysages.
Dans les scènes qu'il me fut donné de contempler et de comprendre grâce à lui, les années d'autrefois me sont apparues souvent comme actuelles. Une personne dont les cendres reposent sous les glaïeuls des campagnes, morte à un âge avancé, m'était montrée dans telle phase de sa vie enfantine, parfois même avant que je fusse né. Et cela d'une manière tellement précise que je voyais cette personne comme si j'avais vécu ce passé dans le présent, et selon l'esprit de Joseph.
LA SERVAP^JTE
Joseph et moi, nous traversâmes un jour, avant l'aube, un village dont la rue principale était traversée de lourdes chaînes dont chacune, en son milieu, retenait une lanterne fumeuse. Nul habitant ne nous aperçut, les yeux des maisons étant encore clos.
Nous gagnâmes, à Test de ce bourg qui est Arthez, un quartier d'aspect misérable. Joseph me dit que chaque fois qu'il se rendait ainsi, en pèlerin, dans un pays, il ne manquait pas d'aller visiter la demeure de quelques saints défunts « que le monde oublie trop légèrement ».
— Je veux, appuya-t-il avec une bonté où perçait quelque tristesse, te montrer une maison d'où est sortie une personne qui t'a bien aimé. Il te sera donné de la voir telle que toute petite elle y vécut.
Ces paroles me furent un mystère qui m'intriguait davantage à mesure que nous avancions dans ce pays perdu, parsemé de métairies exiguës et délabrées.
Si c'était là que V Amant de la pauvreté la venait trouver, il n'était guère possible de rencontrer un cadre plus digne d'elle.
De basses toitures, dont les ailes de chaume frangées traînaient presque au ras du sol, comme d'une poule inquiète ou blessée, quelques murs de torchis lézardés, une porte au loquet de bois, faisaient se ressembler tous ces taudis agricoles, torrides en été, glaciaux en hiver. Une petite cour les précédait, dont le fumier provenait de la litière d'un seul couple de vaches que l'on attelait tantôt à la herse édentée, tantôt à la charrue usée, pour labourer le champ parcimonieux qui s'étendait au delà du maigre potager.
Comme nous étions dans le temps sonore où les moissonneurs se lèvent avant le coucher des étoiles, ils étaient déjà aux gerbes, et la masure où Joseph m'introduisit semblait déserte.
Un chien famélique gardait seul le foyer sans trésor. Il n'aboya point, mais vint ap-
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piiyer son museau contre la main de mon guide, en faisant frétiller sa queue, telle que d'une étoupe pleine de débris et de graines. Puis il se recoucha, les pattes antérieures allongées l'une contre l'autre, sous la table de la cuisine, qui, avec une chambre et un grenier, composaient toute l'habitation»
Nous nous assîmes dans la pièce qu'un Crucifix, une Vierge coloriée, deux lits, deux couchettes, et un portrait de Louis-Philippe, meublaient seuls.
Et bientôt, l'aube jusque-là blanchissante nous inonda d'une atmosphère bleue comme la ceinture de Notre-Dame.
C'est alors que j'aperçus, dans l'un des lits destinés aux enfants, une petite fille qui n'y était point un instant auparavant, et qui dormait.
Elle marquait huit ans. Elle était mal peignée. Sa face était bonne, large, paisible.
On entendait son souffle régulier. Sa robe et ses sandales étaient rangées non loin d'elle. Une méchante couverture de cotonnade rouge à carreaux la recouvrait. Toute la misère et toute la beauté de la vie, toute la compassion, toute la tendresse du Christ,
s'unissaient sur cette figure rendue grave déjà par le labeur.
Joseph se releva, s'approcha de cette innocente, et je le suivis. Et, à ce moment, je ressentis que le cœur du Charpentier s'emplissait d'un amour qui enfermait le Ciel et la terre. Je compris qu'il contemplait Jésus dans cette déshéritée. D'une voix que la tendresse entrecoupait il prononça :
— La Sainte-Enfance.
Soudain la pauvrette s'éveilla. Elle ne nous voyait point. Vêtue d'un mauvais jupon, comme elle s'était couchée, elle sauta de son grabat. Elle mit ses sabots et alla tremper son visage et ses mains, à la cuisine, dans une terrine où elle versa de l'eau de la cruche. Puis, ayant fait deux signes de croix, elle jeta sur sa tête un chapeau dont bâillait la paille, et elle se rendit à l'étable.
Et, bientôt, en mugissant, les vaches sortirent devant elle.
Nous la suivîmes jusqu'à une source où elle les fit boire. Et puis elle les gardait avec une gaule feuillue. Et elle mangeait un morceau de pain de maïs qui était resté dans son tablier depuis la veille. Et ces simples
gestes entraient dans mon cœur comme y eussent pénétré à la fois une épine et un flot de miel.
Brusquement la scène changea.
Quelques années glissèrent en avant.
Le bétail disparut, l'enfant avait grandi, on pouvait lui donner seize ans, et elle se tenait en larmes devant la porte de la même métairie où ses père et mère Tembrassaient. Elle portait un mince baluchon. Ses pieds, habitués aux sabots ou aux espadrilles, chaussaient les durs et beaux souliers taillés par un savetier campagnard. Elle attendait la diligence pour monter dedans. Elle allait quitter son nid misérable et bien-aimé, Taffection des siens pour se placer dans quelque ville, y gagner un peu d'argent, être nourrie.
Au moment qu'elle se séparait de sa famille pour aller dans la mienne, le cri de mon cœur la reconnut :
— C'est Marie Dar gelez !
— Oui, dit saint Joseph, c'est la petite bonne qui t'a vu naître, qui t'a chéri comme une sœur aînée, qui est revenue se marier ici, et qui est morte de la fièvre typhoïde.
â2 LE LIVRE DE SAINT JOSEPH
Et il ajouta :
— Voici la servante du Seigneur.
0 pauvretés, humiliations, larmes amères des servantes que fai vues prier dans Vomhre des chapelles! Enfants pures comme les eaux de nos vallons, arrachées aux thyms et aux bruyères que foulaient vos sabots! Exilées quun lourd ennui opprime!
Ah! Ce nest plus V aurore qui passe entre les perles des aulnes frissonnants, ni le chien et le chat familiers près de la cendre, mais le réveil au cinquième étage, dans la promiscuité douteuse de filles que Von ne connaît pas!
Mais c'est la figure rébarbative du maître, la cruauté des petits, la peur de se tromper dans les comptes du marché, le soupçon que l'on sent peser sur soi.
Et puis c'est le mouvement naïf du cœur au temps des poiriers fleuris, que l'on n'aperçoit plus, mais dont le parfum vous gagne à travers l'étendue, et c'est la chanson de celui
que Von rencontre, qui s'en ça et qui vous laisse honteuse et brisée,
0 lande! oîi Von était si heureuse de sa misère, lande où es-tu?
Protégez, 6 saint Joseph, les petites servantes qui émigrent vers Venfer des villes, vers cette solitude peuplée où Von pleure, où Von na plus droit à V humble tendresse, où Von vous rudoie, où Von en veut à votre pauvre chair, où le pain que Von gagne na plus le goût de Vamour,
Une petite fille seule est si misérable.
Rompez les fers, 6 mon saint, des nouveaux esclavages plus affreux que ceux des contrées indiennes « où règne un vent du sud qui énerve et qui alanguit la vertu (1) ». Souvenez-vous de la naissance, de la vie et de la mort obscures de ces enfants, ô vous qui du moins leur ressemblez par votre mort, votre vie et votre naissance aussi obscures!
(1) Pie X.
En mai, les lys fleurissent.
M. Théodore Dubois n'avait rien de l'un d'eux.
Il était, et il se sentait ridicule. Sa face, pleine et jaune, son double menton, son nez en bille, sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, larges et violettes, son poil dur et gris où le rasoir ne passait que rarement, ses petits yeux ronds d'oiseau de nuit, son gros ventre où s'ajustait mal un pantalon, qui, à la ceinture, laissait la chemise saillir en bourrelet, ses jambes courtes, ses grandes mains et ses grands pieds, provoquaient le fou rire des gamins et des gamines.
De ces dernières surtout, la moquerie lui était sensible. Encore qu'il eût cinquante-six ans, ce vieux garçon souffrait de ce que sa
laideur, doublée de timidité, provoquât chez la femme une sorte de dédain gouailleur.
M. Théodore Dubois était bon, mais cela ne lui avait servi de rien pour être aimé. Et d'ailleurs...
— Et d'ailleurs, me dit saint Joseph, qui m'avait amené à l'entrée du village de Navarrenx, à l'heure où commencent de se montrer les vers luisants, ce pauvre M. Dubois eût-il trouvé à épouser une brave femme, capable de le consoler, de faire taire ce lourd sanglot qui l'oppresse, qu'il n'aurait pu l'installer à son foyer. Jusqu'à ces toutes dernières années, il assuma la charge d'une sœur épileptique, d'un caractère atroce, qu'il supporta parce qu'elle se trouvait sans ressources, parce qu'il n'eût pu suffire à payer la pension qu'aurait exigée une maison de santé, mais, surtout, parce que sous sa pesante et grotesque enveloppe se cache un cœur noble et débonnaire.
Aujourd'hui, continua saint Joseph, M. Dubois vit seul dans cette petite maison toute proche de nous, que blanchit la lune et sur laquelle rampe un pied de vigne. Il est le type du « pauvre honteux ».
Le peu d'argent qu'il possédait, il l'a perdu dans un commerce qu'il voulut faire aller lui-même en fournissant du vin au détail aux hameaux environnants. Tout le monde lui rit au nez, ses confrères et le public ; on le traita d'incapable, sans qu'il méritât cette épithète ; ses fournisseurs eux-mêmes se gaussèrent de lui : il était l'un de ces hommes que frappe la lâcheté des autres qui s'excusent en disant, lorsqu'il succombe : « Il était trop bon pour réussir. »
Bref, il ne resta au bout du compte, à Théodore Dubois, après quelques mois d'essais, qu'une voiture et un cheval, et quelques fûts vides : le tout payé fort cher et fort inal revendu.
A force de sentir peser sur lui cette réputation d'innocent, et de s'attendre, aussitôt qu'il ouvre la bouche, à ce qu'on le rabroue, et à ce qu'on tourne ce qu'il va dire en ridicule, il s'est découragé, il demeure muet presque toujours. Une sorte d'ai)athie et de tristesse l'a gagné, tellement qu'il ne réagit presque pas, ne se rendant même plus le dimanche à l'église pour demander secours à Celui qui ne méprise personne et qui épouse toutes nos peines.
Un seul être, poursuivit saint Joseph, avait pitié de M. Théodore Dubois. C'était une paysanne septuagénaire, nommée IsabelHne, qui venait vendre du lait à Navarrenx, et qui versait pour rien à son pauvre client une large mesure où il trempait du pain comme pour une grosse soupe. De cette pâtée il faisait deux parts, dont il mangeait Tune à huit heures, l'autre à midi. Le soir, il dînait d'un croûton frotté d'ail et de sel.
Que cette ressemblance fût vraie ou non, M. Dubois prêtait à Isabelline, si généreuse pour lui, les traits de sa mère qui était morte quand il avait douze ans. Sans doute l'analogie apparaissait moins à ses yeux qu'à son cœur, où la gravait la divine Charité qui nous rapproche les uns des autres.
Cette mère avait été si douce à son enfance qu'il lui semblait qu'elle lui continuât encore ses attentions sur la terre par l'entremise d' Isabelline.
Et Isabelline en agissait avec lui d'une manière si délicate que Jésus, mon bienaimé, a dû lui dire quand elle est morte, il y a un mois :
-— Ma fille, selon la mesure avec laquelle
VOUS aurez mesuré, mesure vous sera faite. Saint Joseph se tut. Il regardait, à quelques mètres, la petite maison que continuait de blanchir la lune, et dans laquelle un malheureux abandonné pleurait sur la seule personne qui avait eu pitié de lui ici-bas.
En mai, les lys fleurissent.
Isabelline morte, M. Dubois fut privé de lait. Puis, il n'aurait jamais pensé que les quelques paroles échangées avec elle, après que la coulée bleue avait fait déborder le pot d'étain, et qu'elle lui avait refusé les quatre sous que chaque matin il lui offrait, eussent laissé derrière elles un aussi grand silence.
Il y avait donc plusieurs semaines que la lourde cloche de Gastetnau-Camblong, faubourg de Navarrenx, avait sonné sur le cercueil de la laitière. Et ces semaines paraissaient éternelles à celui dont l'âme était dans l'abandon.
Et c'est pourquoi, ce soir-là que saint Joseph venait de m'attendrir, en me racontant ces choses, M. Théodore Dubois songeait à se pendre. On ne badine pas avec
l'amour, quand l'amour a le visage de la Charité qui s'envole.
Cotte idée de se pendre était venue à M. Dubois dans l'après-midi. Il l'avait d'abord repoussée. Puis, il était allé chercher dans la grange la corde qui servait à attacher le cheval qu'il avait revendu, et il l'avait posée sur une chaise, et il avait regardé la barre des rideaux.
En mai, les lys fleurissent.
Et c'est le mois de Marie.
Et saint Joseph tenait, comme dans la gravure populaire, une lourde tige de lys nombreux, dont l'arome puissant portait au loin dans la nuit tiède.
Et cet arôme pénétrait peu à peu dans la chambre du désespéré qui s'interrogeait, à demi vêtu sur son lit, les tempes battantes, la corde à côté de lui.
En mai, les lys fleurissent.
Et leur odeur suave lui rappelait, quand il était petit, l'église où il se rendait avec sa maman chérie.
Et c'est le mois de Marie.
Que c'est bon, d'être un petit qui tient la robe de sa mère pendant les claires litanies !
En mai, les lys fleurissent.
Et, sautant brusquement de son lit, Théodore Dubois tomba à genoux, la tête dans ses mains, devant une petite statue qu'il n'avait pas regardée depuis bien des années, la statue de Notre-Dame.
C'est alors que Joseph me quitta, joyeux, grave et beau. Dans la nuit magnifique, il se dirigeait vers la maison du pauvre homme. J'entendis qu'il heurtait, et le salut entra avec lui.
Portez des fleurs comme des lys, exhalez un parfum.
[Ecclésiastique, xxxix, 14.)
0 ç>ous qui açez peuplé l'exil d'Egypte avec les seuls Jésus et Marie; qui faisiez de leur
présence votre joie silencieuse^ car ils cous tenaient lieu du monde entier, Joseph! rapprochez-vous de tous les solitaires dont le cœur est près de défaillir. Adoptez-les! Recevez-les dans votre Sainte-Famille. Il est si dur d^être dans V abandon, sans mère, sans femme et sans enfant! Il est si humiliant de comprendre que Von ennuie les autres avec sa souffrance! Ranimez ceux qui sont dans le désert que Végoïsme fait autour d'eux!
Et, quand le lourd après-midi oppresse leur poitrine; quand leur tempe brûlante bat trop fort; quand les obsèdent ainsi quun cauchemar, mais comme une délivrance possible, la corde ou le revolver, ah! dans cette sécheresse, envoyez-leur cette brise qui fait neiger les voiles , de votre Epouse sacrée!
Je me trouvai transporté, à soixante ans en arrière, durant une journée d'été, auprès d'une source dont l'eau fraîche sonnait sous l'ombrage. Saint Joseph me montrait, entre les aulnes, la route aveuglante, chauffée à blanc par le soleil rouge.
Un cabriolet passa, solitaire, conduit par un paysan auprès duquel un enfant à la douce physionomie pleurait. La voiture ayant ralenti à cause de la côte, je pouvais observer à mon aise. Je remarquai, chose étrange, que ce petit garçon portait, en guise de coiffure, une couronne de feuilles d'or.
— Pauvre chéri ! dit Joseph, cependant que le véhicule disparaissait, voilé à nos yeux par l'épaisseur du bois, il a sept ans à peine, et il est en proie à la douleur la plus
vive que puisse éprouver un bambin de cet âge !
Si, continua Joseph, ton regard avait pu plonger dans la voiture, tu y eusses vu une pile de livres de prix tout verts, tout cramoisis, tout étincelants, qu'il vient de remporter à la distribution du collège d'Orègue.
— Quel motif donc, pour que cet enfant pleure au moment d'un tel succès?
— La raison en est simple. Son père mourut avant qu'il naquît et, l'hiver dernier, sa mère est descendue toute jeune dans la tombe. Il a travaillé, le cœur gros, mais désireux de bien faire.
Ce beau jour bleu des récompenses est venu. Les lauriers ont orné son front, les mères de famille l'applaudissaient en le voyant si souvent gravir l'estrade où l'on lisait le palmarès. Mais, hélas ! sa maman à lui n'était point là pour l'embrasser et jouir de son triomphe. Pauvre petit Michel ! C'est de là que naît sa désolation. Et, en regagnant, pour y passer les grandes vacances, la maison paternelle où l'attend une bonne vieille tante — mais ce n'est pas comme une mère ! — il a voulu ceindre la couronne
d'or de son prix d'excellence, dans l'espoir que, du haut du Ciel, la morte la verrait et en serait fière. On fait ce que l'on peut,
— Mais gravissons, poursuivit Joseph, la colline de Bellocq qui nous fait face. De là, nous embrasserons, treize ans après ce que tu viens de voir, le cours divin des choses. Un autre été succède à celui-ci, la plaine de nouveau sous le soleil se dore.
Je montai avec le saint. Et, quand nous fûmes au sommet, un de ces longs soupirs isolés que pousse juillet berça les herbes. Nous nous assîmes sur un banc de bruyères fleuries. Et, peu après, nous entendîmes le galop d'un cheval.
Je n'aurais certes pas reconnu, quand il mit pied à terre, si Joseph ne me l'avait nommé, l'enfant plaintif que j'avais vu passer sous sa couronne d'or.
Michel portait la soutane du séminaire.
Pourquoi venait-il, dans ce lieu sauvage, qui dominait la contrée jusqu'aux landes lointaines, et au bas duquel se déroulait le fleuve Adour comme une bande de ciel tombée sur la terre? 11 paraissait si absorbé qu'il ne
remarqua point notre présence, bien qu'il se fût rapproché de nous après avoir lié sa monture, qui paraissait ombrageuse, au tronc d'un arbousier. Comme il avait suspendu son chapeau à une branche, je pus examiner à loisir la physionomie de l'orphelin, que j'avais entrevue si douce et si navrée autrefois.
L'ardeur en était extraordinaire. Les méplats du visage, fortement accusés, offraient l'apparence d'un marbre travaillé au ciseau. Les cheveux, très fournis, formaient deux ou trois ondes noires qui prenaient Jeur source sur le front lumineux et haut, s'épanchaient sur le cou. Les yeux brûlaient, aussi noirs que les cheveux, et, avec le nez à peine relevé, la bouche mince et sévère, le menton ferme et carré, ils révélaient la fougue unie à une impérieuse volonté.
Il se tint sur un tertre, à quelques pas de nous, d'où il scruta l'horizon que Dieu a tracé là d'un geste si large. Tel qu'un milan, il semblait épier le vent. Ce pays dont son regard mordant semblait prendre possession, ah ! qu'il lui était familier, et qu'il l'aimait ! Là, avait vécu son père Jean d'Élissalde, là était morte sa mère Éléonore.
Qui eût, en ce moment, examiné avec attention l'arcade profonde' des sourcils de Michel, aurait vu luire, au fond, des larmes comme en ce beau et triste jour de distribution de prix de son enfance. Mais, sur cette face presque sévère, une joie transparaissait pourtant, cause peut-être de ces pleurs. Et l'ensemble de l'expression était bien fait pour dérouter ceux qui eussent recherché en elle des sentiments qui agitent, à l'ordinaire, les hommes.
Michel d'Elissalde, après avoir jeté un regard circulaire sur la région, souleva sans trop de peine un gros bloc de pierre qui se trouvait à ses pieds, et le laissa retomber de côté. Puis, dans une cavité qu'il avait sans doute découverte auparavant, nous le vîmes introduire un mouchoir rougi qu'il avait retiré de sa poitrine. Après quoi, il remit le bloc en place sur la cachette et s'agenouilla.
Joseph m'expliqua ;
— Sur cette pierre, consacrée par le sang d'un martyr vénéré de Michel d'Elissalde, celui-ci fonda, six ans plus tard, l'imposant monastère bénédictin qui t' apparaît comme
une ruche blanche au bout de la noire et longue avenue.
Et j'aperçus les murs réguliers, criblés de cellules.
Le saint me dit encore :
— Le petit garçon en deuil qui avait tant de chagrin et qui pleurait, couronné d'un feuillage d'or ; le néophyte qui vint à cheval confier à la terre l'ardent secret de sa vocation ; le moine vénérable qui a ouvert les ailes à ce couvent qui plane sur la vallée du fleuve Adour, est le même Michel d'Elissalde qui te fut envoyé en l'an de grâce mil neuf cent cinq.
Qu'un tel souvenir est touchant ! C'est donc le faible orphelin au front lauré, l'enfant au col blanc, au court vêtement noir, à l'expression souffrante et pure, passant un jour d'été sur la route, qui devait être, pour toi, quarante ans plus tard, l'ambassadeur de Dieu.
J'intercédai, moi Joseph, auprès de la toute-puissante Marie, pour qu'il en fût ainsi, que Michel d'Elissalde te ramenât dans le chemin de l'Église. Je savais que ton cœur
était fait pour se laisser gagner par un être à la fois aussi tendre et aussi ferme ; par celui qui, enfant aux mains chargées de prix, ne se consola point de n'avoir pas reçu, comme ses camarades, le baiser d'une mère. Je devinais que là, où tant d'autres trouveraient puéril de s'attendrir, tu frémirais comme le tremble de la chapelle ; que ta nature, qui fut fougueuse dans le mal, ne pourrait pas, sans être émue jusqu'aux larmes, considérer ce jeune apôtre apportant, avec le témoignage du sang, sur la colline où il allait construire, une passion plus passionnée pour Dieu que ne le fut la tienne pour les créatures de chair.
0 mon enfant ! ne pleure pas. Si ta conversion fut cruelle, mesures-en le bénéfice aujourd'hui. Les muses de ta jeunesse sont mortes ou en deuil, elles t'ont trompé ou tu les as trompées. Seul ton foyer résiste, avec la noble femme, la mère et les nombreux enfants, et seule est douce et vraie la vie que tu as épousée comme un lys épouse l'ombre.
Mais les heures de l'existence de Michel, que j'ai évoquées pour toi, n'ont point toutes sonné.
Il te reste le glas à entendre. Contemple la fin d*un beau jour.
Et je me trouvai transporté aussitôt dans le monastère qu'avait fondé Michel, et près du lit où il se mourait. Quelques moines, dont l'un était si vieux que l'on eût dit d'un saule ancien creusé par la foudre, avaient fini de réciter dans la cellule les prières des acronisants.
Joseph et moi, nous nous tenions au chevet, à genoux, regardant ce masque p^eu à peu fondu en un sourire que nul amant d'ici-bas ne connaît. A la psalmodie succédait un silence qui ne règne aussi complet qu'au désert et sur les cimes. Et la note limpide de la cloche, sanglotant à intervalles réguliers, renforçait encore ce calme que ni un oiseau, ni un grillon, ni une feuille ne troublaient au dehors.
Sur sa couche étroite, mon doux père spirituel était étendu qui, durant tant d'années, m'avait prodigué son humble charité, me chérissant de toutes ses entrailles comme une mère qui vous a enfanté, dans l'abnégation, dans la mansuétude, dans l'adoption
de mes petits, dans ma dureté, dans mon orgueil, dans mon ingratitude.
J'eusse en vain recherché sur cette face de vieillard, où la bonté revêtait presque l'expression de candeur des enfants, la fougue du cavalier de vingt ans qui m'était apparu nouant son cheval à un arbre, et conquérant l'horizon pour lui imposer son monastère, et fécondant la fondation avec le sang d'un martyr.
Trop de désillusions, trop de déboires, trop d'injustices, trop d'incompréhensions, trop de jalousies, trop de haines peut-être, avaient éprouvé Michel d'Elissalde pour que, rentrant en lui-même, il n'eût pas compris que demeure souvent isolée, parmi ses sœurs conventuelles, une âme qui se donne sans réserve, mais veut courber la volonté d'autrui et la sienne au service impitoyable de Dieu.
Donc les années avaient adouci, émoussé les traits offensifs, grâce à la contrainte de soi-même, au détachement, à l'acceptation, à la pénitence.
Et voici que réapparaissait nettement à mes yeux, sur ce vénérable visage, le visage au charme si doux, mais souriant cette fois,
de Torphelin couronné d'or qui, au trot d'un pauvre cheval et au roulis d'une humble voiture, s'en revenait du collège d'Orègue, en pleurant sur sa mère et sur son petit triomphe qu'il ne pouvait lui faire partager.
Tandis que, les mains jointes contre le scapulaire dont Michel était revêtu, je déchiffrais ainsi sur sa face les caractères qu'y avait gravés une vie de sacrifices, le Patron des mourants, Joseph, me touchant l'épaule, me fit me relever et m'emmena dans la chapelle d'où le glas montait toujours.
— Voici la fm, me dit-il. Regarde.
Et, tandis que Michel quittait cette vallée de larmes, je crus voir, dans un large rayon de soleil qui tombait d'un vitrail, le petit garçon qu'il avait été, passer en cabriolet portant encore sur son front la couronne d'or de son prix d'excellence, dans l'espoir que la morte chérie le verrait. Mais, cette fois, la lumière du Ciel enflammait la couronne dans la vision de Dieu. Le seuil paternel était atteint pour toute la durée des grandes vacances. Et maman tenait Michel dans ses bras.
Puisque vous m avez ençoyé Michel pour me montrer la route quil faut suivre, puisseje, ô saint Joseph! gagner, dans un beau rayon du soir, le Ciel! Mais suppléez à mes œuvres, car, mauvais élève et inutile serviteur, je ne puis présenter à ma divine Mère quune couronne de feuilles mortes.
LE MARI TROMPÉ
LE MARI TROMPE
Dans l'allée où je me promenais en méditant, je relevai la tête et je vis saint Joseph debout auprès de moi. Il était midi, et les massifs bien tenus semblaient plutôt darder des flammes colorées que des fleurs. Ni ce jardin à la française, ni le château villageois dont il dépendait, n'avaient dû changer, du moins depuis la Restauration.
Comme il arrivait souvent lorsque le saint était là, des personnes du passé m' apparurent.
Elles étaient deux : un homme qui tenait par la bride un cheval si noir que, sous l'azur foncé, sa croupe et ses flancs paraissaient bleus, et une femme. Il était coiffé d'un chapeau gris, haut de forme, vêtu d'un habit bleu barbeau, chaussé de guêtres. Elle por-
tait une robe de mousseline blanche. Il était bel homme, mais d'allure rurale, avec une face énergique et laide. Elle était longue, jolie, brune et langoureuse. Ils étaient fiancés, je le devinai parce que, après avoir mis pied à terre, le cavalier offrit à la jeune fille des bagues qu'elle essaya, et dont elle choisit Tune. Ils rirent, puis se dirigèrent ensemble vers l'habitation pour y abriter le cheval et, sans doute, y déjeuner.
Tel est le premier tableau que je vis s'animer, ce jour-là, en présence du saint, et dont il me resta une impression pénible, car, si j'avais lu sur la face de l'homme une franchise brutale, j'avais cru surprendre de la dissimulation sur le séduisant visage de son amie.
Le second tableau de ce vivant poème du passé, que saint Joseph expose en silence aux yeux de mon âme, m'introduit dans l'une des pièces du même château dans lequel, deux ans après, le couple habite. C'est un salon qui donne sur une terrasse et s'ouvre, à gauche, sur la chambre à coucher, tendue de bluets, de la jeune femme. La joie est sur
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la face de Tépoux qui caresse un enfant. La mère est auprès d'eux, travaillant à quelque ouvrage de tapisserie. J'observe, sur sa figure, la même nuance évasive, distraite, double, que la première fois. Cet intérieur où saint Joseph me conduit n'est point de même sorte que l'un de ceux où nous fréquentons, lui et moi, d'habitude. Que me veut-il aujourd'hui? Me parlera-t-il? M'expliquera-t-il ce qui se passe? Ni dans le jardin, ni dans ce salon, calme comme la gravure fanée d'un vieux kaléidoscope, sa voix ne s'est encore fait entendre. Mais je le contemple, et son expression est d'une tristesse infinie. J'attends, avec confiance, mais avec crainte, qu'il m'instruise. Il semble que doive sortir de ces lieux une grande douleur.
Qu'importe, ô mon vieux Père ! Je suis prêt à recevoir la leçon que vous voulez me donner, soit par votre divin langage, soit par la lumière où vous ressuscitez des époques mortes. Je sais qu'avec vous on ne peut qu'avancer dans les voies douloureuses.
Quelle est celle-ci où ceux-là ont marché?
— Regarde !
Et voici que le troisième tableau se déroule, dix ans après les fiançailles au jardin, huit ans après la scène familiale où, dans le salon qui s'ouvre sur la chambre tendue de bluets, l'époux auprès de l'épouse caressait l'enfant.
Je comprends que la femme est morte, et je comprends qu'elle n'a jamais aimé son mari, et je comprends que l'enfant qu'il pressait sur son cœur n'est pas de lui, et je comprends qu'il le sait, parce qu'il en a la preuve écrite, qu'il le sait depuis vingt jours qu'elle est enterrée. Le père, il le connaît : il était l'amant avant le mariage, et il l'est resté dans la suite.
Aucun sentiment de haine ou désir de vengeance ne se trahissent sur son mâle visage, et il considère, à la lueur du soir tombant, dans le lit où il vient de s'assoupir, accablé par une fièvre enfantine, cet innocent qu'il n'a pas engendré, mais qu'il chérit, et dans le cœur duquel son propre cœur a poussé des racines de chêne qui se mêlent et se confondent et se soudent avec les jeunes fibres.
Je vois cet homme, aussi inconnu, aussi anonyme que les autres hommes, comme s'il
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était là, assis au chevet de cet agneau malade. Il a posé son chapeau sur la table de nuit. Il est mal coiffé, mal rasé. Dans les vapeurs d'un vertige, il pense voir la coupable se donner dans la chambre à côté, dans la chambre tendue de bluets, à ce séducteur qui n'est ni mieux ni plus mal que lui, misérable comme tout le monde, auquel il a rendu son salut dans la rue il n'y a qu'un instant, parce que dans un grand cœur dont la foi est trompée il n'y a plus de place que pour Dieu, et tout le reste est indifférence.
Le mari outragé consulte sa montre, car il faut qu'à une heure déterminée il fasse prendre au petit la potion qu'il rapporte de la pharmacie. Il n'est pas encore temps. Il se lève. Il me paraît maintenant de taille plus haute. Son regard ne quitte point le fils de l'autre. Et, pendant qu'il est debout, je vois une ombre derrière lui, une vieille ombre, une ombre vénérable, une ombre, mais une ombre plus claire que cette journée qui décline, je vois le saint, je vois la Lumière des Patriarches se refléter dans le Miroir de patience.
— Quand je lui aurai donné la potion, il aura soif !
Et le père, car je vous dis en vérité que c'est lui maintenant, et à tout jamais, qui est le père, et non pas l'autre, le père allume la veilleuse qu'il avait tant de fois remplie durant la longue et plaintive maladie de la femme adultère.
0 Charpentier de Nazareth ! Vous savez, vous, ce que c'est que d'être père par le cœur, et vous savez aussi que la chair sans l'esprit ne sert de rien. Et alors vous avez loué votre Fils, quand vous avez vu se pencher sur la couche de cet enfant qui s'éveillait cet homme sans enfant qui lui a crié :
— Mon fils !
Vous, dont Vâme fidèle fut unie à Vâme -fidèle comme un lac sans ride à un ciel sans nuage; qui sussiez que le jardin nuptial de Marie n embaumait que pour cous sur la terre; et qui ne doutiez pas que V Enfant né de Dieu
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ne fût à vous daç^antage qu aucun fils à son père! Ayez pitié de V homme qui, prenant son petit sur ses genoux, ne sait s^il n embrasse pas sur la face innocente V outrage d'un autre homme.
UNE PETITE FILLE
UNE PETITE FILLE
J'avais alors vingt ans, je voyageais sur la diligence qui a longtemps desservi le pauvre canton d'Arthez. J'étais naonté sur l'impériale en riant aux éclats, scandalisant les marchandes foraines peu habituées à la compagnie d'un jeune homme qui balayait leurs grosses joues empourprées avec un bouquet de bruyères violettes, puis qui se replongeait, sans écouter leurs protestations, dans la lecture de Théocrite. Je portais alors un chapeau pointu comme ma barbiche, et je culottais une pipe de terre que je soignais bien mieux que mon prochain, même blessé par des larrons.
Ah ! que me pardonnent cet aveu tant de pieuses personnes dont la figure s'allonge quand elles épluchent mon passé ! Joseph n'en agit pas ainsi avec moi, bien heureuse-
ment. Il me montre sa pardonnante face de patriarche, car il sait que je l'aimé, et que tout ce qui m'a tenu loin de lui dans ma jeunesse capricieuse, je m'en suis débarrassé comme d'un fagot d'épines au feu de la Saint- Jean ; et que, avec ce même rire que je loue Dieu de m' avoir conservé, j'ai substitué à ce paquet de ronces et de sottises la gerbe odorante du blé.
Je me rendais, juché sur cette guimbarde, aux fêtes locales de Caplane, convié au château dudit lieu par un de ces fils de famille, dits « bons vivants », que j'avais rencontré au cours d'une noce.
Aujourd'hui, je souris dans ma barbe blanche en songeant à toutes les extravagances dont j'amusai quelques hôtes du manoir, qui m'avaient fait précéder de cette vague réputation de poète en herbe qui incite celui qui en jouit à se livrer impunément à mille singeries. Je me rends compte de tout ce qu'offrait de funambulesque le personnage que je composais.
A la tête d'un groupe de mauvais sujets, donneurs de sérénades et débiteurs de sornettes, j'outrepassais les bornes de la civi-
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lité puérile et honnête, sautant à pieds joints dans les plates-bandes de bégonias.
Nous n'étions retenus de plus fâcheuses extravagances, que nous eussions pu commettre dans le village, que par le ton que donnaient à la maison les trois sœurs de mon ami, aussi charmantes et pures que nous étions relâchés et baroques. Nous possédions des cœurs de pierre, et nous nous faisions gloire, entre garçons, de quelques lamentables aventures. L'un de nous, avec un cynisme parfait, s'enorgueillissait d'avoir mis à mal une pauvre enfant, qui, abandonnée par lui, s'en est allée mourir en Amérique. Nous ne valions pas mieux que lui. Le bruit des tambourins, des flûtes et des violes, couvre bien des remords. Nous en étions là, voici quelque trente ans.
Or, tout récemment, je me retrouvai sans savoir comment j'y étais venu, dans le parc de ce même château de Caplane désert depuis bien des années. Ma compagnie était bien différente de celle des camarades que j'y fréquentai jadis :
Joseph, seul, était assis à mon côté, sur un banc de pierre.
Pourquoi donc ce doux guide me ramenaitil dans ce jardin nocturne tout plein de mon orageux passé?
— Que revois-tu dans ce parc? me demanda-t-il de sa voix attristée, indulgente et grave.
Je me tus, car, hélas ! j'évoquais avec une précision singulière les souvenirs que j'ai rapportés.
Alors sans attendre ma réponse davantage ;
— Tu ne revois que toi, me dit Joseph, toi et tes compagnons. Mais ce que tu n'y aperçois point encore, et ne sus pas y découvrir à la folle époque de ta vie, c'est une petite fille qui s'appelait Hermance. Pourtant elle s'était assise, solitaire, sur ce tertre de gazon qui nous fait face, dans la même saison et à la même heure, mais tu ne l'y distinguas point malgré le clair de lune aussi brillant qu'aujourd'hui.
Vous vous promeniez, toi et son frère, sous ces mêmes chênes.
Tu la frôlas sans te douter qu'elle fût là...
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Soudain, Joseph parlait encore, je vis Hermance dans ce même recul où la pauvre Marie Dargelez m'était apparue. Comment n'avais-je point remarqué cette ronde petite fille en robe noire, qui marquait à peine quinze ans? A quoi donc songeait-elle, sur ce talus herbeux, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, et pleurant? Et quelle dureté, quelle étourderie étaient en moi pour que je n'eusse pas observé la douleur muette de cette enfant, qui avait dîné à mon côté, que j'avais dédaigneusement négligée, à qui, bien qu'elle fût chez elle, je n'avais peutêtre pas offert un verre d'eau ! Ne m'étais-je pas même flatté, dans ma vanité de poète falot, de ce que cette adolescente eût goûté, au cours du joyeux festin, mes impudents propos?
Mais, grâce à celui qui est le Gardien des cierges, et qui daigne m'instruire aujourd'hui des divines réalités, je voyais la petite fille que mon orgueil m'avait jadis voilée.
Hermance était la plus jeune des trois sœurs, orphelines de mère depuis quelques mois. Plus sensible que les deux autres, une angoisse sans nom l'étreignait, qu'augmen-
taient encore, ce soir-là, ces réjouissances déplacées que l'égoïsme de son frère imposait. Tout ce qui la hantait, c'était l'absence du tiède cœur maternel où sa tempe caressante aimait à se creuser un nid. Hermance ne songeait qu'à sa maman chérie, et elle demandait à Dieu pourquoi il avait exigé d'elle un tel sacrifice, n'étant soutenue en ce monde ni par ses frère et sœurs, ni par un père brillant et léger qui les avait abandonnés, pour se remarier avec une créole qu'il avait connue à la Havane, son. pays natal.
Gomme elle apparaissait torturée, sur ce banc, en face de nous ! Elle appuyait parfois sa main à plat sur sa poitrine, et semblait dire « non » d'un geste de la tête.
Elle se leva. Joseph et moi nous la suivîmes à distance. Elle gagna le cimetière qui n'était séparé de la chapelle du château que par un mur bas que l'on escaladait par des pierres cimentées. Et, dans le silence qui attendait, nous perçûmes le sanglot des cœurs à l'agonie, modulé comme un chant.
On m'a dit qu' Hermance était morte d'une fièvre cérébrale, à Londres, quelques se-
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maines après les ébats que nous prîmes, mes compagnons et moi, au château de Caplane.
Vous mavez rendu si vivante, ô saint Joseph, cette petite Hermance!
Comment, au contact de tant de pure tristesse, mon cœur ne s^est-il converti plus tôt?
Pourtant, dès mon âge le plus tendre, vous m'aviez donné la pitié. Mais plus tard je la perdis; de troubles passions obscurcirent ma vue, je passai à côté des douleurs sans les remarquer.
C'est aujourd'hui seulement que je découvre, parmi les lys de votre bouquet, cette rose baignée d'innocence et déchirée par ses propres épines.